CHAPITRE IX
Venons enfin à ce roi des pamphlets. On ne nous saura pas mauvais gré d'en indiquer non seulement le cadre, mais le plan général, les parties principales, et d'en cueillir rapidementja fleur.
La Satyre Ménippée, c'est la victoire de la bourgeoisie nationale sur la démagogie cléricale et ultramontaine. A ce titre, elle a droit, dans notre étude, à une place particulière et large. La question, d'ailleurs, n'est pas seulement du seizième siècle, elle est du dix-neuvième aussi.
Au quai des Orfèvres, près du Palais-de-Justice et de la Sainte-Chapelle, demeurait un conseiller-clerc au Parlement, homme d'esprit et lettré, Jacques Gillot, qui, ayant bonne table et bons livres, réunissait chez lui assez souvent une sorte de petit cénacle, où l'on s'entretenait des affaires du temps. Ce fut là que germa la Satyre Ménippée^ dans la maison même, dit-on, où devait naître plus tard Boileau. — Jacques Gillot avait préludé à ce pam-
phlet par ses Chroniques Gillotines^ sortes de Guêpes du temps de la Ligue.
Toutefois, la première idée de cette Ménippée moderne vint non pas de Gillot lui-même, mais de Pierre Le Roy, chanoine de Rouen, secrétaire ou aumônier du cardinal de Bourbon. Il ne s'agissait, en ces commencements, que de contreminer les sapes des ambitions lorraines qui, tout en poussant le cardinal en avant comme futur roi, méditaient de le supplanter, le cas échéant. Le reste de la Satyre vint ensuite, quand le pamphlet se forma peu à peu sous le coup des circonstances et fit boule de neige. Un mot de Thistorien De Thou indique Testime très sérieuse que l'on avait pour le caractère de ce bon chanoine : « Vir bonus et a factione summe alienus : Homme de bien et ayant horreur de toute faction ». Cela nous explique comment Pierre Le Roy, tout en étant attaché à la personne du cardinal de Bourbon, conçut cependant la première idée de ce pamphlet, qui devait d'abord mater l'ambition des Guises, combattre ensuite le projet d'une royauté espagnole, et enfin préparer la chute de la Ligue. — Avec ces deux-là, un gentilhomme de Poitou, Nicolas Rapin, qui combattit à Ivry sous le Béarnais ; puis un professeur du Collège de France, Passerat, érudit et poète; ensuite Florent Chrestien, ancien précepteur du roi de Navarre ; enfin Pierre Pithou, avocat et jurisconsulte, brave cœur et savant esprit, collaborèrent à cette œuvre patriotique. Pour mieux dire, elle se fit toute seule.
Gille Durant couronna Tœuvre par le Requiem de la Ligiie^ au moment où celle-ci succombait sous tant de traits entre-croisés. Ce groupe railleur et militant était comme le cœur du parti des Politiques, presque tous catholiques, mais gallicans, ennemi des Jésuites et de l'étranger. Deux d'entre eux seulement, Florent Chrestien et Pierre Pithou, avaient passé par la Réforme, mais s'étaient ralliés sans bruit et sans éclat à une tolérante orthodoxie.
Représentons-nous le Paris d'alors : les Jésuites, ces étrangers, tenant garnison dans la capitale de la France, pour le compte de la Ligue, du roi d'Espagne et du pape romain; « l'émeute dans les rues, la garnison espagnole au Louvre et aux portes de la ville ; les prédications furibondes des Lincestre, des Hamilton et des Boucher ; la potence dressée tour à tour pour Brisson et pour les Seize ; le gros Mayenne suant, soufflant, s'épuisant à contenir et à caresser la populace qui gronde comme un dogue affamé; lui promettant, chaque matin, des victoires et du pain, qui n'arrivent pas ; puis, dans un coin à l'écart, la petite compagnie de Gillot s'organisant en brigade pour entretenir un feu roulant d'épigrammes, de couplets et de discours plaisants, contre les Lorrains, les Seize, et le Catholicon d'Espagne *. »
Du reste, non moins prudents que résolus, — c'est là encore un trait de caractère bourgeois, — ces braves gens