Voyez Augustin Thierry, p. 146 à
dans cette assemblée remarquable, avait été le prévôt des marchands, Robert Miron. Le Clergé était présidé par le cardinal de Joyeuse; la Noblesse, comme on vient de le voir, parle baron de Senecey, de la maison de Bauffremont^ fils de celui qui avait présidé la Noblesse en 1576. Robert Miron sut faire entendre des paroles d'une fermeté fière et d'une poignante éloquence. Il résuma la situation des trois Ordres et les réformes à opérer, critiquant vivement les fautes et les excès de la Noblesse, les désordres de la Justice ; il concluait en réclamant la stricte exécution des lois : car « la gloire des princes ne consiste pas tant, disait-il, à faire multitude d'ordonnances qu'à les bien faire exécuter. » Il parla du peuple avec l'énergie d'un homme qui en était et qui en connaissait les souffrances. « C'est miracle, dit-il, qu'il puisse fournir à tant de demandes ! Aussi s'en va-t-il accablé. La nourriture de Votre Majesté, de tout l'État ecclésiastique, de la Noblesse et du Tiers État, est assignée sur ses bras. Sans le labeur du pauvre peuple, que vaudraient à l'Église les dtmes, les bénéfices et les grandes possessions ? à la Noblesse, ses belles terres, et ses grands fiefs ? au Tiers État, ses maisons, ses rentes et ses héritages ? »
On voit ici que, dans ce nom de Tiers État, il ne comprenait pas le peuple, mais seulement la bourgeoisie. Cependant l'orateur de la Noblesse , dans la même assemblée, comprenait sous ce terme les représentants des campagnes comme ceux des villes. Cela^dépen-
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(lait du moment et du point de vue où Ton se plaçait.
« Il faut passer plus outre, continue Robert Miron : qui est-ce qui donne à Votre Majesté les moyens d'entretenir la dignité royale, de fournir aux dépenses nécessaires de l'État, tant dedans que dehors le royaume? qui est-ce qui donne les moyens de lever les gens de guerre, que le laboureur? Les tailles, le laillon, ordonnés en France pour l'entretènement des gens de guerre, les font mettre sus (donnent les moyens de les lever) et ils ne sont pas sitôt en pied, qu'ils écorchent le pauvre peuple, qui les paye! »
Après les plaintes et la commisération, venaient les avertissements, et même les menaces : « Si Votre Majesté n'y pourvoit, il est à craindre que le désespoir ne fasse connaître au pauvre peuple que le soldat n'est autre chose que le paysan portant les armes; et que le vigneron, quand il aura pris l'arquebuse, d'enclume qu'il est, ne devienne marteau !... » C'étaient là, certes, des paroles hardies, sous une monarchie absolue. Elles donnent la mesure de la force que se sentait le Tiers État, et elles font comprendre aussi comment le fils du Roi à qui l'on avait osé les faire entendre, étant devenu Roi à son tour, n'assembla jamais les Etats, et nota pour lui-même dans ses Mémoires la pensée de secrète révolte et d'absolue indépendance que nous avons citée.
Robert Miron passait ensuite aux abus des droits seigneuriaux : « Défendez, Sire, les corvées, qui chargent le peuple autant que les tailles. Un pauvre homme est con-
Iraint de laisser ses semailles, d'abandonner son août, et d'aller à la corvée pour le gentilhomme... Combien de gentilshommes ont envoyé des gens d'armes chez leurs voisins, et quelquefois en leurs propres villages, pour se \enger d'eux, ou de corvées non faites, ou de contributions non payées! Il s'est vu, depuis quelque temps, une seule compagnie de gens d'armes avoir ravagé quasi la moitié de la France ; et, après avoir tout consommé, s'en retourner chacun en sa maison, enrichi de la substance du pauvre peuple, sans avoir donné un coup d'épée ! De sorte. Sire, qu'à bien considérer tous les États (chacun des trois Ordres) de votre royaume, on trouvera les vertus de nos pères entièrement taries en nous!... La gangrène du vice a tantôt gagné les plus nobles parties du corps!... Qui pourvoira à ces désordres ? Sire, il faut que ce soit vous! c'est un coup de Majesté! Vous avez assez de moyens de le faire. Votre pauvre peuple, qui n'a plus que la peau sur les os , qui se présente devant vous tout abattu, sans force, ayant plutôt l'image de morts que d'hommes, vous en supplie au nom du Dieu éternel qui vous a fait pour régner, qui vous a fait homme pour avoir pitié des hommes, qui vous a fait père de votre peuple pour avoir compassion de vos enfants ! »
A ces éloquentes paroles, le Roi répondit par de vagues promesses de faire examiner les Cahiers contenant les doléances de son peuple, puis engagea les députés à se séparer après quatre mois de session, qui avaient du,
disait-il, les fatiguer, et fit fermer la salle des séances : dès le lendemain, elle était dégarnie et les bancs enlevés.
L'émotion fut grande parmi les députés du Tiers. Ils déclarèrent qu'ils n'entendaient point se séparer avant d'avoir accompli leur tâche. Mais, le 24 mars, le président du Tiers et les présidents des provinces furent mandés au Louvre, où le Chancelier leur dit, devant le Roi, qu'on ne pouvait répondre en quelques jours au grand nombre d'articles contenus dans les Cahiers, qu'on examinerait chaque article à loisir, et, les ayant leurrés de nouvelles promesses, les renvoya enfin.
Ils avaient demandé la convocation décennale des États : la prétention n'était pas excessive; cette demande fut comme non avenue.
Il résulta de ces déceptions successives que le Tiers se
dégoûta des Etats généraux, de ce système prétendu représentatif, dans lequel son lot ordinaire était de succomber sous la coalition des deux autres Ordres, ou de voir ses vœux éludés par la Cour, que menait l'Éghse; et il s'ensuivit qu'il préféra désormais aux Etats les simples assemblées de Notables et l'action lente des Parlements. Toujours est-il que le Tiers État, même en n'obtenant pas tout ce qu'il demandait, avait gagné bien du terrain. A ces États de 1614 et 1615, la Noblesse, commençant à se sentir débordée par la bourgeoisie, ne se borne plus à défendre ce qui lui restait d'influence ; elle essaye de renouer l'ancienne tradition qui avait confié d'abord aux
hommes d'épée les offices de justice; après s'être laissé supplanter par le Tiers Etat dans les cours souveraines et dans tous les postes d'honneur, elle tente d'y reprendre sa place et son rang. Non seulement elle revendique les emplois de la guerre et de la cour; mais elle demande que les gentilshommes obtiennent dans les parlements le tiers des offices pour le moins; qu'il y ait pour eux des places réservées, à tous les degrés de la hiérarchie civile, depuis les hautes charges de l'Etat jusqu'aux fonctions municipales. — Ce n'est pas tout : par un curieux revirement, la Noblesse, afin d'avoir accès aux sources de richesse où la bourgeoisie puise sa force, demande d'être autorisée à pouvoir, sans déroger, faire le grand trafic. Ainsi c'est maintenant la Noblesse qui ambitionne l'avantage de faire le négoce, jadis dédaigné par elle. Le Tiers État, par esprit de monopole, réclame contre cette prétention : il veut que le commerce reste interdit aux gentilshommes. On opposait donc privilège à privilège, au lieu d'accueillir cette idée nouvelle, qui, bien que née de l'intérêt particulier, non d'une vue élevée et vraiment noble, était cependant une idée de progrès et de liberté pour tous. L'ordonnance de 1626, inspirée par RicheUeu, montra plus de libéralisme : elle donna satisfaction au vœu exprimé par la Noblesse à cet égard. « Pour convier, dit-elle, nos sujets, de quelque qualité et condition qu'ils soient, de s'adonner au commerce et trafic par mer, et faire connaître que notre intention est de relever et hono-
rer ceux qui s'y occuperont, nous ordonnons que tous gentilshommes qui, par eux-mêmes ou par personnes interposées, entreront en part et société dans les vaisseaux, denrées et marchandises d'iceux, ne dérogeront point à Noblesse ».... Tenant la balance égale pour tous, Tordonnance ajoutait : « Et que ceux qui ne seront Nobles, après avoir entretenu cinq ans un vaisseau de deux à trois cents tonneaux, jouiront des privilèges de Noblesse... » Ainsi, par la force des choses, les classes tendaient à se mêler et à échanger leurs privilèges.
Mais , tandis que la Noblesse baissait , la bourgeoisie montait. Pendant longtemps, les représentants du Tiers Etat, admis comme par grâce après les deux premiers Ordres dans les assemblées d'Etats généraux, n'avaient eu permission d'y prendre la parole, eux les anciens serfs, qu'à genoux et tête nue, tandis que les deux autres Ordres, Noblesse et Clergé, parlaient couverts et assis ou debout. Mais, à mesure que, par sa puissance de travail et son aptitude aux affaires, le Tiers se rendit nécessaire et acquit le sentiment de sa force, quittant cette posture humiliée, ilsembla dire, comme le Cid :
Nous nous levons alors!...
Et les Ordres privilégiés, d'eux-mêmes, renoncèrent en partie à leursjprivilèges, non par amour de l'équité, mais par intérêt, ne pouvant se passer de l'aide et des lumières de ces roturiers parvenus.