Bardoiiz, ies Légistes
qui la gênaient, ils ne se contentèrent pas toujours d'abolir les privilèges féodaux, mais détruisirent aussi, en maintes occasions, les franchises municipales, et par là arrêtèrent sans le vouloir les progrès politiques du Tiers État? Non, il n'y a pas lieu d'en êtr^ surpris ; on peut le regretter seulement : car, en retranchant les privilèges municipaux, ils fermaient l'école où la bourgeoisie se serait formée à la liberté , comme en Angleterre. C'est cette école qui a manqué à notre Tiers État. « Les hommes de 89 purent tout faire, excepté de donner une éducation politique aux classes moyennes. Les siècles seuls peuvent déposer lentement et par couches successives dans chaque génération le sentiment réfléchi des droits et des devoirs politiques *. »
Mais, d'autre part, reconnaissons cependant qu'en travaillant avec passion à l'unité de l'État, les légistes préparaient l'avènement de la souveraineté de la Nation. Euxmêmes en furent les premiers éléments et les premiers organes. Par l'intelligence et par le travail, ils se trouvèrent les interprètes naturels du Tiers Ordre dans les États généraux. Se rendant, ainsi, nécessaires d'une part au roi, de l'autre au peuple, ils tenaient, ils étaient euxmêmes la balance de la justice. Bien plus : nécessaires aussi aux seigneurs, qui ne savaient ni lire ni écrire, ni régler les affaires, admis d'abord à siéger à leurs pieds, ils s'étaient peu à peu, de cette humble posture, relevés à
i. Bardoux.
régal de ces anciens maîtres et à la fin au-dessus d'eux, ce que ceux-ci ne pouvaient supporter sans indignation et sans rancœur. Les Mémoires du duc de Saint-Simon laissent en mille endroits éclater cette rage. Le duc et pair ne peut se résigner à cet avènement des légistes. Il ne trouve pas assez de termes méprisants pour essayer de rabaisser ces roturiers, « jadis assis aux pieds du pair et lui passant humblement les textes dont il pouvait avoir besoin. » Ainsi, par une série d'usurpations scandaleuses, ces hommes de rien se sont élevés à la dignité de conseillers, de juges, de magistrats inamovibles et héréditaires; ils ont revendiqué et on leur a reconnu le droit de vérifier les Edits qu'ils enregistraient ; ils se sont portés médiateurs entre la royauté et le peuple; ils ont décerné la régence ! De tels empiétements sont-ils tolérables? Qu'on se serve de ces gens-là pour la besogne qu'eux seuls savent faire, pour grossoyer les actes et les arrêts, à la bonne heure; mais, la besogne faite, qu'on les éloigne, qu'on les renvoie à leur néant! — La Noblesse, sans doute , n'avait pas attendu jusqu'à Saint-Simon pour penser ainsi; mais, si elle subissait l'ascendant des légistes, c'est qu'elle n'était pas capable de se passer d'eux.
Par-dessus tout, les légistes, et c'est là assurément leur plus grand titre de gloire , avaient réglé les relations si difficiles, si périlleuses, du pouvoir ecclésiastique avec le pouvoir royal.
Leur constante préoccupation fut toujours que le Clergé
fût national, et justiciable de la loi commune. Aussi se montrèrent-ils adversaires implacables des prétentions ultramontaines, et des Jésuites dès qu'ils parurent. Tous leurs efforts tendirent à Taffranchissement de la société civile , et c'est surtout dans ce dessein qu'ils s'attachèrent à fortifier la Royauté ; c'est dans ce dessein que , contre la Ligiie^ dirigée et inspirée par les Jésuites, ils constituèrent le parti des Politiques^ qui facilita au Béarnais le chemin du trône; c'est dans ce dessein qu'après l'assassinat du roi, auteur glorieux de l'Édit de Nantes, les légistes, voyant les troubles près de renaître sous la régence de Marie de Médicis, écrivirent et lurent dans la Chambre du Tiers Etat, sous le titre de Loi fondamentale , une sorte de déclaration qui était leur pensée même, la pensée de ce parti des Politiques, si patriotes, si sensés, si bien équilibrés. « Le Roi de France, disait la déclaration, tenant sa couronne de Dieu seul, il n'y a puissance en terre, quelle qu'elle soit, spirituelle ou temporelle, qui ait aucun droit sur son royaume pour en priver la personne sacrée des rois, ni dispenser ou absoudre leurs sujets de la fidélité ou obéissance qu'ils lui doivent, pour quelque cause ou prétexte que ce puisse être. » Telle est leur doctrine politique constante : l'indépendance de la Royauté en face de l'Église, raffranchissement de la société civile et laïque. Cette doctrine se complétera ensuite par les déclarations de Richelieu, appuyées sur les traités des plus forts jurisconsultes.
Ainsi, par le travail incessant des légistes et par leur opiniâtre volonté, se constituèrent deux grandes choses : premièrement, le Droit moderne, avec sa double racine, dans le sol français et dans l'antiquité romaine; deuxièmement, sous le nom de libertés gallicanes^ Témancipation nationale et Tesprit d'indépendance laïque, en ses divers degrés : d'abord la tolérance, ensuite la liberté des cultes, enfin la liberté de conscience, le droit de croire ou de ne pas croire, et, pour couronnement, l'esprit philosophique, la libre recherche, le libre examen, le respect mutuel de toutes les croyances ou incroyances, de toutes les opinions sincères ; ce, enfin, par quoi l'on est homme, au lieu d'être inquisiteur, tyran et bourreau:
C'est donc à juste titre que l'histoire aujourd'hui rend témoignage à ces vigoureux roturiers, qui furent la tête de la bourgeoisie, et proclame la reconnaissance que nous leur devons, nous leurs fils. Écoutons les paroles de l'éminent historien du Tiers État , Augustin Thierry : « Les légistes du moyen-âge, dit-il, juges, conseillers, officiers royaux, ont frayé, il y a six cents ans, la route des révolutions à venir. Poussés par l'instinct de leur profession, par cet esprit de logique intrépide qui poursuit de conséquence en conséquence l'apphcation d'un principe, ils commencèrent, sans la mesurer, l'immense tâche où, après eux, s'appliqua le travail des siècles : réunir dans une seule main la souveraineté morcelée, abaisser vers les classes bourgeoises ce qui était au-dessus d'elles, et
élever jusqu'à elles ce qui était au-dessous... Ils furent soumis à la destinée commune des grands révolutionnaires : les plus audacieux périrent sous la réaction des intérêts qu'ils avaient blessés et des mœurs qu'ils avaient refoulées *. »
Telle fut l'œuvre considérable des légistes, âme du Tiers État. Par eux, le Droit, mieux que la force, vint à bout de la Féodalité, et le bon sens opiniâtre commença d'ébranler la Théocratie. Ils sont les fondateurs de l'unité française, et de l'indépendance nationale envers l'Église romaine et envers toutes les églises : nous leur devons donc, quoi qu'on ait pu dire, une éternelle gratitude.
1. Enguerrand de Marigny, pendu à Montfaucon, bous le règne de Louis X; Pierre de Latilly, chancelier de France, et Raoul de' Presle, avocat du roi au Parlement, tous deux mis à la torture sous le môme règne ; Gérard de La Guette, ministre de Philippe ,1e Long, mort à la question en 1322; Pierre Frémy, ministre de Charles le Bel, pendu en 1328, etc.