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Bonnemère, La France sous Louis XIV

(oncle de Colbert), qui est la plus soulagée de toutes. Ses métayers ne payent presque plus de tailles. » A quoi le père, en homme avisé, répond : « Il est à propos que M. Pussort soit informé du bon office ; mais il faut que ce soit par un autre que par vous, et que son fermier lui en donne avis. Il a son frère, M. Hersan, qui est trésorier de France au bureau de Poitiers : il faudrait voir si vous ne pourriez rien poiir lui. Il faut tâcher de conserver son amitié par toutes les voies. » Saint-Simon rapporte que Turenne, « par la connivence de M. Colbert son ami », ajouta aux privilèges de ses terres, les fit délivrer de tous logements et passages des gens de guerre, enfin les affranchit de tout pouvoir des Intendants et des maltôtiers. Duclos, dans ses Mémoires, raconte le fait suivant : « Courtin, intendant de Picardie, ménagea tellement les terres du duc de Chaulnes son ami, qu'il s'aperçut enfin qu'il avait surchargé de 40 000 livres d'autres paroisses. Il les paya et demanda son rappel. Sur les instances qu'on lui fit pour rester, il répondit qu'il ne voulait ni se ruiner ni passer sa vie à faire du mal. » Voilà les Intendants jugés, par qui? Par un d'entre eux, et apparemment un des plus honnêtes. Quelques-uns, comme celui-là, essayaient soit de se retirer d'une carrière trop glissante, soit de redresser quelques iniquités, ou de porter remède à ce qui restait d'abus féodaux * : car il

1. Voir, pour ces honorables exceptions, la Con^espondance des Con» trôleurs généraux des Finances avec les Intendants de province, publiée

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V a dans tous les temps des hommes justes, et on peut les compter ; mais le système était si imparfait qu'il offrait mille occasions d'injustice et de friponnerie.

Il existe un formidable dossier de la misère en France aux dernières années du dix-septième siècle : c'est la collection des Mémoires que les Intendants rédigèrent en 1698 à la demande du duc de Bourgogne, l'élève de Fénelon. Le jeune prince voulait connaître la situation de ce peuple qu'il semblait destiné à gouverner un jour; mais Louis XIV vécut trop vieux, et son petit-fils mourut trop jeune. Ces volumineux Mémoires n'ont été publiés que par extraits dans ces derniers temps; ils ne sont connus dans leur ensemble que par l'analyse du comte de Boulainvilliers, laquelle ne remplit pas moins de huit volumes. Selon la juste remarque de M. Eugène Bonnemère, les tableaux tracés par les Intendants doivent évidemment adoucir plutôt que charger la réalité, « puisqu'en leur qualité d'instruments directs du despotisme royal ils étaient le plus souvent les auteurs d'une partie des maux qu'ils signalaient. » Eh bien, ces tableaux font frémir. On y voit que plusieurs parties de ce grand royaume, par le poids des impôts, la levée des milices, le passage des soldats, les ravages de la guerre, avaient perdu le tiers et parfois la moitié de leur population.

Plusieurs circonstances malheureuses semblaient s'être

par A. de Boislisle, 1. 1 (1683 à 1699), Paris, in-4, 1874. — Et les publications faites, sur radministration de divers Intendants, par d'Arbois de Jubainville, par Legrand, député de Valenciennes, etc.

réunies pour accroître la misère du peuple dans Tannée même où Ton rédigeait ces Mémoires : de fortes gelées survenues au mois de mai avaient détruit toute la récolte des vignes; des pluies continuelles en juillet et en août diminuèrent notablement la récolte des céréales et fournirent aux accapareurs de blés l'occasion de renouveler leurs odieuses spéculations. Le blé monta à 30 livres le setier. Des commissaires furent envoyés dans les provinces pour déjouer et punir les manœuvres de ces entrepreneurs de disette; on renouvela, on multiplia les arrêts qui les condamnaient; ce fut vainement : le gouvernement despotique, si absolu, se trouvait impuissant à empêcher aucun mal, comme à faire aucun bien. Les monopoleurs achetaient le blé en herbe, audacieusement, par-devant notaire. La famine, qui avait déjà sévi en 1662 et en 1693, sévit de nouveau, et cette fois pour ne plus cesser jusqu'à la fin du règne. On se voit forcé de mettre des gardes aux portes des boulangers, pour les défendre contre le pillage armé. La misère remplit Paris et la banlieue de maraudeurs et de voleurs ; on n'est presque plus en sûreté, même dans sa maison. « Aussi n'osait-on plus se hasarder à marcher ni trop matin, ni trop tard, parce que le désespoir où étaient ces affamés les rendait capables de tout... *. » Le Roi, pendant ce temps, bâtit des châteaux, multiplie les fêtés, les prodigalités de toutes sortes : le luxe de Versailles et de Marly semble insulter à la détresse publique.

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