Voir Tartière et Le Charpentier
accablé d'impôts : « Si encore de telles nouveautés eussent servi au profit de Sa Majesté, on pourrait dire que nos plaintes ne sont ni justes ni raisonnables. Mais quoi, Sire! tout le monde sait que les gens d'armes sont sans monture, le soldat sans solde, les gages de vos officiers barrés et retranchés , les pensions dues , les rentes non acquittées, le domaine engagé, et toutes les finances dissipées! Et néanmoins on projette encore de faire accrue de subsides et levées de nouveaux deniers; sur qui, Sire? Sur un pauvre passant détroussé, nu et mis en chemise (ainsi faut-il parler de votre peuple). Or il n'y a point de plus prompt remède que de répéter (réclamer) les deniers de ceux qui, en foulant et opprimant vos sujets, ont butiné tant de richesses ! Il est temps de presser l'éponge trop remplie. Le secours sera prompt et facile, parce que les deniers ne sont hors du royaume, ni en Allemagne ou à la banque de Venise ; ils sont aux coflfres de quelques particuliers, qui, abusant de vos grâces et faveurs, se sont enrichis et élevés excessivement... C'est ainsi que nos pères français en ont usé aux pareilles afflictions et nécessités du royaume, mémement aux temps et règne du roi Jean, où les mauvais conseillers et administrateurs des deniers publics furent recherchés et nommés en pleins États avec honteuse diffamation... » L'orateur conclut en demandant au Roi de vraies et bonnes Ordonnances, non seulement bien rédigées, ce qui n'était pas rare en France, mais fidèlement exécutées, ce qui se voyait moins souvent.
Ce discours excita un enthousiasme général : le député de Dijon fut acclamé, remercié par les trois Ordres, félicité par ses collègues, et tout autant par les conseillers du Roi les plus résolus à empêcher les réformes que réclamait ce discours. En eflFet, les belles paroles de Bernard de Dijon, prononcées au lendemain du meurtre des Guises, n'empêchèrent point Henri III d'ajouter aux assassinats les coups d'État, ni de garder pour otages le président même de l'Assemblée et quatre autres députés arrachés à leurs délibérations.
Mais qui peut dire que de bonnes vérités, exprimées en net et ferme langage, soient jamais inutiles? Déposées dans la mémoire et dans la tradition des gens de bien, elles germent tôt ou tard et profitent du moins aux descendants. La gloire du règne de Henri IV, par exemple, n'appartient pas toute à ce prince. S'il a eu, avec son ministre Sully, la plus grande part à cette révolution pacifique, à ces progrès de tout genre qui, dans l'espace de vingt ans, relevèrent le royaume, il est incontestable que les États généraux et leurs vœux répétés avaient fourni dès longtemps plusieurs éléments de cette grande œuvre. Ce qu'ils avaient vivement réclamé à plusieurs reprises, Henri et Sully le réalisèrent. Les princes, quel que fût leur génie, mirent toujours à contribution les travaux, les vœux, les projets de la période précédente. Charles V et Louis XII avaient déjà montré quel parti la sagesse royale pouvait tirer des assemblées d'Étals; on ne fait que
revendiquer ce qui appartient légitimement aux assemblées du xYi** siècle, en disant que les députés rédacteurs des Doléances d'Orléans, 1560; — de Pontoise, 1561; — de Blois, 1576, — et de Rouen, 1589, et 1596, avaient préparé de loin la grandeur du règne de Henri IV*.
En résumé, à dater du xvi* siècle, le Tiers État a conscience de son importance et de sa force ; il conquiert une autorité et une influence légitimes; il prépare et dirige Tœuvre de la Royauté ; tantôt poussant celle-ci en avant, lui traçant les réformes nécessaires ; tantôt entreprenant, par un sévère contrôle, de Tassagir et de la régler ; lui
servant toiir à tour d'aiguillon et de frein.