Aug. Thierry, Tiers État, VI
Il ne faut pas toutefois se méprendre à ce nom de peuple, ainsi employé; encore bien moins lorsqu'on le rencontre à des époques plus anciennes, chez les chroniqueurs traitant des Etats généraux convoqués par Philippe le Bel ou par ses successeurs. « Le peuple », sous la plume de ces écrivains, signifie seulement les Bourgeois admis à voter les subsides, dont ils rejettent ensuite presque tout le fardeau sur « le menu peuple ». C'est de ce menu peuple pourtant qu'ils sont sortis ; mais déjà ils l'ont oublié. Et puis ils savent ou ont inventé le proverbe : Charité bien ordonnée commence par soimême.
Estienne Pasquier, dans ses Recherches de la France^ explique cette fiction en homme qui n'est pas dupe, et fait bien voir que, sous le nom de peuple, c'étaient les bourgeois seuls qu'on désignait. Bien plus : il montre comme quoi la bourgeoisie elle-même ne pouvait, là plupart du temps, que laisser faire ce que décidaient les. deux premiers Ordres. « En ces assemblées des Trois Estats, ditil, non seulement on y appelle (convoque) le peuple avec la Noblesse et le Clergé, mais, qui plus est, il en fait la meilleure part : faveur qu'on lui fait acheter par une infinité de subsides qu'on ne connaissait en France ni sous, les Mérovingiens, ni sous les Carlovingiens, ni même sous les Capétiens. Ce n'est pas que nos rois ne contraignissent, de fois à autres, leurs sujets de leur payer quelques deniers , qu'on appelait tailles ou divisions , parce
qu'ils étaient levés par capitation et par départements ; mais ces exactions causaient fort souvent des émotions populaires. Aussi les sages mondains qui mfiiniaient les affaires du royaume, pour faire avaler avec plus de douceur cette purgation au commun peuple, furent d'avis d'y apporter quelque beau respect... Alors les députés de chaque Ordre s'assemblaient en particulier et délibéraient. Ils dressaient leurs Cahiers ou représentations : ce qui donnait souvent lieu à de belles Ordonnances, qui n'étaient que belles tapisseries pour servir seulement de parade à la postérité. L'impôt, cependant, que l'on accordait, était fort bien mis à effet. De sorte que le roturier, contre l'ancien ordre de France, ne fut ajouté à cette assemblée que parce que tout le faix tombait principalement sur lui; afin qu'étant, en ce lieu, engagé de promesse, il n'eût plus, après, occasion de rétiver ou murmurer : invention grandement sage et politique... Jamais on n'assembla les Trois Estats en France sans accroître les finances de nos rois, à la diminution de celles du peuple, le refrain d'iceux Estats étant toujours de tirer de l'argent. Le premier qui mit cette invention en avant fut Philippe le Bel... »
Les rois ses successeurs trouvèrent l'invention commode et en usèrent pareillement, sans que, en effet , la présence des menues gens^ du commun peuple , aux assemblées d'États fût guère autre chose que « beau respect » pour « faire avaler cette purgation » .
Cela se continua ainsi sous les différents règnes à peu d'exceptions près, que nous avons notées; Tesprit de la monarchie était bien celui-là. Le duc de Saint-Simon, dans ses Mémoires , l'explique de même , lorsqu'il blâme comme impolitique la mesure d'après laquelle la Noblesse et le Clergé seuls furent admis au sacre de Louis XV. « Le Peuple, dit-il, qui depuis longtemps fait le troisième Ordre, est là comme autrefois aux Champs de Mars, puis de Mai, applaudissant nécessairement et simplement à ce qui est résolu et accordé par les deux Ordres du Clergé et de la Noblesse... Il faut donc que, comme aux anciennes assemblées de la nation, la nef soit alors remplie de peuple, pour ajouter son consentement présmné à celui de ceux qui sont dans le chœur, comme, dans ces assemblées des Champs de Mai,, la multitude éparse en foule dans la campagne acclamait, sans savoir à quoi, à ce que le Clergé et la Noblesse, placés aux deux côtés du trône du Roi, consentaient aux propositions du monarque, sur lesquelles ces deux Ordres avaient délibéré \.. » -:- Mézeray, au sujet de ces assemblées d'États, ne montre pas plus d'illusions qu'Estienne Pasquier. « Il ne manquait plus que de l'argent au Roi, écrit-il (au règne de Henri II) : il assembla pour cela les États de Paris, le 6 janvier 1558. Depuis le roi Jean, ils n'ont guère servi qu'à augmenter les subsides. »
Ainsi tous les droits du Peuple, jusqu'à cette époque,.