‹ Le peuple et la bourgeoisieChapitre 83 sur 111 · Augustin Thierry, Tiers État, VIII · texte numérisé non relu

Augustin Thierry, Tiers État, VIII

abattu les têtes des pavots superbes; le Roi-soieil, aut rayons dévorants, dessèche et corrompt la Noblesse : sans en abattre les têtes , il les abaisse ; il les flétrit, en fait litière, pendant que la bourgeoisie prend force et monte par-dessus. C'est la victoire du travail, préparant peu à peu celle de Tégalité. Tandis que la Noblesse se ruine et se ronge dans la servitude de la Cour, cette bourgeoisie issue du peuple s'enrichit, s'élève, se rend nécessaire pour le débrouillement des affaires, des finances et de la justice ; enfin, autant que les temps le permettent, gouverne pendant que le Roi règne, et prélude ainsi, par sa force propre, aux régimes constitutionnels^ futurs.

Le Roi, d'ailleurs, favorisait ces roturiers, dont le boft sens plaisait au sien, et, les élevant par-dessus les seigneurs, réduisait ceux-ci à n'être qu'un vain ornement de sa Cour. En dehors de lui-même et de son autorité, qu'il considérait comme presque divine, au milieu des pompes^ de sa monarchie Louis XIV était niveleur à sa manière : à ses yeux, le mérite personnel avait des droits supérieurs^ à ceux de la naissance. Dans son intérêt propre, qu'il confondait avec celui de l'État, il ouvrait de plus larges routes à Tavancement des hommes nouveaux. Cela indignait certains gentilshommes entichés de leur noblesse plus ou moins ancienne, par exemple le duc de Saint- Simon, dont la bile s'échauffe en toute occasion à la vue de cette ascension de « vils roturiers », qui se mêlent d'avoir

sous LOUIS XIV 251

du talent et de devenir ministres. En vingt endroits de ses Mémoires^ il s'emporte contre « ce long règne de vile bourgeoisie ». Dès le début de sa propre biographie^ venant à conter comment il fut obligé, lui « qui était né », d'entrer d'abord dans un régiment de cadets, il explique la politique du Roi à cet égard : « Peu à peu, il réduisit tout le monde à servir et à grossir sa Cour, ceux-là même dont il faisait le moins de cas. Qui était d'âge à servir n'osait différer d'entrer dans le service. Ce fut encore une autre adresse pour ruiner les seigneurs et les accoutumer à l'égalité et à rouler pêle-mêle avec tout le monde, en sorte que les gens nés pour commander aux autres demeurèrent dans les idées et ne se trouvèrent plus dans aucune réalité... Sous prétexte que tout service militaire est honorable, et qu'il est raisonnable d'apprendre à obéir avant de commander, il assujettit tout, sans autre exception que des seuls princes du sang, à débuter par être cadets dans ses gardes-du-corps, et à faire tout le même service des simples gardes-du-corps, dans les salles des gardes et dehors, hiver et été, et à l'armée *. »

Il n'y avait plus, pour les grades, aucune préférence nécessaire de la grande Noblesse à la petite, ni de la Noblesse à la roture ; l'ancienneté de service créait le droit à l'avancement, et, sauf les cas de mérite signalé ou de faveur particulière, on suivait l'ordre du tableau. C'est tout cela qui révolte le duc et pair; c'est sur tout cela

\. Saiat-Simon, Mémoires, t. XIIÏ.

qu'il grince de rage en secret, dans son manuscrit à triple serrure; au reste toujours épiant un regard du Roi, et toujours espérant, mais vainement, un rayon de cette faveur qui seule sauvait parfois les anciens privilèges. « Grands et petits, connus et obscurs, furent donc forcés d'entrer et de persévérer dans le service, d'y être un vil peuple en toute égalité, et dans la plus soumise dépendance du ministre de la guerre, et même de ses commis. »

Ailleurs, il s'indigne également de « l'élévation de la plume et de la robe » et de « l'anéantissement de la Noblesse, par degrés, jusqu'au prodige qu'on voit et qu'on sent aujourd'hui ; ce que ces gens de plume et de robe ont bien su soutenir, en aggravant chaque jour leur joug; en sorte que les choses sont arrivées au point que le plus grand seigneur ne peut être bon à personne, et qu'en mille façons différentes il dépend du plus vil roturier *. »

Autres crimes encore plus irrémissibles aux yeux du fils d'un favori de Louis XIII : les maréchaux, qu'ils fussent nobles ou non, passaient avant les ducs ; les ministres, quoique roturiers et bourgeois, n'avaient audessus d'eux que les princes du sang, et, chose plus criante encore, leurs femmes étaient admises à la table du Roi!... « De là, les secrétaires d'État et les ministres en vinrent successivement à quitter le manteau, puis le rabat; après, l'habit noir, ensuite l'uni, le simple, le modeste; enfin, à s'habiller comme les gens de qualité;

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