‹ Le peuple et la bourgeoisieChapitre 53 sur 111 · Augustin Thierry, Tiers État, VI · texte numérisé non relu

Augustin Thierry, Tiers État, VI

du sire de La Roche, député de la Noblesse de Bourgogne, mais de la Noblesse nouvelle, énonçait des propositions bien étonnantes pour le temps et au sortir d'un tel règne. Elles se résument ainsi, en langage moderne : La royauté est un office, non un héritage. C'est le Peuple souverain qui, dans l'origine, créa les rois. L'État est la chose du Peuple. La souveraineté n'appartient pas aux princes, qui n'existent que par le Peuple. Ceux qui s'emparent du pouvoir, par force ou de toute autre manière, sans le consentement du Peuple, sont usurpateurs du bien d'autrui. En cas de minorité ou d'incapacité du prince, la chose publique retourne au Peuple, qui la reprend comme sienne. Le Peuple, c'est l'universalité des habitants du royaume. Les États généraux sont les dépositaires de la volonté commune. Un fait ne prend force de loi que par la sanction des États ; rien n'est saint ni solide sans leur aveu.

Ces maximes, qui étaient comme la contre-partie de tout le règne si despotique de Louis XI et des abus excessifs des précédents règnes, trouvèrent cependant peu d'écho dans le Tiers État de ce temps. Trois siècles devaient s'écouler avant que ces principes ne devinssent ceux de la Nation presque tout entière.

Toutefois, l'Assemblée de 1484 eut soin de ne voter aucun subside qu'à titre de don et d'octroi. De plus, elle demanda la convocation des États généraux dans deux ans, et ne se sépara qu'après en avoir reçu la promesse formelle. Mais les quatorze années du règne de Charles VIII

s'écoulèrent sans que les États eussent été une seconde fois convoqués, et les taxes furent de nouveau levées par Ordonnances et réparties sans contrôle.

Cependant le successeur du fils de Louis XI, qui monta au trône en 1498 sous le nom de Louis XII, sembla prendre à cœur d'éteindre les griefs dénoncés par les États de 1484 : le plus grand acte législatif de son règne, l'Ordonnance de mars 1499, en est la preuve : économe et sympathique au peuple, il se propose, chose difficile à réaliser, de continuer la guerre tout en diminuant les impôts; la bourgeoisie, reconnaissante, lui décerne, par la bouche d'un des représentants de Paris, le nom de Père du Peuple^ que l'histoire n'a pas contesté. « J'aime mieux, disait ce roi, voir rire mes courtisans de mes épargnes, que de voir pleurer mon peuple de mes dépenses. » Cet esprit d'économie lui permit, malgré ses guerres d'Italie, d'alléger beaucoup les impôts. Dès l'année de soin avènement, il avait lancé une Ordonnance contre les pillages et les violences des gens de guerre, et tint la main à ce qu'elle fût exécutée un peu mieux que celles du bon •mais faible Charles VIII. Les campagnes se repeuplèrent, un tiers des terres fut remis en culture pendant cet heureux règne. — Louis XII eut aussi la gloire de reprendre et de poursuivre vigoureusement une œuvre dont Charles VII avait eu la première idée : à savoir, de faire rédiger toutes les coutumes et de marquer ainsi, dans la sphère du Droit civil, la fin du moyen-âge et le commencement de l'ère

moderne. Ce ne fut pas seulement une rédaction, mais une transformation de l'ancien Droit coutumier , et cette transformation eut pour caractère la prépondérance du Tiers État, de son esprit et de ses mœurs dans la législation nouvelle. M. Laboulaye en fait la remarque et cite, comme preuve de ce fait, les changements qui eurent lieu, pour les mariages entre Nobles, dans le régime des biens conjugaux. — Ajoutez à cela Tinfiltration du Droit romain, qui , à chaque modification de notre Droit national , tempérait de plus en plus l'élément germanique et les restes des traditions franques.

Sous le règne de François P"", qui succéda à ce prince, il n'y eut point d'Etats généraux. Sous Henri II, il y en eut de très courts, en janvier 1558, pour demander de Fargent.

Au commencenient du xvi*' siècle, s'était produit un fait immense : la Réforme religieuse avait éclaté, et arraché à l'Eglise romaine une grande partie de l'Europe. Déjà auparavant, les Albigeois en France, Arnold de Brescia en Italie, Wiclef en Angleterre, Jean Huss en Bohême, avaient attaqué les vices de l'Église romaine et refusé de reconnaître la suprématie du pape; mais ils avaient échoué dans leurs tentatives; Luther, qui proclama la Réforme en 1517, fut plus heureux et fit partager ses opinions à une partie de l'Allemagne : Zwingli introduisit la Réforme en Suisse ; Calvin la répandit à Genève et dans une grande partie de la France ; Knox, en

Ecosse ; Henri VIII l'intronisa en Angleterre. Cette révolution religieuse enflamma l'Europe et en particulier la France pendant trois quarts de siècle. Avec un fanatisme égal, chacun des deux partis élevait des bûchers et y brûlait ses adversaires, pour la plus grande gloire de Dieu.

Les États généraux de 1560, sous le règne de Charles IX, eurent pour caractère propre la tolérance religieuse essayant d'apaiser ce fanatisme, soit protestant, soit catholique. Un parti nouveau , qui a mérité d'être appelé d'un nom glorieux, « le parti du bon sens national », et qui avait ses principales racines dans la bourgeoisie, se déclara ennemi du schisme , mais non pas de la liberté de conscience : il avait pour chef Michel de L'Hospital, fils d'un bourgeois et devenu Chancelier de France, c'est-à-dire premier ministre. Homme de vaillant cœur, et de haute raison, il prêchait dans cet esprit tout le monde, y compris le roi mineur et la reine mère Catherine de Médicis. Animé de ces sentiments généreux, il fit entendre aux États réunis à Orléans des paroles immortelles : « Ostons ces mots diaboliques, noms de partis, de factions et de séditions, luthériens, huguenots , papistes ; ne changeons le nom de chrestiens. » Les États se montrèrent dignes d'un tel conseiller , et le Tiers principalement joua dans cette assemblée un grand et noble rôle ^

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