‹ Le peuple et la bourgeoisieChapitre 52 sur 111 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

Tordre, n'était-il pas le défenseur, le protecteur des pauvres gens ? ne poursuivait-il pas , comme eux , pour eux, Taffaiblissement de la seigneurie, de toutes les tyrannies locales? — Pour flatter plusieurs grandes villes, le Roi décida que chez elles les fonctions municipales de maire ou d'échevin conféreraient des titres de noblesse. Il rendit plusieurs ordonnances pour autoriser, dans le nord du royaume, les simples bourgeois à posséder des fiefs, comme en possédaient ceux du Languedoc : par ce moyen la distance qui séparait les deux Ordres alla diminuant.

Menacé par Charles le Téméraire, il chercha dans ses bourgeois de Paris un appui contre la Noblesse, qui se soulevait pour la seconde fois. Il voulut faire des gens de métiers une armée qu'il pût opposer aux armées féodales de ses ennemis; les gens de métiers répondirent à son appel, ils s'armèrent, et de là les chefs conservèrent le droit, quoique simples artisans, de porter la dague et l'habit de guerre les dimanches et jours de fête. Ce droit, les élevant au rang d'hommes d'armes, était pour eux un grand honneur. Par tout cela, il achevait de s'attacher la bourgeoisie comme le peuple.

Mais, quelque populaire que fût ce prince, la nécessité d'augmenter sans cesse les impôts pour faire tant de grandes choses ne laissait pas d'exciter des révoltes dans plusieurs villes. Aussi, malgré les œuvres considérables de ce règne, lorsque le roi mourut, sa mort parut un soulagement. L'impôt, sous son règne, avait quadruplé : il

avait été porté de 1 200 000 livres à 5 000 000. Philippe de Commines, si grande que soit son admiration pour ce prince, le blâme, après sa mort, de n'avoir pas respecté cette maxime : « Il n'est roi ni seigneur sur terre qui ait pouvoir de lever un denier sur ses sujets, en sus des revenus de son domaine, sans l'octroi et consentement des peuples. » Il fait observer que, «en Angleterre, les rois ne peuvent rien entreprendre de grand, ni lever des subsides, sans assembler le Parlement, qui vaut autant à dire comme les Trois Estats ; qui est chose juste et sainte. » A son avis, ce sont seulement des gens « de petite condition et de petite vertu » qui voient dans le fait de convoquer les États une diminution pour l'autorité légitime du trône *. — Idée élevée, remarquable pour l'épojque, et fruit d'une raison solide et mûre.

Le roi mort et son fils Charles VIII n'ayant que treize ans, la Régente Anne de Beaujeu, sœur de celui-ci, convoqua aussitôt les États généraux. Ce fut le 5 janvier 1484 qu'ils s'assemblèrent, encore dans la ville de Tours. Là, pour là première fois, événement notable, les paysans eurent voix au chapitre et purent, indirectement du moins, faire entendre leurs doléances, en envoyant des délégués aux bailliages, où l'on nommait les électeurs qui allaient choisir au chef-lieu les députés du Tiers Etat. Jamais les conditions d'une véritable représentation du pays n'avaient été aussi complètement rem-

i. Commines, Mémoires, liv. V, ch. xix.

plies. « Ils comptèrent enfin pour quelque chose, ces paysans qui avaient donné Jeanne d'Arc à la France ^ » La portée sociale d'un tel changement était considérable : la situation du paysan se transformait, il devenait membre de l'État. Le principe était posé ; il est vrai qu'il ne fut pas d'abord appliqué partout. Les campagnes même de la Touraine , qui environnaient la ville où devaient se tenir les États, ne prirent aucune part à l'élection. Pareillement, il est constant que les députés du pays lyonnais et ceux du bailliage d'Amiens, pour ne citer que ces deux autres localités, n'eurent « charge et pouvoir que pour les villes ». Enfin, en Auvergne, treize « bonnes villes » gardèrent pendant un siècle encore le privilège de se faire représenter aux États, sans qu'il fût question des campagnes. Lorsqu'il avait fallu envoyer des députés à Orléans en 1560, à Saint-Germain-en-Laye en 1561 , le plat pays avait été seulement invité par les bonnes villes à venir leur faire part de ses doléances, pour qu'elles fussent insérées dans les Cahiers de la province. En 1576, il refusa et voulut avoir son rôle particulier : il se réunit séparément sous la présidence de Claude Binet, lieutenant général de la sénéchaussée, et nomma quatre députés. Il faut lire dans les manuscrits du temps l'émotion que souleva cette hardiesse courageuse. — Mais, enfin, aux Etats de 1484, s'ouvrit réellement une ère nouvelle : par la convocation expresse du peuple des campagnes, les

deux classes du Tiers État se trouvèrent réunies , ou du moins appelées : ce qui mit fin à la tutelle officieuse que les députés des bonnes villes avaient exercée jusqu'alors à regard des gens du plat pays. « Ceux-ci se trouvèrent en possession du droit de parler pour eux-mêmes, et c'est d'eux que venaient directement les remontrances qui les concernent dans les Cahiers de 1484, de 1560, de 1576 et de 1588 *. » En efl'et, chacune de ces réunions d'États avait été précédée d'assemblées primaires, composées des habitants de toutes les paroisses et concourant par leurs délégués à la formation des Cahiers et à l'élection des députés du Tiers État. Les délégués de chaque paroisse dressaient le Cahier de ses doléances, et le portaient au chef-lieu de la juridiction cantonale : là, réunis aux délégués du chef-lieu, ils élisaient les personnes présumées les plus habiles, lesquelles étaient chargées de fondre en un seul Cahier les doléances des diverses paroisses et de les porter à la ville, siège du bailliage supérieur, où de nouveaux délégués, élus de la même manière, rédigeaient, par une nouvelle compilation, le Cahier provincial de l'Ordre plébéien, et nommaient ses représentants aux Etats généraux.

Il s'agissait, dans ces nouveaux États de 1484, de reprendre une partie des avantages léonins qu'avaient usur- • pés ou que s'étaient fait céder d'abord Charles VII, puis Louis XI. Parmi les discours qui y furent prononcés, celui '

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