‹ Le peuple et la bourgeoisieChapitre 69 sur 111 · Aug. Thierry, Tiers État · texte numérisé non relu

Aug. Thierry, Tiers État

royal, avec celle particularité, qu'elle représentait, non la France entière, mais la France exclusivement catholique. Il ne tint pas à elle que la Royauté ne fût mise en tutelle, et que cette tutelle ne fût déléguée au chef de la Ligue : elle voulut que les Ordonnances faites à la requête des États fussent déclarées immuables et n'eussent pas besoin d'être vérifiées en Cour de Parlement; que, pour tout autre édit, au contraire, les cours souveraines eussent pleine liberté de remontrances et ne fussent jamais forcées d'enregistrer. Henri III, se sentant serré, crut s'aJBTranchir par un coup violent, l'assassinat du duc de Guise, puis de son frère le cardinal : il s'imaginait, en frappant les chefs de la Ligue, avoir frappé la Ligue tout entière; il ne tarda pas à être détrompé. L'insurrection, provoquée par son double crime, éclata dans Paris et dans plusieurs villes, puis d'un bout du royaume à l'autre. On pensa même à se mettre en république, « à la manière des Suisses \ » et la démocratie parisienne, supprimant le nom du Roi dans les actes judiciaires , nomma de sa propre autorité un lieutenant général du royaume : ce fut le frère des deux hommes assassinés, le duc de Mayenne. Le titre qu'on lui donna était « Lieutenant général de l'Estat royal et Couronne de France », ce qui signifiait que le trône était déclaré vacant.

Enfin Henri III, à bout de voies, ne trouve d'autre recours que de se jeter dans les bras du prince qu'il avait

i. Palma Gayet.

déshérité et proscrit : quatre mois après l'assassinat du chef de la Ligue, Henri de Valois et Henri de Bourbon scellent en s'embrassant au Plessis-les-Tours l'union du parti royal et du parti calviniste pour battre la Ligue maîtresse de Paris ; à quoi celle-ci riposte par le coup de couteau de Jacques Clément. « Ainsi la Ligue rendit à Henri III crime pour crime, et le même coup vengea sur Lui l'assassinat des Guises et les meurtres de la Saint- Barthélémy * . »

Il fallut encore quatre années de combats sans trêve pour que Henri IV Fiontât sur le trône et que, avec le secours de quelques nobles esprits, entre autres Jean Bodin, lointain précurseur de Montesquieu, il ramenât peu à peu la plus grande partie de la nation à l'esprit de tolérance de 1560.

En attendant, le 20 juin 1593, une décision des États de la Ligue donnait la couronne de France à l'infante d'Espagne et à son futur époux ^. Indignés de cette trahison, les députés de Paris, du Vair en tête, quittèrent la salle et coururent dénoncer ce vote de forfaiture au patriotisme du Parlement. Toutes les chambres se réunirent pour en délibérer. L'existence même de la Nation était en jeu, la gravité du débat tenait les esprits irrésolus. Du

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2. Voir les actes des États généraux de la Ligue, en 1593, publiés par Auguste Bernard, dans la Collection des Documents historiques (in-4«), éditée sous la haute direction du Ministère de l'Instruction publique. Cette publication est celle qui montre le mieux la physionomie. des États de la Ligue.

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Vair, à la fois député et conseiller, osa parler : il retraça d'abord les lointains cheminements de la politique espagnole, cette habile captation de la volonté d'un peuple, cette main-mise insidieuse tentée sur son indépendance ; tant de ressorts, sacrés et profanes, obéissant à une impulsion cachée et servant la même ambition ; les prétextes les plus spécieux couvrant la perversité des moyens ; rÉglise complice de l'émeute et de l'assassinat, les prédicateurs et les pamphlétaires soudoyés ; toute cette vaste conspiration savamment ourdie, soutenue avec ténacité, touchant enfin à la victoire et se démasquant par le scandale de son succès ^ « Seize coquins de la ville de Paris vendent au roi d'Espagne la Couronne de France, lui en donnent l'investiture et lui en prêtent le premier hommage!... Réveillez- vous donc, messieurs, et déployez l'autorité des lois !.. Quand nous oublierions qui nous sommes, quand les vêtements que nous portons, les tapis sur lesquels nous siégeons, ne nous rappelleraient point que nous sommes les dépositaires des lois et des droits de la Couronne, si est-ce que le langage que nous parlons doit nous faire souvenir que nous sommes Français! » Entraîné par ces paroles éloquentes, le Parlement fit son devoir, et le parti des Politiques put se vanter d'avoir déjoué le complot le plus anti-national qui fut jamais.

1. Voir Ch. Aubertin, f Éloquence politique et parlementaire en France avant 1789.

Ce parti, d'abord peu nombreux, mais qui s'accrut par le succès , combattit successivement les ambitions des princes lorrains, les prétentions de la Cour romaine et les convoitises espagnoles. C'était donc le parti gallican par excellence, dans toute Tacception et la force du mot, le parti français, le parti national, ennemi de toute domination imposée du dehors, le parti de la tolérance et de la paix, le parti de la raison et de l'humanité.

L'aw^î-Gm.yarrf fut sa première déclaration de guerre. Ce pamphlet révélait la main d'un partisan du roi de Navarre, sous le manteau d'un catholique modéré. En combattant les ambitions des Lorrains, l'invasion de la politique espagnole et les influences ultramontaines, il prêchait la paix, la conciliation, et proposait certaines idées de transaction, qui devinrent en quelque sorte le programme du parti.

Les chefs de la Ligue reconnurent bientôt, dans « ces moyenneurs, qui prétendaient marier le presche et la messe et les faire vivre coste à coste pacifiquement, » leurs plus redoutables adversaires, les bourgeois de Paris, les vrais patriotes, ceux qui tenaient en échec tour à tour les gens d'Église et la Noblesse, et en qui l'amour du pays développait le sens politique. « Le Politique est un homme sensé, judicieux, qui trouve que le premier bien en ce monde est d'être mattre chez soi, Français en France, Parisien à Paris, sans avoir besoin d'être protégé par les soldats du roi d'Espagne, admonesté par le Légat

et confessé par les Jésuites *. » C'est le parti des gens qui travaillent et qui raisonnent, des gens qui veulent rester maîtres de leur avoir, de leur pays et de leur conscience.

Du Plessis Mornay en est le principal écrivain : on l'a appelé avec justesse le grand-maître de la controverse protestante et royaliste. C'est lui qui adresse une remontrance aux Trois États contre la Ligue ; aux invectives des pamphlétaires ligueurs il oppose des raisons, des faits : pendant qu'un écrivain du parti adverse^ Louis d'Orléans, s'emporte à l'idée de voir deux religions dans l'État, Mornay tranquillement cite l'exemple de la Suisse, de l'Allemagne, de la Pologne, où cette liberté existe sans entraîner la ruine de. la société.

Près de Mornay, combat Michel Hurault, qui semble par l'esprit et le courage un petit-fils de Michel de L'Hospital. Sa voix, à lui aussi, est celle du patriotisme. L'idée « qu'une Espagnole pourrait s'asseoir sur le trône de France » lui fait bondir le cœur : « Sus donc, montrons à ce coup si nous avons en l'âme quelque reste de sang français! Que le devoir de sauver notre liberté et l'appréhension d'une si misérable servitude étouffent toutes nos vieilles querelles I Ensevelissons-les dans l'amour de notre pays! il n'y a plus d'autre parti que le Français ou l'Espagnol ! »

Avec Du Plessis Mornay et Michel Hurault, viennent

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