Vive Henri quatre I
Vive ce roi vaillant !
Ce diable à quatre A le triple talent De boire, de battre Et d'être un vert galant!
de ses ennemis (de ce que font ses ennemis), n'ayant jamais pris de tels ébats qu'il n'ait eu en main un ou deux desseins sur quelques places rebelles. — Mais il aurait beau être continent, sage, tempéré, morne, grave et retiré! vous y trouveriez toujours que redire. Quand on s'est mis une fois à haïr un homme, on interprète en mauvais sens tout ce qu'il fait, et même le bien qu'il fait. II aurait beau s'abstenir de tous plaisirs, et ne faire que prier Dieu et donner l'aumône ! vous diriez que ce serait feinte et hypocrisie, j
Pour conclure, d'Aubray exhorte Mayenne, le Lieute-, nant général du royaume, à céder la place au roi légitime, puisqu'il n'est là que pour la lui garder. — On sait quelle fut, dans la réalité, la réponse du duc de Mayenne : il chassa d'Aubray de Paris. Ce ne fut pas, toutefois, violemment; mais par une lettre doucereuse et entortillée, que voici :
a Monsieur d'Aubray, je vous prie de croire que je n'ai jamais rien cru de vous que ce que je dois croire d'un gentilhomme d'honneur et qui autant mérite en cette cause que nul autre, un chacun sachant assez les devoirs que vous avez rendus en cette ville durant le siège et depuis, en toutes les occasions qui se sont présentées ; et en mon particulier je le connais, et confesserai toujours vous avoir de l'obligation. C'est pourquoi vous ne devez entrer en opinion que je voulusse seulement pensera chose qui vous
doive importer à votre réputation ni des vôtres ; vous conjurant que veuilliez vous accommoder à la prière que je vous fais pour quelque temps d'aller prendre du repos chez vous, n'étant ce que je fais qu'au dessein que j'ai toujours eu d'empescher la ruine du public, en conservant la Religion. Cette lettre de ma main vous en fera foy, et du désir que j'aurai toujours de vous aimer et honorer comme mon père ; n'entendant pour cela pourvoir à votre charge ni faire chose qui vous doive offenser.
» Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne
. garde.
» Votre plus affectionné et parfait ami, » Charles de Lorraine. »
Ainsi, il ne pourvoit pas à son remplacement, il ne le révoque point de ses fonctions de prévôt des marchands, mais il le bannit en douceur ; il l'honore comme son père, et le met à la porte. Cette lettre fait voir que la réalité souvent dépasse en imprévu la fiction la plus plaisante.
Et cependant quel merveilleux pamphlet que la Satyre Ménippée! Quelle série de tableaux comiques, d'ironies formidables, de harangues tour à tour drolatiques et éloquentes! Après toutes ces pantalonnades rabelaisiennes, quelle bordée d'arguments vigoureux ou fins, et de hautes raisons patriotiques ! C'est là ce qui battit en brèche la Ligue et prépara les voies à Henri IV. Luimême le reconnaissait bien ; il disait, après son avène-
ment : « La Ménippée a fait autant, pour le triomphe de ma cause, que les victoires d'Arqués et d'Ivry. »
Grâce à ce pamphlet célèbre, c'était donc le parti des Politiques, la Bourgeoisie nationale, qui l'emportait sur le parti de l'étranger, en abattant l'hydre à trois tètes, lorraine, espagnole, et romaine.
La cause du parti catholique et ultramontain fut perdue en France par son alliance avec l'Espagne, comme déjà en Angleterre, sous le règne de Marie Tudor, l'alliance de l'Espagne qui voulait s'emparer de la Couronne de ce pays par le mariage de la reine avec Philippe II avait achevé de perdre cette même cause. L'avènement de Henri IV au trône de France fut la victoire du parti vraiment national et gallican sur le parti doublement ultramontain, d'au-delà des Alpes et d'au-delà des Pyrénées; le règne d'Elisabeth, en Angleterre, avait été de même une réaction du parti national et anglican contre le parti catholique et espagnol.
Les diverses pièces dont se composa peu à peu la Ménippée coururent sous le manteau, au fur et à mesure des circonstances qui les firent naître *. Le texte accuse
i. Quelle fut la date de la publication totale? Les uns affirment quil en circulait des copies dès Touverture de la conférence de Suresnes, à la suite de laquelle Henri IV abjura, en 1593. — D'autres prétendent, chose peu vraisemblable, qu'il n'en circula point de copie avant Timpression, et que la première édition imprimée se fit à Tours, seulement après le sacre du Roi, au mois d'août 1594 ; Henri IV était entré dans Paris le 22 mars de la même année. — Selon Michelet, « le Catholicon parut avant le siège de Rouen » (1591-1592).
Deschanel. 1H
avec évidence des morceaux de différentes dates, les uns avant, les autres après la conversion du Béarnais ; le plus grand nombre avant. Par ces diverses pièces, lancées Tune après l'autre, les hommes de cœur, de bon sens et d'esprit, dont nous avons donné les noms, contribuèrent, chacun pour sa part, à déjouer les intrigues multiples et les conspirations entrecroisées qui menaçaient l'indépendance nationale et l'existence même de la France, à stigmatiser les excès et les crimes de la Ligue, à démasquer les ambitions des prétendants, à les tuer par le ridicule, l'arme la plus puissante dans notre pays.
Ces braves gens, la fleur du parti des Politiques, survécurent peu à leur victoire. Dès. 1596, Florent Chrestien mourut, à l'âge de soixante-six ans ; puis Pierre Pithou, la même année. La vie de Rapin et celle de Passerai se prolongèrent un peu davantage. Gillot seul survécut audelà du règne de Henri lY, jusqu'en 1619.
En résumé, la Ménippée demeure un des plus grands titres d'honneur de la vieille bourgeoisie française, dont rien ne peut arrêter la langue dans les occasions décisives, € étant aussi peu en la puissance de toute faculté terrienne, dit un autre bourgeois du temps, L'Estoile, d'empescher le peuple français de parler, que d'enfouir le soleil en terre ou l'enfermer dedans un trou. »
Chaque fois que la théocratie ultramontaine fait quelque nouvelle tentative pour dominer dans notre pays, le
boa sens national accourt à la rescousse : peuple et bourgeoisie sont d'accord pour défendre Tindépendance française et repousser les entreprises cléricales. Aujourd'hui encore, que voyons-nous? les ambitieux d'outremonts, et leurs alliés de ce côté-ci des Alpes, ne demanderaient pas mieux, s'ils pouvaient, que de recommencer la Sainte Ligue, et cela avec la même sincérité religieuse qu'autrefois, car dans cette Ligue renaissante on noterait ce phénomène curieux : des protestants, des juifs et des athées, combattant au premier rang, côte à côte avec les Jésuites! Les Jésuites, en effet, sont encore les chefs de celte Ligue nouvelle, aussi bien que de l'ancienne, et ils essayent comme autrefois d'enrôler avec eux les femmes. Mais le peuple et la bourgeoisie mettent bon ordre à ces conspirations, étant toujours bien unis en ce point. Tous nos gouvernements aussi, à toutes les époques, soit du régime ancien, soit du régime nouveau, soit Royauté, soit République, tous, excepté le second Empire, ont eu et gardent pour maxime : sauvegarder l'indépendance nationale. Les Jésuites en seront donc, cette fois encore, pour leurs frais, et les lois triompheront de leur cabale. En vain ils crient à la persécution et au martyre : personne n'est dupe de cette tragi-comédie. En vain ils essayent de souffler le feu et de rallumer la guerre civile : heureusement, le fanatisme d'aujourd'hui n'a plus la puissance d'autrefois. La faction fait ce qu'elle peut ; elle en vient aux grossiers expédients d'un paganisme de décadence,
qui mériterait bien une autre Ménippée ; les entreprises de miracles se multiplient, accueillis d'abord par le blâme, puis par la connivence des évêques, qui, après les avoir désavouées, finissent par y prendre part et en devenir les complices : étant les pasteurs, ils suivent le troupeau! On a vu quatorze prélats s'embarquer dans cette ridicule honte ! « Que diable allaient-ils faire dans cette galère ? » Les Notre-Dame se multiplient, se font concurrence l'une à l'autre et se disputent les chalands. On bat la grosse caisse devant l'église , on vante de nouveau la vertu du double et triple Catholicon ! A la place des deux charlatans de la Ménippée^ nous avons ceux de Lourdes et de la Salette. Et ces Pères de l'Eglise d'un nouveau genre, devenus les compères de l'Eglise, se rallient publiquement, in extremis^ à la béatification d'une demoiselle galante, surprise avec un officier, condalnnée en police correctionnelle, mais reconnue par eux être décidément « l'Immaculée Conception » en personne, — à supposer que ce nom ait un sens pour d'autres que la petite Bernadette et le petit Maximin. Quoi de plus? Le Pape lui-même se voit forcé d'y consentir! Y eut-il jamais pareil monceau d'inepties? En vérité je vous le dis, une Église réduite à en venir là est bien malade. Les Jésuites, créés jadis soi-disant pour la défendre, l'ont asservie, puis absorbée. Ces grossières inventions, ces remèdes empiriques, ces médecines de cheval ne la sauveront pas. Et, au lieu de continuer à végéter avec estime pendant quel-
ques siècles encore, elle mourra ^ans gloire beaucoup plus lot. Tous ces béats et toutes ces béates ont beau vouloir enrôler Dieu dans leur sédition anti-française, lui chantant à tue-tête leur refrain :
Sauvez Rome et la France, Au nom du Sacré-Cœur!...
Rome d'abord , la France après , — ils n'obtiendront rien de ce qu'ils espèrent. Pour Rome , c'est elle-même qui se tue ; quant à la France, c'est elle-même qui se sauve, ce qui est le plus sûr salut. Elle sait arrêter les complots de toute cette Ligue nouvelle qui, sous prétexte de restaurer la paix religieuse en France et en Europe, fait une guerre déclarée à tous les principes sur lesquels reposent les institutions de notre pays et celles de toutes les sociétés modernes.
Allons, allons ! décidément, malgré les prédications furibondes des congrégations et de leurs suppôts, malgré la résistance aux lois, la parodie des barricades et l'affectation du martyre, une nouvelle Ménippée n'est pas nécessaire : aucun pamphlet ni aucune comédie n'atteindrait jamais à la réalité grotesque de cette Union conservatrice et jésuitique.