I. Guizot, ibid
contrôler de très près et de prendre la tutelle de cette royauté dont elle avait été jusqu'alors Thumble alliée. Comme il fallait de l'argent pour soutenir la guerre contre les Anglais, qui dura cent ans, et que c'était la bourgeoisie qui payait les impôts et qui en créait les ressources par son travail et son activité, elle comprit dès lors qu'elle aussi rendait des services à l'État, et que par conséquent elle aussi avait droit de se mêler des affaires publiques, non moins justement que les gens qui portaient la lance ou l'épée. Surtout quand elle vit comme oii gaspillait cet argent qui lui coûtait tant à gagner, elle prétendit à juste titre en surveiller la perception et l'emploi. Les députés revinrent à Paris à la fin de l'année 1356 (15 octobre), au nombre de plus de huit cents, dont quatre cents étaient de la bourgeoisie. Il n'y avait plus d'argent, plus de roi; la Noblesse avait lâché pied devant une armée inférieure en nombre; et il ne restait, pour gouverner, que le fils aîné du Roi, un jeune homme de dixneuf ans, qui un des premiers avait pris la fuite sur le champ de bataille; c'est celui-là qui se présentait comme lieutenant de son père prisonnier. La bourgeoisie crut devoir prendre alors le soin de sa propre défense et du salut de la nation entière : elle exigea la mise en accusation de tous les conseillers du roi, la destitution en masse des officiers de justice, la libération du roi de Navarre traîtreusement arrêté au milieu d'une fête, et l'institution d'un Conseil composé de quatre prélats, de
douze chevaliers et de douze bourgeois, pour assister le Dauphin dans l'administration du royaume. C'était en quelque sorte une révolution \
Le jeune Charles essaya de temporiser, d'éluder, mais sans succès; le prévôt des marchands, Estienne Marcel, tout-puissant dans Paris, fit fermer les atehers et les boutiques : le Dauphin dut s'exécuter. Le 5 février 1357, les députés se réunirent à Paris. La plupart dés Nobles, et même un certain nombre de bourgeois, ne se présentèrent pas, craignant l'entrainement de la démagogie; les hommes les plus énergiques et les plus convaincus de la nécessité de poursuivre la réforme composèrent TAssemblée. A leur tête, avec Estienne Marcel, était Robert Le Cocq, évêque de Laon : ils forcèrent le Dauphin à écouter leurs plaintes et à y faire droit. Ce fut dans la mémorable Ordonnance de 1357, qui donnait à la France une constitution nouvelle. En voici les principaux traits :
Le Dauphin ne devra rien faire sans avoir pris l'avis du Conseil , qui sera formé de trente-six membres des États, choisis en nombre égal parmi la Noblesse, le Clergé et la Bourgeoisie. Les receveurs des finances seront aux ordres des États et du Conseil. Les États pourront, de plein droit, s'assembler deux fois par an, s'ils le jugent convenable, et voteront seuls les impôts.
1. Voir E. Levasseur, Histoire des Classes ouvrières j 1. IV. — Voir aussi Georges Picot, dans le journal Le Parlement du 30 août 1880.
C'était tout un code politique, qui transférait en réalité le pouvoir, de la royauté à la nation. La Noblesse se coalisa contre cette révolution légale de la bourgeoisie, aussi bien que contre la sanglante insurrection des Jacques, qui éclatait en même temps et dans laquelle Estienne Marcel, entraîné par les événements et par son tempérament fougueux, chercha un point d'appui funeste. Charles se mit à la tête du parti de la résistance, rendit une Ordonnance pour défendre aux États de s'assembler et aux sujets du Roi de payer l'impôt; enfin, il renvoya les trentesix commissaires, en déclarant « qu'il voulait dorénavant gouverner lui-même et ne plus avoir de curateurs ». La lutte se déclara entre les Parisiens et la Royauté. Estienne Marcel, qui commença bien et finit mal, y périt assassiné.
Ainsi échoua, après trois ans d'agitations et six réunions d'États généraux *, la tentative faite prématurément par quelques esprits hardis pour donner le pouvoir politique aux gens de métiers. S'ils s'étaient contentés de contrôler et de contenir le pouvoir royal, au lieu de vouloir l'absorber et l'anéantir, surtout s'ils ne se fussent pas laissé emporter à des mesures violentes, leur tentative aurait
1. Voici la date de ces six réunions : le 30 novembre 1355, le !•' mars 1356, le 15 octobre 1356, après la bataiUe de Poitiers, et Je 5 février 1357, Ces cinq réunions d'Etats de la langue d'oU eurent lieu à Paris; la sixième eut lieu à Compiègne, le !•' mai 1358. Pendant cette période, il y eut un grand nombre d'assemblées d'Etats provinciaux, et le 17 octobre 1356, une grande assemblée des Etats de la langue d'oc. — Jusqu'au xvi« siècle, les Etats généraux se divisaient en deux zones : les Etats du Nord, ou de la langue dCoîl^ et ceux du Midi, ou de la langue d'oc; dans les premiers régnait le Droit coutumier; dans les seconds, le Droit écrit.
peut-être réussi, et les destinées de la France eussent été, dès cette époque, considérablement changées : notre nation fût entrée dès lors, autant que le permettaient les temps, dans une voie constitutionnelle. Toutefois M. Mignet estime que, même renfermée dans ces limites, la tentative d'Estienne Marcel, « contraire à l'esprit du temps et au progrès de l'État, » n'eût pu réussir. « La résistance qu'elle devait rencontrer était, dans un pays encore tout féodal, incomparablement supérieure à la force qui poussait à l'entreprendre. Si elle avait obtenu un succès, qui eût été inévitablement funeste, les villes de France seraient devenues indépendantes à la façon des villes d'Italie ou des villes de Flandre. Le royaume, qui commençait à sortir de son morcellement, y serait retombé ; l'administration, plus générale et dès lors plus équitable, qui commençait à régir les diverses classes de personnes et à rapprocher les divers ordres d'intérêts, aurait fait place à la lutte acharnée des uns et à l'anarchie inconciliable des autres. Au lieu de cette marche heureuse vers une unité toujours plus complète et une condition toujours plus égale, la Franco serait revenue à des désordres compliqués, puisqu'ils n'auraient pas été seulement féodaux, comme dans les périodes précédentes, mais encore municipaux. »
Après Estienne Marcel et comme lui, les Maillotins et les Cabochiem ne réussirent qu'à soulever de sanglantes émeutes. De tous côtés le peuple, excédé de souffrances, essayait de se délivrer de ses indignes maîtres, ces gentil-
hommes déshonorés par la défaite, mais qui se défendaient mieux contre les paysans ou contre les artisans que contre l'étranger. Les révoltes furent donc comprimées encore une fois, et tout fut rangé de nouveau sous la Royauté.
Nous arrivons aux États généraux du règne de Louis XI. Ce roi fit beaucoup pour le peuple , non tant par sympathie pour lui, que par haine de la Féodalité et pour établir sa propre puissance. Tant qu'il avait été simple prétendant au trône , il s'était mis , selon la tactique ordinaire, du parti du peuple contre le roi. Mais, après avoir joué ce rôle pendant quinze ans , arrivé enfin au trône, il oublia vite les promesses de la Praguerie et s'empressa de porter la taille au double de ce qu'elle avait été sous le précédent règne. Les paysans se révoltèrent; on en pendit une centaine : l'ordre , comme on dit , fut rétabli, et les tailles maintenues.
L'œuvre propre de Louis XI, c'est la guerre à la seigneurie. La seigneurie résiste et trouve des appuis dans la famille du Roi lui-même : Charles, duc de Berry, son frère, le comte de Charolais, les ducs de Bretagne et de Bourbon, le comte de Dunois, colorant leurs révoltes d'un beau nom, celui de Ligue du Bien public^ font publier dans leurs domaines l'abolition des impôts, — c'est la promesse ordinaire, — et allument la guerre civile. La bataille de Mont-Lhéry est suivie de la paix de Conflans,
et Louis fait à la Féodalité en armes toutes les concessions qu'elle demande. Le comte de Charolais alors rétablit sur ses terres les tailles dont on avait promis l'abolition ; de sorte que la Ligue du Bien public, comme la Praguerie, aboutit à une plus grande oppression du peuple. De plus la guerre civile avait servi de prétexte à l'armée pour saccager de nouveau les villages, et, ces désordres se perpétuant après la guerre, Louis XI fut contraint d'autoriser les manants et les vilains à courir sus aux hommes d'armes i.
Poursuivant son dessein de mater la Noblesse, il cherche volontiers parmi les roturiers des conseillers d'esprit pratique, expérimentés, rompus aux affaires, âmes et intelligences d'élite, tels que Jacques Cœur et Jean Bureau, « l'un formé à la science de l'homme d'État par la pratique du commerce , l'autre qui cessa d'être homme de robe pour devenir, sans préparation, mais avec succès, grand-mattre de l'artillerie, et faire le premier, de cette arme encore nouvelle, un emploi habile et méthodique*. »
Lui-même, par le ton, l'habit, les manières, affecte d'être, si l'on peut ainsi dire, un roi roturier, aimant à s'entretenir familièrement avec toutes sortes de personnes, — « naturellement amy, dit Commines, des gens de moyen estât, et ennemy de tous grands qui se pouvoient passer de lui ». Il convoque des négociants à son Grand
1. Louandre, Abbeville I, 369. — Eugène Bonnemère, Histoire des Paysans, liv. IV, ch. vu.
2. Augustin Thierry, Tiers État, — Voir ci-dessous le chapitre de V Armée,
CoDseil, pour aviser avec eux aux moyens d'étendre et de faire prospérer le commerce; il ouvre de nouveaux marchés et favorise la fondation de plusieurs manufactures; il s'occupe des routes, des canaux, de la marine marchande, de l'exploitation des mines ; il attire par des privilèges les entrepreneurs de travaux et les artisans étrangers. En même temps, il tient sur pied des armées quatre fois plus nombreuses que celles de ses prédécesseurs, fait des armements maritimes, recule et fortifie les frontières, et porte la puissaifce du royaume à un degré qu'elle n'avait jamais atteint.
Mais tout cela ne se fait pas sans charger les peuples d'impôts. Il faut, avant tout, subvenir aux luttes contre les vassaux insoumis. Le Roi convoque donc les États généraux en 1467, dans la ville de Tours, près de son château du Plessis, afin de les avoir sous la main, et se sert de cette assemblée, pour se dispenser d'en faire d'autres : en effet il se fait renouveler ce privilège, que, en cas de guerre urgente pour réprimer quelque rébellion de princes ou de vassaux, « le Roy, sans attendre autre assemblée ni congrégation d'Estats, pour ce que aisément ne se peuvent assembler, y puisse faire tout ce que ordre de justice le porte ; promettant et accordant tous iceux Estais de servir et aider le Roy touchant ces matières, et en ce lui obéir de tout leur pouvoir et puissance, et de vivre et mourir avec lui en cette querelle. »
Ainsi les États, de nouveau, abdiquaient leurs droits
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de Tours en 1467. « On y voit, pour ià première fois, sans intermédiaire ni réserve d'aucune sorte, Talliance de la Nation et de la Royauté se rencontrant dans la même pensée et marchant vers le même but. Jamais les circonstances n'avaient mieux préparé cette union, qui est un des faits permanents de notre histoire, mais dont les manifestations éclatent à certaines périodes avec des caractères plus saillants. D'un côté, nous voyons un roi, régnant depuis six ans à peine, et déjà dominé par une pensée qui sera le but de sa vie : abaisser la Noblesse. Mieux qu'un autre il a connu les ambitions féodales : ayant naguère partagé les luttes des seigneurs, il a saisi le secret de leurs desseins ; ce souvenir s'est gravé dans son âme. A cette puissance en déclin, mais encore dangereuse, des vassaux toujoucs prêts à entrer dans le mouvement à la suite des princes, il fallait opposer une digue inébranlable. En face de ces esprits remuants, toujours disposés à devenir rebelles, il s'agissait de constituer la Nation, par cette solide alliance du Peuple et du Roi unis dans un même esprit. « Telle était la tâche que se donnait
Deschànel.
Louis XL Le sentiment de la France répondit complètement à la pensée du prince. En aucun temps depuis deux siècles, elle n'avait été plus disposée à se donner au Roi : c'était pour elle l'image vivante de l'unité : par lui elle espérait voir l'ordre public à jamais assuré. Aussi ne craignit-elle pas une main de fer, pourvu que la Noblesse dût en sentir le poids. Déchirée par la guerre de Cent ans, ruinée par les Anglais, opprimée par les seigneurs, livrée sous Charles VI, mal défendue pendant cinquante ans, sauvée de l'invasion par un miracle, la Nation n'avait repris confiance en la Royauté que dans la seconde moitié du règne de Charles VIL Louis XI était jeune ; on disait sa volonté inébranlable ; il n'aimait pas les Nobles : c'était le Roi que devait rêver le Tiers État. L'Assemblée de 1467 fut témoin de leur union : c'est aux acclamations des députés que cette alliance fut consacrée. Le peuple ne se souvenait plus des misères du despotisme royal; les souflFrances quotidiennes du vasselage l'attachaient avant tout au suzerain qui pouVait le protéger contre ses oppresseurs immédiats ; Louis XI promettait la paix et l'unité : il n'en fallait pas tant pour enflammer tous les cœurs. C'est là le secret de la mutuelle satisfaction qui marqua la fin de la ses-
sion * . »
Pour mieux comprendre ce qui se passait alors en France , remettons-nous devant les yeux ce qui est arrivé de nos jours à l'Italie : morcelée en petits États, elle
1. Georges Picol, Histoire des États généraitx, t. I, p. 354.
n'était plus, au dire d'un diplomate célèbre, qu'une expression géographique. Pour ressaisir l'unité de la vie, elle accepta l'hégémonie de la royauté savoisienne ; Garibaldi lui-même s'y résigna. Et ce fut la résurrection de l'Italie. Eh bien , pour la France du moyen-âge, qui dans le morcellement féodal se cherchait encore, il s'agissait non de ressusciter, mais de nattre. Et il n'y avait alors qu'un moyen pour cela : c'était de s'unifier dans la Royauté.
A chaque période, les assemblées d'États généraux ont un caractère distinct : aux États du roi Jean et de Charles VI appartient l'effort violent d'un peuple qui veut enfin régler lui-même ses affaires ; aux premiers États de Charles VII, le vote de l'impôt; dans les derniers, on remarque l'épuisement de la Nation, et plus tard son abdication ; sous Louis XI, nous venons de saisir au vif un des traits caractéristiques de notre histoire, l'alliance du Roi et du Peuple contre la Féodalité *. Le Peuple ne voyait qu'une chose : c'est qu'il ne serait plus taillable par les seigneurs. Sentant où le bât le blessait, il saisissait avec joie , sans songer plus loin , l'occasion de le secouer. Quant à se demander si le Roi ne ramasserait pas dans sa main l'autorité éparse des barons brisés et si, au lieu de ce bât rejeté, il ne recevrait pas, lui peuple, un joug plus lourd et beaucoup mieux lié, ses pensées ne se suivaient point jusque-là. Le Roi, qui rétablissait