C. Lenient, La Satire en France
Estienne Pasquier, Hotman, Pithou, Henri Estienne, Florent Chrestien, Rapin, Passerai, Pierre Le Roy, principal inspirateur de la Méfiippée, et Jacques Gillot, chez qui elle vint au monde.
Mais, avant de nous arrêter à ce pamphlet célèbre, il faut dire quelques mots d'un autre qui eut aussi son relentissement et son effet; il est intitulé : Le livre des Marchands.
Plus la bourgeoisie parisienne était déjà une puissance avec laquelle il fallait compter, plus le parti des Lorrains essayait de la séduire. Ce fut pour la prémunir contre ces tentatives qu'un politique, Régnier de La Planche, écrivit le livre dont il s'agit, où il fait appel à deux sentiments, le sentiment national et la fidélité monarchique. Il allèche les bourgeois par de douces paroles : « Quels trésors d'esprit et de bon vouloir, dit-il, sont mêlés parmi les draps, les laines, le cuir, le fer, les drogues et les merceries! Quelles richesses d'âme enfouies es corps méprisés de tant de louables bourgeois !.. » Au moment où la scène s'ouvre, le cardinal Louis de Guise, voulant faire dans Paris une entrée un peu trop superbe, vient d'être malmené par le maréchal de Montmorency qui a rudement barré le passage au cortège princier du Lorrain dans le milieu du faubourg Saint-Denis ; l'escorte du cardinal a été piteusement mise en déroute ; le cardinal lui-même, renversé dans la boue, confus, s'est sauvé jusqu'à Metz. L'auteur, bon flâneur parisien, pas-
sant par le faubourg, à ce qu'il dit, demande d'un air bonhomme à quelques habitants et bourgeois, assemblés à causer sur le pas de leurs portes, pourquoi donc ils ont ainsi laissé maltraiter ce pauvre cardinal, au lieu de le défendre.
— « Et pourquoi donc plutôt, réplique vivement un marchand drapier, aurions-nous défendu ces étrangers récemment implantés en France et qui sentent encore la sauvagine des mœurs paternelles? La noblesse des Guises, dont on fait tant de bruit, est un peu jeune à côté de celle d'un Montmorency ou d'un Condé, voire même de certaines bourgeoisies de vieille souche et de bon aloi, comme celle des Clers, des Bourcier, des Marcel, qui remontent à trois cents ans et au delà!... Ces Guises sont des insolents et des pillards, qui ont élevé leur fortune aux dépens de tous, — du Clergé, des Nobles, du Peuple ! ils font de l'Église leur patrimoine * I »
Après le drapier, c'est le marchand de soie, grand ami de l'ordre, qui blâme l'humeur arrogante et belliqueuse du cardinal. — Le pelletier, qui parle ensuite, met en doute l'orthodoxie elle-même du prélat. — Le droguiste, ou apothicaire, critique l'esprit de rébellion des Guises et pose en maxime le principe de l'obéissance au Roi. — Le mercier, qui a la tête près du bonnet, se déclare tout dis-
1. Charles de Lorraine était à la fois archevêque de Reims et de Narbonne, évêque de Metz, de Toul, de Verdun, de Térouanne, de Luçon et de Valence, abbé de Saint-Denis, de Fécamp, de Cluny, de Marmoustier, etc.
posé, quant à lui, à prendre Tarquebuse pour défendre « les Trois Etats et la loi salique, ces colonnes de la monarchie française, contre lesquelles viendront se briser les ambitions des Guises et de l'Espagne ! » — L'orfèvre trouve qu'il n'y a rien de tel au monde que d'être né chrétien, Français et Parisien, et se demande qui diantre voudrait échanger ces titres contre ceux de Lorrain et de Guisard ! — Un autre compare le Cardinal à un mulet et développe avec un sérieux plaisant ce parallèle... Etc.
Tel est, en raccourci, le Lime des Marchands^ le meilleur des pamphlets lancés contre les Guises par le parti des Politiques et le digne précurseur de la Ménippée.