‹ Le peuple et la bourgeoisieChapitre 8 sur 111 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

I. Le SERVAGE, adoucissement de l'esclavage. — Éveil du sentiment d'égalité. — IL L'émancipation, née du travail servile. — Les affranchissements des individus, des groupes, du sol. — Communautés agricoles.

Lorsque, sur les débris de la société antique, s'éleva au moyen-âge une société nouvelle, l'esclavage se transforma et devint le servage : c'est là, dans l'histoire du travail émancipateur, un progrès nouveau. L'esclave antique, en général, n'avait été, nous venons de le voir, qu'un instrument de travail ou une bête de somme; puis, à partir d'un certain moment de l'Empire, une quasi-personne humaine; — le serf^ quoique nommé du même nom , le serf du moyen-âge, devient une demi-personne.

A la vérité, cette demi-personne est attachée à la terre qu'elle travaille : c'est ce qu'on nomme le serf de la glèbe; il est transmis, vendu avec cette glèbe, avec ce morceau de terre; il fait partie de la propriété du seigneur; il se

LE SERVAGE til

confond avec ce champ qu'il laboure ^ ; mais enfin on lui permet de se marier : en devenant père, il devient homme ; il a une famille, une patrie. Il est, si l'on peut ainsi parler, demi-homme, demi-terre. Cela se rattache à la confusion de la propriété et de la souveraineté, confusion sur laquelle repose tout le régime politique et social du moyenâge. — L'esclave antique ne pouvait se marier; et, s'il devenait père par hasard, il risquait, quand on le vendait, d'être arraché à ses enfants et à leur mère, aux lieux où il avait toujours vécu, à ses habitudes, à son métier; il pouvait voir son existence entièrement rompue, et mourir à tout son passé plusieurs fois avant de mourir réelle-

1. ËQ certains pays, le lien qui attachait pour ainsi dire le serf à la terre n'était qu'annuel. Ainsi en Russie, au jour de la Saint-Georges. Yourieff'Dehe, 18 septembre, tous les paysans avaient le droit de changer de pays et de maître. C'était un puissant correctif à la servitude : il obligeait le seigneur à bien traiter ses serfs, s'il ne voulait s'exposer à les perdre ; il rendait les injustices et les violences, sinon impossibles, au moins peu durables ; il laissait une sorte de libre arbitre dans l'esclavage ; et ie seigneur, par intérêt et calcul^ se voyait amené à offrû* à ses paysans protection, sécurité, bien-être. — En abolissant le privilège de V Yourte ff'Deile par un ukase du 21 novembre 1601, Boris Goudounoff attacha définitivement les serfs à la glèbe, eux et leur postérité. (Louis Viardot, note au Boris Goudotmoff" d'Alexandre Pouchkine.)

En 1847, un riche seigneur russe, M. Ruminn, donna la liberté à tous ses paysans. En 1861, le czar Alexandre II, s'inspirant de ce noble exemple offert par un de ses sujets, abolit la servitude dans tout son empire. Un autre de ses sujets, Nicolas Alexèiévitch Milutine, fut l'âme et la cheville ouvrière de cette grande réforme : il en prépara longuement et en rédigea la charte. Aux yeux de Milutine, il n'y avait pas, pour le paysan, d'émancipation réelle sans dotation territoriale : il annonçait donc aux moujicks le moderne évangile russe de la propriété pour tous. Et cette bonne nouvelle s'est réalisée. La charte du 19 février 1861, qui affranchit les paysans, a modifié radicfalement en Russie l'administration des campagnes. Cette loi agraire a assuré aux anciens serfs de la glèbe Fusufruit perpétuel, par conséquent la quasi propriété d'une partie du sol. Cet affiranchissement de vingt millions de serfs a renouvelé toute l'organisation rurale de la Russie (Voir A. Leroy Beaulieu, Revue des Deux-Mondes, octobre 1880).

ment; — le serf^ lui, est attaché à la terre : s'il ne peut la quitter, en revanche il ne peut en être séparé; il n'a presque rien à lui en fait de biens; mais il a une patrie, une famille, — au moins en droit, et à part les accidents <le la violence ; il faut toujours sous-entendre cela '.

Les serfs du moyen-àge avaient une double origine : les uns étaient issus des anciens colons romains et des esclaves rustiques; les autres étaient les indigènes gaulois réduits en servitude par les Franks. Les colons romains, colonie avaient été d'abord des cultivateurs libres, que l'État romain, ou le civis romanus^ le citoyen romain, engageait pour un temps et attachait à l'exploitation d'un bien-fonds, à la culture d'un ager. Leur condition, par suite de diverses circonstances, s'empira peu à peu, et ils furent, comme cela arrive de nos jours pour les coolies chinois et hindous dans les colonies, réduits à une sorte de condition servile, obligés de servir pendant des temps fort prolongés, et accablés de corvées et de charges fort lourdes *. Il s'ensuivit que, vers la fin de l'Empire d'Occident, dans beaucoup de lieux, les colons se confondaient en fait avec les esclaves attachés aux travaux des champs, et dont le nombre décroissait, parce que l'usage n'était plus autant de réduire à la condition d'esclave le

1. Voyez Paul Lacombe, Petite histoire du Peuple français. Livre excellent et charmant en sa brièveté.

2. Voyez un article de M. Esmein, dans le Jowmal des Savants de 1880, sur une nouvelle inscription latine publiée par M. Mommsen.

prisonnier de guerre, et parce qu'on n'en usait ainsi qu'avec les peuples les plus barbares.

A côté du serf attaché à la glèbe, exista pendant longtemps, certainement jusqu'aux x« et xi® siècles, l'esclave domestique, qui était un véritable esclave, comme dans l'antiquité ^

Vers le xiii* siècle, voici quelle était la double condition des serfs : les uns, sauf leurs droits de famille, appartenaient au maître, corps et biens; les autres avaient, dans une certaine mesure, la disposition de leurs biens et de leur personne, n'étant tenus qu'à des redevances ou à des services envers le seigneur, mais ne pouvant ni transmettre leurs biens à leurs enfants, ni se marier hors de la seigneurie ou en dehors de leur condition *.

Le maître qui laissait aux serfs le libre usage de leurs biens, la vie durant, ne leur en abandonnait que l'usufruit; son droit de propriété reparaissait à leur mort; c'est ce ([u'on appelait la main-morte : « droit qui devint odieux, mais qui, à l'origine, selon la remarque de M. Wallon, avait été comme une transition de Tesclavage à la liberté. De même, en laissant aux serfs la faculté de se marier, les maîtres avaient prétendu retenir leurs enfants dans la condition où ils étaient eux-mêmes; or l'enfant appartenait à la mère et en suivait la condition : de là l'interdiction du mariage avec des femmes de condition franche,

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