Fils du Balafré
donc celte vaine espérance de gynécocratie {règne dune femme ^ contraire à la loi salique), et croyez que les petits enfants s'en moquent déjà et courent à la moutarde ^ — Le recteur Roze , tête un peu folle , se met à dévoiler, en enfant terrible, les intrigues du duc de Mayenne, qui traitait d'un côté avec le roi d'Espagne, de l'autre avec le Béarnais pour l'endormir, de l'autre avec le Pape contre le Béarnais , de l'autre avec la Savoie , et aussi avec l'Allemagne; amusant, leurrant tout le monde, il le croyait du moins, et espérant amener la Ligue, de guerre lasse, à le couronner, lui, roi de France. Ce qu'il y a d'assez plaisant, pourvu qu'on se prête à la fiction, c'est qu'il s'adresse à Mayenne lui-même, et que, parlant à sa personne, il lui démêle les écheveaux de sa politique enchevêtrée; il en débrouille les contradictions, les mensonges et les sophismes, nœud par nœud, avec une liberté gaillarde que ne paraît pas du tout gêner son titre de recteur ni celui d'ancien évêque, tant elle est dans les mœurs du temps ! Il lui échappe, à propos de l'Infante, des épithètes un peu vives et des métaphores très colorées. — Au travers de toute cette gaieté, perce le grand sens politique des auteurs de la Satyre : « Quand nous vous aurions élu roi, dit-il à Mayenne, vous auriez affaire au Béarnais, qui sait mille tours de Basque et qui ne dort que quand il veut et à l'heure qu'il veut. > Il vous jouerait sous jambe
1. Avec laquelle, pendaut le carnaval, ils barbouillaient par derrière les passants, en criant : A la chienlit !
2i6 LE PEUPLE ET LA BOURGEOISIE
et VOUS culbuterait bientôt... Cependant M. Roze en dit tant, qu'à la fin il fatigue son auditoire et, ne pouvant plus se faire écouter, est forcé de s'asseoir, au milieu du bruit
Quand « la rumeur commence un peu à se racoiser », le sieur de Rieux, député pour la Noblesse, « quoique sa grand'mère vendît du beurre », mais tout fraîchement anobli par la vertu mirifique du Catholicon, et vêtu d'une cape à l'espagnole, succède au recteur. — Il devait être pendu plus tard, comme pillard militaire : ce qui fait dire ici qu'avant de parler, « il mit deux ou trois fois la main à la gorge qui lui démangeait ». — Celui-là fait la théorie de la guerre comme il la comprend, maraudeuse, ravageuse, impitoyable. Après quoi, il ouvre un avis : puisqu'il y a quatre ou cinq prétendants, et qu'on ne sait auquel entendre, il se propose lui-même pour roi ; cela les mettra d'accord. C'est déjà Tidée de Mayenne; et c'avait été déjà celle du Balafré, Henri de Guise, avant que Henri III ne le fît tuer. — Rieux, c'est le soudard sans conscience, qui espère pêcher en eau trouble un trône.
Après toutes ces parodies satiriques, le député du Tiers État, d'Aubray, prend enfin la parole. Son discours est le plus considérable, soit par l'étendue, — pas moins de cent pages, — soit par la force et la variété des arguments et des raisons. Il les développe et les accumule avec une éloquence familière, où le bon sens éclate en
fusées, en vives images, en tours populaires. Le courant est d'une abondance et d'une simplicité pleines de sens ; parfois le ton s'élève, sans effort. Le discours de d'Aubray, c'est en quelque sorte l'avènement du Tiers État aux affaires, par la parole comme par les faits, par le patriotisme comme par l'intelligence, le travail et l'activité. L'échevin Claude d'Aubray était un des hommes courageux qui, avec le prévôt des marchands Le Charron, étaient allés, le jour de la Saint-Barthélémy, vers midi, trouver le roi Charles IX, pour lui demander de faire, cesser le massacre. Six ans après, en 1578 et 79, on le retrouve prévôt des marchands à son tour. D'Aubray est royaliste, regrettant Henri III, il ne s'en cache point, et l'excusant du mieux qu'il peut, mais appelant désormais hautement le seul roi possible, Henri IV.
Il développe ce qui était alors la politique nationale ; à savoir : une monarchie française, pour échapper à la domination étrangère, soit espagnole, soit papale. Au service de cette cause il apporte beaucoup d'idées, d'esprit, de traits ; il entasse les arguments de toute sorte, puis les pousse et les fait crouler sur les ligueurs ; il flagelle tous ces prétendants, « brigueurs ou brigands de la royauté » ! Il déplore l'état de la France : « Paris, qui n'es plus Paris, mais une spélunque (caverne) de bêtes farouches, une citadelle d'Espagnols, Wallons et Napolitains, un asyle et sûre retraite de voleurs, meurtriers et assassinateurs, ne veux-tu jamais te ressentir de ta di-
gnité et te souvenir qui tu as été, au prix de ce que tu es ? Tu endures qu'on pille tes maisons, qu'on te rançonne jusqu'au sang, qu'on emprisonne tes sénateurs, qu'on chasse et bannisse tes bons citoyens et conseillers, qu'on pende, qu'on massacre tes principaux magistrats?... Qui se peut vanter maintenant d'avoir de quoi vivre pour trois semaines, si ce n'est les voleurs qui se sont engraissés de la substance du peuple et qui ont pillé à toutes mains les meubles des présents et des absents ? Nous voilà réduits ^u lait et au fromage blanc, comme les Suisses ! Nos banquets sont d'un morceau de vache pour tous mets : bien heureux qui n'a pas mangé de chair de cheval ou de chien, et bien heureux qui a toujours eu du pain d'avoine !... Oii est la majesté du Parlement, jadis tuteur des rois et médiateur entre le peuple et le prince? Vous l'avez mené en triomphe à la Bastille, et traîné l'autorité et la justice captives, plus insolemment et plus honteusement que n'eussent fait les Turcs! Vous avez chassé les meilleurs, et n'avez retenu que la racaille passionnée et de bas courage ! Encore, parmi ceux qui ont demeuré, vous ne voulez pas souffrir que quatre ou cinq disent ce qu'ils pensent, et les menacez de leur donner un billet comme à des hérétiques ou Politiques ! Et néanmoins vous voulez qu'on croye que ce que vous en faites n'est que pour la conservation de la Religion et de l'État ! . . . Mais la Religion catholique et romaine est le breuvage qui nous infatué et endort, comme une opiate bien sucrée et qui sert de médicament narcotique
pour stupéfier nos membres, lesquels, pendant que nous dormons, nous ne sentons pas qu'on nous coupe, pièce à pièce, l'un après l'autre, et ne restera que le tronc, qui bientôt perdra tout le sang, et la chaleur, et l'âme!... Que fait ici monsieur le Légat, sinon pour empêcher la liberté des suffrages, et encourager ceux qui lui ont promis de faire merveilles pour les affaires de Rome et d'Espagne? Lui, qui est Italien et vassal d'un prince étranger, ne doit avoir ici ni rang ni séance. Ce sont ici les affaire^ des Français, qui les touchent de près, et non celles d'Italie et d'Espagne ! D'où lui viendrait cette curiosité, sinon pour profiter à notre dommage? Ah! monsieur le Légat, vous êtes découvert, le voile est levé !... vous venez ici pour tirer la laine du troupeau ! Mais nous voulons sortir, à quelque prix que ce soit, de ce mortel labyrinthe !.. . Nous n'aurons plus ces sangsues d'exacteurs et maltôtiers! Nous n'aurons plus ces chenilles qui sucent et rongent les belles fleurs des jardins de France et s'en peignent de diverses couleurs, et, en un moment, de petits vers rampants contre terre , deviennent grands papillons , volants, peinturés d'or et d'azur!... » Que si le Béarnais est huguenot, il a promis de se convertir et tiendra sa promesse. Au surplus, lors même qu'il persisterait dans sa croyance, le Pape a le droit de l'excommunier, non de lui enlever son royaume, sa légitime succession à la Couronne. « Quelle loi, quel chapitre, quel Évangile, nous enseignent de déposséder les hommes de leurs biens, et
les rois de leurs royaumes, pour la diversité de religion ? L'excommunication ne s'étend que ^ur les âmes, et non sur les corps et les fortunes. Innocent troisième, exaltant le plus hautement qu'il peut sa puissance papale, dit que, comme Dieu a fait deux grands luminaires au ciel, savoir est le soleil pour le jour et la lune pour la nuit, ainsi en a-t-il fait deux en TÉglise, l'un pour les âmes, qui est le Pape, qu'il accompare au soleil, et l'autre pour les corps, qui est le Roi. Ce sont les corps qui jouissent des biens, et non pas les âmes : l'excommunication donc ne les peut ôter, car elle n'est qu'uu médicament po4ir Tâme, pour la guérir et ramener à santé, et non pour la tuer ! Elle n'est pas pour damner, mais pour faire peur de damnation ! ... Il y a longtemps que Taxiome est arrêté que les Papes n'ont aucun pouvoir de juger des royaumes temporels. »
Cette fermeté de pensée et cette netteté de langage ne font-elles pas plaisir à voir et à entendre ? Voilà le bon sens gallican, la juste séparation du spirituel et du temporel, la limite précise du pouvoir des papes, dont relèvent les âmes seules, et encore celles-là uniquement qui le veulent ; mais non pas les corps, ni les biens, ni les couronnes, ni les royaumes !
Mais, sachez-le bien, continue d'Aubray, ce qu'ils vous font entendre de la Religion n'est qu'un prétexte, un masque!... Et ce point lui fournit un nouveau développement, d'une éternelle vérité. Nous regrettons de devoir abréger, et de ne pouvoir tout citer.
Au surplus, poursuit l'orateur de la bourgeoisie et du Tiers État, qu'est-ce qu'on reproche au Béarnais? Ses galanteries? « Ce n'est pas imperfection qui puisse empêcher les actes de vertu. Au contraire, jamais brave guerrier ne fut, qui n'aimât les dames et ne voulût acquérir de l'honneur pour se faire aimer d'elles. C'est pourquoi Platon souhaitait d'avoir une armée toute composée d'amoureux, disant qu'ils seraient invincibles... Aussi les poètes, bons naturalistes et grands maîtres en la science des mœurs, ont toujours fait le dieu Mars ami de Vénus. Qu'on considère tous les grands capitaines et monarques du monde, il ne s'en trouvera guère de sobres en ce métier. L'empereur Titus, qui est proposé pour un des plus vertueux, des plus sages et des plus doux princes qui aient jamais porté sceptre, n'aimait-il pas éperdûment la reine Bérénice ? sans que jamais toutefois ses amours lui fissent préjudice ou apportassent retardement à ses affaires. Il faut concéder aux princes quelque relâche et récréation d'esprit après qu'ils ont travaillé aux affaires sérieuses... Il n'est possible que l'âme soit toujours tendue en ces graves et pesantes administrations, sans quelque rafraîchissement et diversion à d'autres pensées plus agréables et plus douces. »
Tout cela n'est-il pas charmant et bien français? D'où vient en effet que la mémoire d'Henri IV est restée si populaire? Est-ce à cause de sa politique réparatrice ? Est-ce à cause de « ce grand dessein », par lequel il rêvait, dit-
on, de pacifier, s'il eût vécu, l'Europe entière ? Est-ce pour les sentiments que lui attribue le souhait légendaire et platonique de < la poule au pot » ? Je ne dis pas non. Mais, croyez-en un bon Français de France, c'est surtout pour les qualités que célébrait la chanson populaire du Vert Galant '. Voilà le mot que d'Aubray paraphrase ; il fait l'apologie du vert galant,, et là-dessus il est intarissable : Ceux qui le blâment, dit*il encore, souvent font pis et ont de plus graves défauts ; le Béarnais fait donc très bien de suivre son instinct amoureux, a S'il a quelque inclination à aimer les choses belles, il n'aime que les excellentes, comme il est excellent en jugement à connaître le prix et valeur de toutes choses. Encore ce petit détour ou passe-temps lui est-il comme un exercice de vertu, dont il use le plus souvent au lieu de la chasse et de la vénerie, sans laisser, parmi ces ébats, de reconnaître les avenues de son armée, de remarquer l'assiette des villes et places où il passe, la nature des personnes qu'il rencontre, des lieux et contrées qu'il traverse; et curieusement apprend les passages et gués des rivières, et retient les distances des villes et bourgades, marque en quels endroits il serait commode de camper son armée quand elle y passerait, et toujours s'enquiert et apprend quelque chose du fait