Edmond Scherer, Vues sur V histoire de France
chissements faits aux dépens des seigneurs : privilèges que la Royauté reprendra, dès le siècle suivant, à son profit.
Cette Royauté, une fois constituée en France comme nous venons de le dire, devint assez rapidement populaire et forte , parce que , appuyée sur les communes qu'elle aidait à s'affranchir du joug des seigneurs, elle réduisit ceux-ci à lui rendre hommage et, brisant l'une après l'autre les tyrannies multiples de la féodalité, elle mit l'ordre dans le chaos, constitua la patrie française par l'unité du pouvoir, et en même temps assura l'indépendance nationale contre la domination ecclésiastique. Ainsi, d'abord, le roi et le peuple grandirent ensemble, se fortifiant l'un par l'autre. Les serfs, les manants, les vilains avaient dorénavant un protecteur ou un vengeur : il y avait quelqu'un au-dessus d'eux, et au-dessus des barons eux-mêmes, qui garantissait la sécurité des campagnes et des routes, qui empêchait qu'on ne brûlât les villages ou les moissons ; et ce quelqu'un, c'était le seigneur roi.
Dans les commencements, où il n'était guère puissant encore, il prenait à cœur de se multiplier pour gagner des sujets en protégeant • les faibles et en acquérant des titres à leur gratitude. Louis le Gros, par exemple, quatrième successeur de Hugues Capet, n'avait pas encore beaucoup de ressources : il manquait surtout de soldats ; il dut borner son action à l'étroite sphère de ses domaines
directs, ille-de-France et TOrléanais ; mais, sur ce petit théâtre, il joua vaillamment son rôle : partout où Tappelait quelque vassal opprimé par un plus fort, quelque abbaye ou quelque église vexée par le seigneur voisin, (( il allait, il courait, toujours en campagne, toujours le harnais sur le dos ; sa vie se passa dans des luttes obscures, mais utiles, avec les barons de llle-de-France, avec les Bouchard, sires de Mont-Morency, avec les seigneurs de Mont-Lhéry, avec ceux du Puiset, de Coucy, qui étaient alors presque aussi puissants que le roi \ »
Après rintervention armée, vint l'intervention juridique, aussi efficace, sinon davantage, et qui accrut extrêmement la force de la Royauté. Philippe- Auguste institue les grands baillis et les grands sénéchaux^ chargés d'aller de tous côtés, au nom du Roi, rendre k justice, défendre les bourgeois des villes et le peuple des campagnes contre les violences des seigneurs. La machine par laquelle la Royauté devait miner ses ennemis était trouvée : les tribunaux du roi démolirent pièce à pièce rédifice féodal.
L'étude du Droit romain contribua puissamment à ébranler à la fois la féodalité et la théocratie. Proscrite par le pape, elle est autorisée en France par saint Louis. Il fait traduire en français, œuvre énorme, le corps entier des lois romaines. Cette moelle de lion passe dans notre substance. La théologie en tressaille d'eflfroi. Songez
i. Paul Lacombe, Petite histoire du Peuple français.
LES OROANES SUCCESSIFS 65
donc : les légistes osent mettre en avant le droit naturel et égal de tout homme à la liberté ! Cela inquiète le Clergé : il sent là, d'instinct, une puissance nouvelle, qui va limiter la sienne, la combattre peut-être; il prend les devants, il l'attaque. Alors les légistes, persécutés par le Clergé, lui rendent guerre pour guerre. L'esprit laïque se dresse contre l'esprit clérical. Dès lors commence et va toujours croissant, jusqu'à l'explosion suprême de la Révolution française, la grande lutte entre le droit et l'iniquité, entre l'égalité et le privilège, entre la Justice et la Grâce *. La théologie, c'est la somme des idées bizarres du passé, le péché originel, le travail-châtiment, la prédestination, et tout ce qui découle de ces étranges doctrines; le Droit, c'est, avec la science, la double source des libertés du monde moderne et de la société civile. Saint Louis continue les affranchissements de communes, de bourgs et de villes, commencés par Louis le Gros. Il lutte pour le peuple et pour lui-même, à la fois contre la féodalité, contre le Clergé et le pape. 11 appelle à son aide le théâtre naissant contre la très puissante Mère Église, et dans les farces populaires on ose représenter celle-ci sous les traits et le nom de Mère Sotte. Quant au pape, c'est F Homme obstiné.
La Royauté est donc d'abord populaire, protectrice des faibles dont elle se sert. Mais à mesure qu'elle
1 . Voir Michelet, préface de VHistoire de la Révolution française, Deschanel h
devient puissante, elle est oppressive à son tour, écrasant le peuple de tailles et d'impôts, qui s'ajoutent alors à ceux des seigneurs. Pendant ce temps, Noblesse et Clergé restent exempts de toute contribution : Tune ne paye qu'avec son sang, l'autre qu'avec ses prières. Les fabliaux et contes populaires se gaussent de cette façon de payer, qu'ils nomment avec irrévérence « monnaie de singe. » Le bon sens du pauvre monde exploité, essayant de rire pour ne pas pleurer, produit une riche moisson de satire et de raillerie, et cette littérature née toute seule de l'imagination du peuple, avant la découverte de l'imprimerie, donne l'éveil à la pensée philosophique. Les farces, les soties^ les sirventes^ les apologues et les épopées drolatiques du moyen-âge ont des traits de flamme qui éclairent l'avenir. Dans les poètes et peintres naïfs de Vulpin (le Renard), d'Ysengrin (le Loup) et d'autres personnages appartenant à la hiérarchie féodale et à l'Église, on sent poindre les aïeux des hommes qui feront la Réforme et la Révolution.
En résumé, les rois, profitant des leçons et des exemples du Clergéj jouent d'abord de bonne foi ce rôle de protecteurs, qui leur gagne les opprimés : ils se présentent comme les gardiens de l'ordre et de la sécurité, comme les redresseurs des torts, comme les défenseurs naturels du peuple contre la tyrannie des seigneurs ; le peuple reconnaissant leur prête à son tour sa force ou son aide ; si bien qu'il les met en état de se rendre maîtres peu à
peu et des seigneurs et de lui-même. C'est la fable, ou plutôt l'histoire mille fois vraie, du Cheval s' étant voulu venger du Cerf,
La Royauté, cependant, continue à se poser en médiatrice entre les seigneurs et les serfs , et en protectrice des bourgeois, — trouvant à Jouer ce rôle le double avantage d'enlever des tenanciers aux vassaux et de gagner des sujets \ Les seigneurs, de leur côté, par une politique analogue, vendent la franchise aux serfs qui peuvent en payer le prix; ils octroyent même à certaines terres que la guerre a rendues désertes le privilège d'affranchir les gens qui viendront s'y fixer.
Los rois, du reste, non plus que les seigneurs, ne donnèrent point la liberté aux serfs de leurs domaines, ils la leur vendirent. Profitant habilement de ce moyen d'affaiblir des vassaux toujours prêts à se révolter, ils acceptèrent l'argent qu'on leur offrait pour confirmer les chartes de commune ou communauté. Ainsi fit Louis le Gros, et c'est de cette manière qu'il favorisa l'établissement, puis l'affranchissement des communes. Les vilains devinrent, en payant, bourgeois du Roi. Les cités affranchies se fortifièrent : les murailles de chaque ville servaient de garantie à ses habitants. Aux jours de péril, elles offraient parfois un refuge aux gens des campagnes voisines et à leurs récoltes. Ainsi quelques agriculteurs venaient à ha-