CHAPITRE VIII
Le livre des Marchands.
Contre l'esprit gallican des légistes et de la partie la plus éclairée de la bourgeoisie française, esprit de tolérance religieuse et d'indépendance nationale, s'éleva, à la fin du seizième siècle , une formidable réaction du fanatisme catholique : conjuration enragée, qui prit le nom de Sainte Ligue, Elle avait fait serment d'exterminer tous les sectateurs, quels qu'ils fussent, de la Religion réformée^ sans distinction de nationalité. « L'ennemi n'était plus l'étranger, mais l'hérétique; peu importait qu'il fût Français , Espagnol ou IlaHen ; quiconque abandonnait l'ancienne Foi était excommunié de la patrie. Telle est bien la portée des clauses secrètes du traité de Cateau- Cambrésis ; la politique des Lorrains et des Valois n'a pas d'autre inspiration jusqu'à Henri IV *. » Réciproque-
i. E. de Pressensé.
raenl, que Taffilié à cette sorte de vente fût fiançais, italien ou espagnol, s'il était catholique, c'était tout : on voyait en lui un compatriote, un frère. Du reste, dans les guerres de religion du xvi'' et du xvn® siècle, les protestants, aussi bien que les catholiques, firent appel à l'étranger. Tandis que les seconds s'appuyaient sur l'Italie et sur l'Espagne, les premiers appelèrent les Anglais en France et sollicitèrent l'intervention des princes allemands protestants. Les huguenots ne devinrent patriotes et ne se rapprochèrent des Politiques que lorsque la couronne fut échue par droit de succession à un prince de leur religion, Henri de Navarre. Et les catholiques, de leur côté, n'essayèrent de nous livrer à l'étranger (l'Espagne) que lorsqu'ils furent en présence d'un prince huguenot, héritier présomptif de la couronne de France. Quant aux Guises, ils avaient commencé par être vraiment français : incontestablement François de Guise avait été un bon patriote , lorsqu'il avait soutenu victorieusement contre Charles-Quint le siège de Metz, du 31 octobre 1552 au 15 janvier 1553 , lorsqu'il avait gagné avec Tavannes sur le même ennemi la bataille de Renty, lorsqu'il avait pris Calais aux Anglais et Thionville aux Espagnols. La conduite des Guises ne devint ambiguë et tortueuse, et leur ambition ne s'éveilla peut-être, que lorsque voyant le huguenot béarnais en passe d'arriver au trône de France, ils commencèrent à y songer pour eux-mêmes, tout en faisant semblant de chercher de l'autre côté des
Pyrénées un prince ou une princesse catholique qui voulût prendre en main Théritage de la foi orthodoxe et sauver la Religion romaine. En réalité, dans les guerres dites religieuses, le fanatisme, de part et d'autre, fit oublier les devoirs envers la patrie, et il n'y eut de vraiment patriotes que ceux qu'on appela les Politiques.
L'Europe, comme la France, dans ce grand conflit, était partagée : les États protestants, l'Angleterre en tête, tenaient pour le Béarnais; les États catholiques, parmi lesquels dominait l'Espagne, étaient contre lui. Quant au roi actuel, Henri III, il flottait d'un parti à l'autre. A cette politique deux fois ultramontaine , d'au-delà des Alpes et d'au-delà des Pyrénées, résistèrent le bon sens et le cœur de la France. Nous avons rappelé les belles paroles du chancelier Michel de L'Hospital : « Ostons ces noms diaboliques : huguenots, papistes, » etc. C'est lui encore qui s'écria, aux États généraux d'Orléans : « Le couteau ne vaut contre l'esprit. » Il exprimait ainsi la vraie pensée de la France, bien résolue à résister non seulement aux empiétements de Rome, mais encore aux convoitises de l'Espagne, embusquée avec son Inquisition derrière cette Ligue fanatique et persécutrice, dont il disait, avec autant de raison que d'esprit, qu'elle faisait « une France déguisée à l'espagnole ».
Autour de ce généreux esprit, se forma le parti, sensé, modeste et ferme, qui fut nommé très justement le parti
des Politiques. Les légistes en étaient le centre et, pour ainsi dire, le noyau. Avec eux, toute la partie éclairée, libérale, de la bourgeoisie, le barreau, la magistrature; et aussi la partie de la Noblesse qui n'était pas gagnée aux Guises. C'étaient les députés de celle-ci et du Tiers État qui, réunis en commission à Saint-Germain, le 26 août 1652, avaient réclamé, en faveur des Réformés, le droit de s'assembler pour l'exercice de leur culte, sous la surveillance des magistrats. « Sire, disaient-ils dans leur adresse au Roi, vos très humbles sujets sont d'avis qu'il est expédient à ceux de votre peuple qui croyent ne pouvoir communiquer (prendre part) en conscience aux cérémonies de rÉglise romaine, qu'ils se puissent rassembler et convenir, en toute modestie, publiquement, en un temple ou autre lieu à part, en plein jour et lumière ; par ce moyen, chacun sera conduit à bonne fin. » Ces libérales résolutions n'aboutirent point, parce que l'Ordre du Clergé , s'étant trouvé plus nombreux, fit la majorité en sens contraire.
La soi-disant Sainte Union, par la bouche de ses prédicateurs démagogues, se mit à souffler la guerre civile. Une armée fut rassemblée ; plusieurs provinces, la Champagne, la Picardie, la Normandie, la Bretagne, la Bourgogne, les villes de Reims, Chàlons, Soissons, Péronne, Amiens, Abbeville, Mézières, Toul, Verdun, Rouen, Caen, Dijon, Màcon, Auxonne, Orléans, Bourges, Angers, Lyon, se soulevèrent au nom du cardinal de Bourbon, oncle du roi de Navarre et qui se qualifiait premier prince du
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sang, parce qu'il était prince catholique, tandis que le roi de Navarre était huguenot; il avait derrière lui le duc de Guise, qui espérait le supplanter. Henri III était sommé, sous peine de divorce avec la France, fille aînée de l'Église, d'accompHr le vœu des derniers États généraux, la réunion de tous ses sujets au culte catholique romain. Il céda, et le traité conclu avec les révoltés fut accompagné d'un édit qui révoquait tous les précédents, c'està-dire tous les édits de pacification accordés jusqu'alors aux calvinistes. L'exercice de tout autre culte que celui de la Religion catholique était interdit sous peine de mort. Les ministres de la religion prétendue réformée devaient sortir du royaume dans le délai d'un mois, et ses simples sectateurs dans le délai de six mois, sous la même peine. — Cette proscription fut encore aggravée, et un nouvel édit, imposé par le parti ligueur, réduisit de six mois à quinze jours le délai assigné aux religionnaires pour abjurer, ou quitter la France. Tous les biens des réfractaires et de quiconque les assisterait, directement ou indirectement, devaient être saisis, et appliqués aux frais de la guerre que le Roi allait recommencer avec toutes ses forces unies à celles de la Ligue. — « Ainsi s'ouvrit la plus longue et la plus sanglante des guerres civiles du siècle, celle dont Henri IV porta le poids pendant dix ans avec une constance héroïque. Elle fut inaugurée, en quelque sorte, par une bulle d'excommunication qui le déclarait déchu de tout droit à la couronne de France et qui
annulait à son égard, pour le présent et l'avenir, tout devoir et tout serment de fidélité. — A la question de tolérance d'un nouveau culte, se mêlait, dans ce débat à^ain armée, la question de suprématie temporelle du pape sur le royaume; une même attaque était dirigée contre le principe humain de la liberté de conscience et contre le principe national de l'indépendance de la couronne, et la majorité des Français, par haine de l'un, semblait prêle à sacrifier l'autre *. »
Le Parlement, composé des personnages les plus notables du Tiers État, protesta en faveur de ces deux principes et fit au Roi de vives remontrances : « Sire, le crime que vous avez voulu châtier est attaché aux consciences, lesquelles sont exemptes de la puissance du fer et du feu. » C'est la paraphrase du mot de L'Hospital. — Quant à la bulle du pape, que le Roi les requérait d'enregistrer avec ses deux édits de proscription, le Parlement la signala avec indignation comme un attentat contre la souveraineté du monarque et l'indépendance du royaume.
Protestations et remontrances furent inutiles : le faible Henri III pliait sous la Ligue. La convocation des États de 1588 fut un acte arraché au Roi contre luimême. Venant après l'insurrection victorieuse qui s'appela la journée des Barricades , celte assemblée eut la prétention d'établir la suprématie des États sur le pouvoir