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LES AVANT-DERMERS ÉTATS GÉNÉRAUX

L'assassinat de Henri IV interrompit sa grande œuvre. Pendant les quatre années de régence qui suivirent, l'anarchie reprit le dessus. Lorsque le nouveau roi, Louis XIII, atteignit sa majorité, il fallut chercher un remède au désordre des finances, aux dilapidations : c'est alors que Ton convoqua de nouveau, en 1614 et en 1615, à Paris, les États généraux. Nul ne savait que ces États de 1615 dussent être les derniers, pour ainsi dire, de la monarchie. Il arriva que, Torgueil de Louis XIV n'ayant pu se ployer à ce contnMe de ses sujets, qui l'eût assujetti lui-même, et l'usage s'en étant perdu, il n'y eut plus ensuite d'États généraux, que ceux de 1789.

Ce fut à l'assemblée de 1614 que, d'un côté, le Tiers État commença à trouver mauvais d'être traité avec moins de considération que les deux autres Ordres, et que, d'autre part, la Noblesse commença à dire tout haut

qu'il l'était ti'op bien encore. Quelques-unes des scènes auxquelles ce conflit donna lieu méritent d'être rappelées.

« Je remarquai, dit un député du Tiers Etat de Nivernais, que le Chancelier, parlant à messieurs du Clergé et de la Noblesse, mettait la main à son bonnet carré et se découvrait, ce qu'il ne fit point lorsqu'il parlait au Tiers Etat *. » — L'orateur de la Noblesse s'écria dans sa harangue : « Elle reprendra sa première splendeur, cette Noblesse tant abaissée maintenant par quelques-uns de l'Ordre inférieur, sous prétexte de quelques charges ! Ils verront tantôt la différence qu'il y a d'eux à nous ! »

Sous prétexte de quelques charges ! — Or la presque totalité des offices de judicature et d'administration civile, jusqu'aux plus élevés même, jusqu'à ceux qu'on a désignés depuis parle nom de ministères, étaient, dès cette époque, occupés par des roturiers. Pareillement, dans l'administration des finances, les fonctionnaires de tout rang étaient pris parmi les bourgeois instruits qu'on appelait hommes de Yohe longue. Ces charges étaient devenues héréditaires dans la bourgeoisie, moyennant le paiement d'un droit annuel, vulgairement nommé la paulette ^ « Le haut

1. Relation des États généraux de 1614, par Florimond Rapine, du Tiers État de Nivernais.

2. En 1604, Charles Paulet, secrétaire de la Chambre du Roi sous Henri IV, donna Tidée de lever, sur chaque office de finance ou de magistrature, un impôt, qui était de la soixantième partie du prix de cette charge. Non seulement on le payait lorsqu'on en prenait possession, mais, tous les neuf ans, tous les magistrats du royaume devaient payer de nouveau ce droit, qui assurait Tliérédité de leurs charges à leurs familles. Paulet, qui avait trouvé Tidée de cet impôt, en fut 1« premier fermier. Un nommé Pâlot prit la ferme de la paulette après

prix des charges en écartait la Noblesse, dont une partie était pauvre, et l'autre grevée de substitutions; et cela arrivait au moment même où, plus éclairés, les Nobles comprenaient la faute que leurs aïeux avaient faite en s'éloignant des oftices par aversion de Tétude et en les abandonnant au Tiers État *. »

Sur les observations qui furent faites à ce sujet, le Tiers État, très noblement, adhéra, contre son intérêt, à la demande de suspension de cette taxe moyennant laquelle les offices étaient héréditaires, et compléta généreusement ce vote par un autre, pour l'abolition de la vénalité des charges. En revanche, exigeant des deux autres Ordres sacrifice pour sacrifice, il les requit de solliciter conjointement avec lui deux choses : 1" la réduction des tailles, devenues accablantes pour le peuple; 2<^ de surseoir au paiement de toutes les pensions accordées sur le trésor ou sur le domaine. La Noblesse et le Clergé voulurent qu'on disjoignît ces deux propositions, qui les dépouillaient eux-mêmes, d'avec celles qui dépouillaient le Tiers État.

Mais le Tiers Etat tint bon, et, par la bouche de Jean Savaron, lieutenant général de la sénéchaussée d'Auvergne, défendit éloquemment les droits de la justice et les intérêts du peuple. Ses discours irritèrent la Noblesse :

Paulet. « D'où vient, dit Estienne Pasquier, cette grande cherté des offices? De cette ennemie de i'Estat, Pauletie- Pâlotte, qui, à la façon du chancre, mine et mange insensiblement toutes les familles de ce royaume. » {Lettr.y t. III, p. 49.) i. Augustin Thierry.

elle résolut de se plaindre au Roi et pria le Clergé de se joindre à elle. Le Clergé y consentit, mais auparavant envoya un de ses membres vers rassemblée du Tiers État lui exposer les griefs de la Noblesse et Tinviter, pour l'amour de la paix, à lui donner quelque satisfaction.

Savaron, après que le député eut parlé, se leva et dit avec loyauté, mais avec fermeté « que, ni de paroles, ni de fait, ni de volonté, il n'avait offensé messieurs de la Noblesse; qu'au surplus, avant de servir le Roi comme officier de justice, il avait porté les armes ; de sorte qu'il avait moyen de répondre à tout le monde, en l'une et en l'autre profession. »

Cependant le Tiers État, afin d'éviter une rupture qui eût empêché les travaux de l'Assemblée , consentit à faire porter à la Noblesse des paroles d'accommodement. Ce fut par un nouvel orateur, le lieutenant civil de Mesmes. Mais, au lieu d'apaiser la querelle, il eut le malheur de la ranimer, étant venu à dire « que les trois Ordres étaient trois frères^ enfants d'une commune mère, la France : que le Clergé était l'aîné, la Noblesse le puîné, et le Tiers État le cadet ; que le Tiers État avait toujours reconnu la Noblesse comme élevée de quelque degré audessus de lui ; mais qu'aussi la Noblesse devait reconnaître* le Tiers État comme son frère, et ne pas le mépriser au point de ne le compter pour rien ; qu'il se trouvait souvent dans les familles que les aînés ruinaient les maisons et que les cadets les relevaient. »

Ces paroles, fort sensées pourtant, excitèrent un nouvel orage parmi la Noblesse. Elle se plaignit aux députés ecclésiastiques de ce que l'envoyé du Tiers État, venu sous leur garantie, avait apporté, au lieu de réparation, de nouvelles injures plus graves que les premières. On résolut d'aller sur-le-champ porter plainte au Roi.

L'audience ne fut accordée qu'au bout de deux jours. L'orateur de la Noblesse, le baron de Seneeey, parla avec dédain de ce troisième Ordre, « composé du peuple des villes et des champs : ces derniers, quasi tous hommagers et justiciables des deux premiers Ordres; ceux des villes, bourgeois, marchands, artisans, et quelques officiers; » puis il continua : « Ce sont ceux-ci qui, méconnaissant leur condition, sans l'aveu de ceux qu'ils représentent, veulent se comparer à nous! J'ai honte. Sire, de vous dire les termes qui de nouveau nous ont offensés : ils comparent votre État à une famille composée de trois frères ; ils disent l'Ordre ecclésiastique être l'aîné, le nôtre le puîné, et eux les cadets ; et qu'il advient souvent que les maisons ruinées parles aînés sont relevées par les cadets. En quelle misérable condition sommes-nous tombés, si cette parole est véritable? Ainsi, non contents de se dire nos frères, ils s'attribuent la restauration de l'État; à quoi comme la France sait assez qu'ils n'ont aucunement participé, aussi chacun connaît qu'ils ne peuvent en aucune façon se comparer à nous, et serait insupportable une entreprise si mal fondée! Rendez-en, Sire, le jugement,

et, par une déclaration pleine de justice, faites-les rentrer en leur devoir. »

A ce discours déjà étrange, les autres députés de la Noblesse ajoutèrent, en se retirant, des mots tels que ceux-ci : « Nous ne voulons pas que des fils de cordonniers et de savetiers nous appellent frères ! Il y a, de nous à eux, autant de différence qu'entre le maître et le valet. »

Le Tiers État, sans s'émouvoir de ces propos plus que de raison, décida que son orateur serait non seulement avoué, mais remercié, et se remit au travail des Cahiers.

Bientôt après, le Chancelier (qui était, comme on dirait aujourd'hui, le premier ministre ou le président du Conseil) promit, au nom du Roi, que le chiffre des pensions serait annuellement réduit d'un quart, et que les moins justifiées seraient supprimées. C'était une victoire pour le Tiers État.

Des scènes pareilles eurent lieu à l'Assemblée de 1615 : un membre du Tiers État de Limousin, le sieur de Cha>^ vailles, ayant négligé de saluer, au sortir de la séance, messire de Bonneval, député de la Noblesse, celui-ci lui dit : « Holà ! petit galant, vous passez devant moi sans me saluer! Je vous apprendrai votre devoir! » Et, en même temps, il le frappa de sa canne : la canne se brisa sur la tête du sieur de Cha vailles.

Chavailles était non seulement député aux États, mais lieutenant général à Uzerches : en sa personne, était

atteinte, avec le Tiers, la Justice royale. Le Tiers demanda au Roi des poursuites contre le coupable : l'affaire fut déférée au Parlement. Le Tiers prenait si bien fait et cause pour Chavailles, que six de ses collègues furent désignés pour aller trouver monsieur le premier président et lui demander justice de « ce crime de lèse-majesté ». Le H mars 1615, le Parlement condamna, par contumace, le sieur de Bonneval à 2000 livres de dommagesintérêts envers Chavailles et « à avoir la tête tranchée ». Le 16 mars, l'arrêt fut exécuté, en effigie^ au bout du pont Saint-Michel. Le Tiers État se déclara satisfait.

Dans cette scène et dans les précédentes, où Ton voit le Tiers Etat, ayant conscience de sa force croissante, tenir tête à la coalition de ses adversaires privilégiés, ne croit-on pas déjà entendre le dialogue d'Oronte et d'Alceste ?

Mais, mon petit monsieur, prenez-le un peu moins haut !

dit au Tiers État l'insolente Noblesse ; et le Tiers État do répondre, comme le Misanthrope à l'homme de Cour :

Ma foi! mon grand monsieur, je le prends comme il faut.

Ces différends à peine terminés, une querelle plus grave divisa de nouveau les trois Ordres, mettant encore d'un côté le Tiers État, de l'autre le Clergé et la Noblesse. Il s'agissait de l'indépendance de la Couronne devant l'Eglise, principe qu'avaient proclamé, trois cent douze ans

auparavant, aux États de 1302, les représentants de la Bourgeoisie convoqués pour la première fois solennellement par Philippe le Bel.

En compilant son Cahier général sur les Cahiers provinciaux, le Tiers État prit dans le Cahier de Tlle-de- France et plaça en tête de tous les chapitres un article contenant ce qui suit : « Le Roi sera supplié de faire arrêter, en l'assemblée des États, pour loi fondamentale du royaume, qui soit inviolable et notoire à tous, que, comme il est reconnu souverain en son État, ne tenant sa couronne que de Dieu seul, il n'y a puissance en terre, quelle qu'elle soit, spirituelle ou temporelle, qui ait aucun droit sur son royaume pour en priver les personnes sacrées de nos rois, ni dispenser ou absoudre (délier) leurs sujets de la fidélité et obéissance qu'ils lui doivent, pour quelque cause ou prétexte que ce soit. Tous les sujets, de quelque qualité et condition qu'ils soient, tiendront cette loi pour sainte et véritable, comme conforme à la parole de Dieu, sans distinction équivoque ou limitation quelconque ; laquelle sera jurée et signée par tous les députés des États et dorénavant par tous les bénéficiers et officiers du royaume... Tous précepteurs, régents, docteurs et prédicateurs seront tenus de l'enseigner et publier *. »

Le Clergé essaya, avec le concours de la Noblesse, d'obtenir du Tiers État qu'il retirât cet article, dont le sens, sous couleur monarchique, était profondément na-

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