Eugène Bonuemère, Hist. des Paysans, IV
biter passagèrement les villes, sans y avoir droit de bourgeoisie; réciproquement, certains bourgeois possédaient dans la banlieue des terres qu'ils cultivaient eux-mêmes.
Toute franchise, c'est-à dire toute protection, s'achetait, et n'était considérée toujours que comme un privilège. Aussi arrivait-il, dans les moments de crise, que les opprimés de la veille ne songeaient plus qu'à se fortifier dans leurs bourgs et dans leurs franchises, aux dépens de qui il appartiendrait, et à opprimer à leur tour les gens du dehors, si la nécessité ou l'intérêt les y forçait.
Voici, à peu près, comment les choses se passaient : les anciens serfs émancipés, de manants devenus vilains, mais toujours « taillables et corvéables », — la taille prenait au vilain son argent, la corvée lui prenait son temps, — chargés de défricher, de rompre les terres incultes, — d'où vint le nom de ruptura^ « roture », — finissaient par se lasser de ces corvées ; c'est alors qu'ayant amassé un nouveau pécule, ils achetaient le droit de se réfugier dans renceinte des bourgs clos de murs, ou villes de communes, où l'on avait promis de ne point lever de tailles ; par cela même, ils rejettaient ce fardeau sur leurs frères de la veille, moins heureux, moins adroits, moins forts. De sorte que la loi révélée par Darwin, la sélection naturelle ou le combat pour la vie, s'accomplissait dans la société avec la même logique impitoyable que dans la nature : les plus forts vivaient aux dépens des plus faibles. Et il en sera longtemps ainsi, jusqu'à ce qu'enfin
l'idée du droit, lentement éclose en quelques esprits, pénètre et se propage dans les plus durs cerveaux, et que les égoïsmes de l'individu et du groupe soient peu à peu neutralisés par le sentiment très tardif de la solidarité générale, qu'on peut appeler, si l'on veut, l'égoïsme social. Toujours le combat pour la vie, comme aux premiers temps : les formes seules varient avec les siècles. L'idée du juste, peu à peu, se dégage de celle de l'utile, et paraît elle-même utile; les intérêts, se spiritualisant pour ainsi dire, se moralisent de plus en plus, jusqu'à prendre l'apparence du désintéressement. Mais combien de siècles encore s'écouleront avant que ce progrès ne s'accomplisse! En attendant, le pauvre peuple, serf ou censé émancipé, continue d'être pressuré et épuisé à toute occasion, par les seigneurs, — laïques ou religieux, — par le Clergé et par le pape, par le Roi et ses francs bourgeois. Rongé de tous côtés, il ne peut plus payer. Alors les rois s'aviseront d'aflfermer les impôts aux maltôtiers, sangsues nouvelles. De là des famines effroyables, des pestes succédant aux famines. En 1348, « la grand mort » . Tous ces fléaux pâlissent et s'effacent devant celui des grandes compagnies^ plaie de sauterelles énormes, qui sévit dès le xu® siècle et ne disparaît que bien tard, au commencement du xvii®.
. En un mot, pendant tous ces siècles, soit par la Noblesse, soit par le Clergé, soit par le Roi, le paysan, môme affranchi, est compté pour bien peu de chose, lui le
nourricier de la Nation, et quelquefois son défenseur. La tyrannie royale s'est ajoutée plutôt que substituée aux autres. Du haut en bas, à tous les degrés du pouvoir, c'est le régime de l'arbitraire et de la force, tempéré seulement de temps en temps par les explosions du désespoir; puis, peu à peu, par les lentes conquêtes du travail et du droit.
Tels furent les commencements et les accroissements de la Royauté. Il faut voir les choses comme elles se sont faites, et comme elles se font et défont sans cesse, dans leur éternel devenir; il ne faut pas les voir en soi, si ce n'est pour philosopher ; mais on risque, en philosophant, de se tenir trop loin de la réalité : car il s'en faut infiniment que la réalité, la vie, se comportent selon les lois de la logique pure et de la raison absolue. La puissance des rois, en soi, est, suivant Pascal, fondée bien plus sur la folie et la faiblesse des peuples que sur la raison. Voltaire exprime, au sujet des prêtres, une pensée analogue :
Nos prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense, Notre crédulité fait toute leur science.
« Si la Royauté, telle que nous l'avons vue en France, n'avait jamais existé, — dit Benjamin Constant, — l'impossibilité en paraîtrait évidente. Quand on réfléchit à l'idée de confier à la volonté d'un seul la destinée de tous, on sent qu'il ne lui manque que d'être neuve pour paraître absurde. »
Oui, c'est ce que démontre aujourd'hui le bon sens, à la lumière de l'histoire. Mais les peuples encore jeunes ont besoin de tuteurs ; même lorsqu'ils ont pris croist^ance, n'ayant guère le temps de s'instruire et de développer leur esprit, longtemps encore ils sont peu aptes à saisir les idées abstraites, et il leur est nécessaire de matérialiser l'idée de l'ordre pour la comprendre : ils la confondent avec celle de la force. Encore après qu'au règne de la force a commencé de succéder par degrés presque' imperceptibles celui de la raison, quelque chose de cette confusion subsiste et continue d'inspirer au plus grand nombre des hommes une sorte de crainte superstitieuse à l'égard du pouvoir. Herbert Spencer, dans son Introduction à la Science sociale^ touche ce point avec finesse : « C'est surtout à ce sentiment de vénération, dit-il, que les sociétés, pendant tout le passé, ont dû de ne pas se dissoudre. Aujourd'hui encore, cette superstition est d'un secours indispensable pour entretenir la -(".ohésion sociale et maintenir l'ordre. Il faudra long temps «ivant que le caractère de l'homme ait été assez profondément modifié par la discipline sociale pour que le respect de la loi, considérée comme ayant sa racine dans îl'ordre moral des choses, remplace le respect du pouvoir qui impose l'exécution de la loi *. »