Bardouz
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seigneurs. Il y a dooc une entente naturelle entre les légistes et lui. Us lui fournissent les formules et les protocoles. Avec leur concours, il multiplie les lettres d'anoblissement, et, dans l'intention de faire passer en des mains bourgeoises la propriété foncière , il prodigue le droit d'acquérir des fiefs; ce qui est d'ailleurs pour lui un moyen de battre monnaie. D'autre part, il garantit les travaux dos campagnes, en restreignant le plus abusif des droits seigneuriaux, le droit de chasse *. En toute occasion, il fait triompher, autant qu'il dépend de lui, les idées bourgeoises et le droit commun.
Le caractère et l'influence des légistes vont grandissant, lorsque ce roi, en décrétant l'inamovibilité des magistrats, leur inspire l'esprit parlementaire et les longues pensées. Cette bourgeoisie, prépondérante par son intelligence et par ses mœurs, va former de plus en plus une corporation de magistrats-citoyens, usant, comme l'a dit Augustin Thierry, de leur indépendance personnelle pour la cause de tous et comprenant la nécessité d'un contrôle assidu des actes du gouvernement. C'est au seizième siècle que les légistes arrivent à leur apogée : « gallicans, ils font rejeter par les États de 1576 les décisions disciplinaires du concile de Trente ; leur politique triomphe avec Henri IV; » mais c'est là aussi, à l'avènement des Bourbons, que leur rôle principal s'arrête : ils commencent à décliner de ce premier rang qu'ils avaient occupé jus-
U Voir rordonnance du 11 juin 1463.
LES LEGISTES 179
qu'alors; « leur œuvre sociale est terminée : la Royauté moderne est établie *. »
On s'est demandé pourquoi en France l'égalité a devancé la liberté. Cela tient peut-être d'abord à la nature même de notre race, plus avide de l'une que de l'autre. Cela tient ensuite à ce que, dans la formation de l'unité française , l'influence des hommes de loi, comme on vient de le voir, a agi, pendant de longs siècles, avant celle des hommes de lettres et des philosophes. C'est ce que M. Bardoux , dans le livre si émouvant dont nous venons de cueillir la fleur, a parfaitement mis en lumière : le mouvement social, œuvre des premiers, précéda le mouvement politique, œuvre des seconds. L'esprit de gouvernement et d'autorité devança donc le génie politique, qui a la liberté pour pôle. A part quelques essais de liberté, disséminés sur un long espace, les idées d'unité, de concentration du pouvoir, le besoin absolu de justice et d'égalité, inspirèrent les chanceliers, les gens de robe, avocats et magistrats. Ces fils du peuple, ces roturiers, luttèrent contre les privilèges féodaux, contre les tyrannies multiples des seigneurs, et à cela ne virent de meilleur moyen que de fortifier contre la seigneurie la Royauté. « Cette lutte des légistes, qui peu à peu les éleva si haut, commence aux années lugubres du moyen-âge, quand la seigneurie féodale ou ecclésiastique est toute-puissante. Elle continue après que l'Anglais a foulé le sol de la France
i. Bardoux.
et a failli en rester maître ^ » Elle est à sa plus haute intensité lorsque, dans les États généraux du quinzième et du seizième siècle , les hommes de loi, unis avec les gros marchands, deviennent les véritables représentants de la bourgeoisie.
Il ne faut pas juger les choses du moyen-âge avec nos idées modernes. Aujourd'hui même, après tant de révolutions, le Français est bien moins sensible à la liberté qu*à régalité; l'Anglo-Saxon est le contraire. Au moyen-âge à plus forte raison, à peine avait-on, chez nous, quelque idée de la liberté : on ne la concevait, nous l'avons fait voir, que sous forme de privilège et par conséquent d'injustice. Retrouver les principes du Droit antique, contrôler par eux ceux du Droit moderne, soit coutumier, soit écrit, en ramener les divergences à l'unité, n'était-ce pas là l'œuvre importante, et la seule possible alors? Les légistes étaient, avant tout, préoccupés de défendre et de fortifier, - tantôt contre la féodalité, tantôt contre la papauté, l'unité nationale, qui se personnifiait dans la Royauté : c'était là l'affaire capitale ; le reste, lors même qu'ils l'eussent conçu, leur aurait paru secondaire. Le premier plan des choses change d'époque en époque et modifie les points de vue. Ne séparons donc les légistes, pour les bien juger, ni de leur temps ni de leur milieu. Alors nous étonnerons-nous' si, appliqués avant tout à fonder l'unité française par a monarchie et à renverser tous les obstacles