Encore des jeux de mots à la Rabelais
ce royaume, qui n'était qu'un voluptueux jardin de tous plaisirs et abondance , est devenu un grand et ample cimetière, plein de force belles croix peintes... » Il se vanté de n'avoir reculé devant aucun moyen pour le succès de son entreprise. « J'ai cent fois violé ma foi particulièrement jurée à mes amis et parents, pour parvenir à ce que je désire. Quant à la foi publique, j'ai toujours estimé que le rang que je tiens m'en dispensait assez... » A aucun prix il ne veut se démettre, cesser d'être le chef de l'État : « Hé Dieu ! mes amis , que deviendrions-nous s'il fallait tout rendre? Vous prévoyez bien les dangers et inconvénients de la paix, qui met ordre à tout et rend le droit à qui il appartient I . . . »
Après Mayenne, c'est le Légat du pape qui prend la parole. Sa harangue est en italien bouffon, parodie des sermons de Panigarolle, qui prêchait parfois dans Paris en italien macaronique. Par-dessus cette bouffonnerie à l'italienne, on entonne un psaume en latin. Encore la bigarrure rabelaisienne, image de celle du temps. Cela sert de finale à la première séance des États.
La seconde s'ouvre par le discours du cardinal de Pellevé, « lequel, se levant sur ses deux pieds comme une oie, après avoir fait une très profonde révérence devant le siège de Monsieur le Lieutenant, son chapeau rouge avalé (abaissé) en capuchon par derrière, puis une autre semblable devant Monsieur le Légat, et une autre bassis-
sime devant les dames, puis s'étant rassis et ayant toussé trois bonnes fois, non sans excrétion phlegmatique, qui excita un chacun à faire de même, commença de dire ainsi, adressant sa parole à Monsieur le Lieutenant, qui lui dit par trois fois : « Couvrez-vous, mon maître. » L'exorde du cardinal est en français, puis l'orateur continue en mauvais latin, afin que, dit-il, habeamus aliquid secreti^ quod mulieres non intelligant *. S'il en faut croire ce cardinal, le Saint^Père affirme que « Tâme de Henri IV, hérétique relaps, servira de déjeuner à Lucifer, animam ejus servituram Lucifero pro merenda pomeridiana,.., L'Esprit du Seigneur est aussi éloigné de ce huguenot que la lune est hors de la portée des loups I ... » Vient ensuite un parallèle contrasté entre saint Paul et Henri IV, parodie des prédicateurs du temps. Il avoue qu'il avait compté pouvoir prendre la parole hier, jour de la conversion de saint Paul , et préparé son thème sur ^'.et apôtre; malheureusement le discours de Monsieur le Lieutenant général a pris toute la séance; aujourd'hui, jour de saint Polycarpe, il devrait parler de ce saint, mais sur celui-ci il n'a rien de prêt ; voilà pourquoi il reprend son saint Paul et le mêle avec Henri IV, tout en rengainant bien des belles choses ; et ideo cogor remittere in vaginam gladium latinitatis meœ, quem volebam stringère in conversionem istam (/>. Paiili). Après tout, la
1. « Afin que nous ayons quelque chose de secret, que les femmes ne puissent pas comprendre. » Moquerie à Fadresse des prédicateurs et des médecins.
conversion de saint Paul et celle du Béarnais lui ont paru offrir un assez joli à^propos, un mélange agréable et un amalgame épicé. C'est en effet une alla podrida d'un haut goût.
Quand le cardinal eut fini, « Monsieur de Lyon se leva et fit signe de la main qu'il voulait parler ; par quoi, après que tout le monde eut sonorement et théologalement toussé, craché et recraché, pour l'ouïr plus attentivement, à cause de la réputation de son éloquence, il discourut ainsi, ou environ... » Il félicite les ligueurs du succès de leur entreprise. — Ce discours contient mainte allusion aux mœurs très dissolues de l'archevêque... — Passons tout droit à la péroraison : « Or, ce qui importe le plus à nos affaires pour le présent, c'est de bastir une loi fondamentale par laquelle les peuples français seront tenus de se laisser coiffer, embéguiner, enchevêtrer et mener, à l'appétit de messieurs les cathédrants, voire se laisseront écorcher jusqu'aux os, et curer leur bourse jusqu'au fond, sans dire mot ni s'enquérir pourquoi... Surtout continuons les Confrairies du nom de Jésus et du Cordon : car ce sont de bons colliers pour menues gens ; de quoi nous chargeons l'honneur et conscience de nos bons Pères Jésuites. Et leur recommandons aussi nos espions, afin qu'ils continuent de faire tenir sûrement de nos nouvelles en Espagne, et reçoivent aussi les mandats secrets de Sa Majesté Catholique, pour les faire tenir aux ambassadeurs, agents,
curés, couvents, marguilliers et mattres des confrairies ; et qu^en leurs particulières confessions ils n'oublient pas de défendre, sur peine de damnation éternelle, de désirer la paix, et encore plus d'en parler, ains (mais) de faire opiniâtrer les dévots chrétiens au sac, au sang et au feu, plutôt que de se soumettre au Béarnais, quand bien il irait à la Messe ! » C'est-à-dire quand bien même il se convertirait de la religion réformée à la religion catholique; ce qu'il fit en effet pour la seconde fois *, en prononçant avec sa désinvolture gasconne le fameux mot : « Paris vaut bien une messe ! »
« Après que le dit sieur archevêque eut fini son épiphonème en grande émotion de corps et de voix, il demanda permission tout bas à madame de Montpensier de se retirer pour changer de chemise, parcequ'il s'était échauffé en son harnais. »
Aors le recteur, M. Roze, prend la parole. Son discours, éloge ironique de l'Université de Paris pendant les désordres de la Ligue, est semé, comme celui de l'écolier limousin dans Rabelais, de vocables latins translatés en français par les terminaisons seulement. Il raille ceux qui veulent mettre une souveraine espagnole à la tète de la France, en mariant l'infante au duc de Guise ^ : « Quittez
1. La première fois avait été pour échapper au massacre de la Saint- Barthélémy, alors que, jeune huguenot, il se trouvait au Louvre, à la cour de Catherine de Médicis, avec les autres jeunes princes.