Voir Gustave Fagniez
et rimpétrant était obligé de plaider pour se faire recevoir. Le 17 avril 1364, Charles V, qui venait de monter sur le trône, donnait à Guillaume Haussecul et à sa postérité directe un étal de la Grande-Boucherie. Il fallut un arrêt du Parlement (15 juin 1364) pour le faire mettre en possession. En 1371, lorsqu'il voulut céder son étal à son fils, la corporation s'y opposa, en soutenant que la transmission ne pouvait avoir lieu au profit d'un enfant déjà né au moment où Guillaume s'était établi, et que la concession royale ne s'étendait qu'à la postérité future de l'impétrant. Celte subtilité ne fut pas admise, et un arrêt du 29 novembre condamna les bouchers à recevoir le fils de Guillaume Haussecul. Le 6 novembre 1380, Charles VI, à l'occasion de son avènement à la couronne, nomma Thibaut d'Auvergne boucher de la Grande-Boucherie. En 1324, Jehannot le Boucher avait obtenu la même faveur de Charles le Bel. Il est à remarquer que les lettres royales de provision, accordées soit aux bouchers, soit aux monnayers, ne mentionnent pas la finance payée par l'impétrant *. »
La plupart des gens de métiers se succèdent dès lors de père en fils, et le droit d'exercer une profession commence à devenir une sorte de patrimoine héréditaire. Presque inabordable pour quiconque n'a pas le privilège d'être fils de maître, le chef-d'œuvre écarte les apprentis
1. Gustave Fagniez. Études sur l'industrie et la classe industrielle à PatHs au xiu« et au iiv« siècle ^ chap. VI.
♦^t les ouvriers qui ne sont pas assez riches pour en faire Ja dépense *.
C'est alors que les compagnons^ exclus en quelque sorte des mattrises, prennent le parti de se grouper à part et de s'organiser en compagnonnages^ auxquels ils donnent le beau nom de Devoir, Et cela, non-seulement en France, mais aussi en d'autres pays. Ainsi à Florence, à la fin de ce même siècle (le xiv®), les ciompi^ ou compagnons, réclament contre le despotisme des Arts mineurs et s'organisent de cette manière. Des •associalions de même sorte apparaissent en divers lieux, naissant des mêmes causes. La plupart de ces sociétés étaient secrètes, ayant chacune ses mystères, ses initiations, et s'étendant peu à peu, en quelque sorte sous le pays, voire même entre les divers peuples.
Celle des francs-maçons est la plus célèbre. On croit communément qu'elle s'est maintenue jusqu'à nos jours, reliant un nombre infini d'adeptes, qui ne sont plus macons que symboliquement. Ils se plaisent à imaginer que leur corporation remonte à celle qui fut chargée de bâtir le temple de Salomon et qui, d'après l'historien Flavius Josèphe *, comptait quatre-vingt mille maçons, commandés par trois mille deux cents maîtres. La vérité est que la franc-maçonnerie actuelle date seulement des dernières
1. E. Levasseor, Histoire des Classes ouvrières en France, t. I, l. III, *h. II.
2, Antig, jiid., liv. VII, ch. ii.
années du xvn« siècle, ou plutôt même du commencement du xviii'', et qu'elle ne descend guère des corporations de maçons du moyen âge, de ces frères-maçons auxquels on doit la construction d'un grand nombre d'églises. Elle est sortie d'une association d'origine allemande, dont le caractère est quelque peu mystique, association analogue à celle des Rose-Croix ^ née dans le même pays. Les Rose-Croix prétendaient descendre des anciens alchimistes de l'Orient, auxquels ils avaient emprunté une foule de termes ; de même les francs-maçons modernes s'approprièrent certaines dénominations et certains usages qui avaient appartenu aux anciennes corporations des frères-maçons; mais, en réalité, ils ne dérivent pas plus de ceux-ci que les Templiers modernes ne dérivent de ceux qui furent supprimés sous Philippe le Bel : il n'y a là qu'une antiquité factice et imaginaire, et les Néo-Templiers sont allés jusqu'à produire une charte, visiblement forgée. Toute la terminologie usitée dans la franc-maçonnerie est donc purement symbolique et ne doit pas donner le change aux esprits éclairés. Cette franc-maçonnerie relativement récente n'a en aucune façon le caractère du moyen âge. Après s'être -élaborée d'abord en Allemagne, elle a reçu ensuite un autre développement en Ecosse. Bien des faits établissent que tout ce qui est dit, dans la franc-maçonnerie, de Hiram et du temple de Salomon, que les mots de passe qu'on y enseigne, n'ont rien à voir avec les frères-maçons du moyen âge , association toute
religieuse, qui était placée sous la protection de l'Église K Mais rimagination du commun des hommes se plait aux mystères : il y en a eu dans tous les temps. Même pour attaquer les mystères anciens, que Ton renvoie à la superstition, on invente des mystères nouveaux. La raison, sans Tassaisonnement d'un grain de folie, paraît fade ; le merveilleux se glisse partout.
L'homme est de glace aux vérités, Il est de feu pour le meusoiige.
Quoi qu'il en soit, l'association des Frères-Maçons au moyen-âge avait été célèbre. — Un certain nombre d'autres sociétés ouvrières, industrielles et commerçantes, jouissaient d'une très ancienne renommée. Dès l'époque de la conquête romaine, en Gaule, les sociétés de bateliers, naiitœ, particulièrement celle de la Seine et de Lutèce, étaient renommées. Les nautes parisiens, qu'une inscription nous montre^ dès l'époque de Tibère consacrant un autel à Jupiter, survécurent à l'invasion franque et ne perdirent rien de leur importance, puisqu'ils formèrent sous le nom de marchands de Feau (c'est-à-dire par eau), la municipalité parisienne ^. Sur la plupart des fleuves et des grandes rivières, les bateaux de ces compagnies très florissantes transportaient des marchandises ;
1. Voir, sur V Origine de la Franc-Maçonnerie y Touvrage allemand de IQotz.
2. Gustave Fagniez, Études sur (^industrie et la classe industrielle à Parif au xme et au xiv* siècle, chap. III,
rillustre corporation des nautes, splendidissimum corpus nautarum^ jouissait de privilèges considérables et comptait parmi ses membres des centurions, des chevaliers, des sénateurs.
On peut citer aussi les tisserands des Flandres, dont l'industrie avait commencé à être célèbre dès l'époque des Césars, et qui formaient au moyen-âge des corporations puissantes, dictant leurs volontés aux princes et réclamant dès le xiv^ siècle l'égalité des grands et des petits, mais jalouses entre elles, d'une ville à l'autre, parfois même dans le sein de la même cité : ainsi, non seulement Bruges était jaloux de Gand, et Dinant de Bouvines, mais les tisserands gantois versaient le sang de leurs compagnons les foulons. Ces corporations se gouvernaient et se défendaient elles-mêmes : armées tantôt contre les associations rivales, tantôt contre les gouvernants, tantôt contre l'étranger, et renversant dans la poussière à Courtray la chevalerie française.
Excités par l'exemple des communes flamandes, les corps de métiers eurent aussi en France leurs jours de tumulte. S'ils n'exercèrent pas à Paris une action politique régulière, ils se jetèrent avec ardeur et parfois avec discipline dans les troubles qui agitèrent la capitale au xiv« siècle ^ : par exemple, en 1306, l'émeute qui éclata par suite du rétabUssement de la forte monnaie fut l'œuvre
1. Gustave Fagniez, Études sur Vindustrie et la classe industrielle à Paris au xiii« et au iiv* siècle, chap. !•'.
Deschanel. "7
(le la population ouvrière et marchande. Des gens du peuple, foulons, tisserands, taverniers et autres, envahirent la maison de campagne d'Etienne Barbette, voyer de Paris et maître de la monnaie, la brûlèrent, saccagèrent le jardin, enfoncèrent les portes de son hôtel de la rue Saint-Martin, mirent les meubles en pièces, et de là poussèrent Taudace jusqu'à aller bloquer le Roi lui-même dans le Temple. Vingt-huit des plus séditieux furent pendus aux quatre portes de la ville, dit la Chronique de Saint-Denis. Une autre relation porte à quatre-vingts le nombre des gens de métiers qui furent condamnés au supphce. D'après une troisième,- le ressentiment de Philippe le Bel outragé ne fut satisfait que par la mort d'un maître de chaque métier*. — Cinquante ans après environ, on voit les corps de métiers engagés dans le parti d'Etienne Marcel et formant une véritable armée à ses ordres. Plus tard encore, en 1382, lorsque Charles VI et Chsson eurent battu les Gantois à Roosebeke, le jeune Roi vainqueur, effrayé de l'attitude menaçante de la population marchande et ouvrière de Paris lors de son retour, prit des mesures violentes afin de comprimer les velléités d'insurrection qui s'étaient manifestées : c'est ce qu'on a appelé la révolte des Maillotins, parce que les insurgés s'étaient armés de petits maillets de fer. Les corporations marchandes de Paris et celles de plusieurs autres villes de France, enflammées par l'exemple des Gantois, avaient joué un rôle