‹ Le peuple et la bourgeoisieChapitre 95 sur 111 · E. Bonùemère, Histoire des Paysans · texte numérisé non relu

E. Bonùemère, Histoire des Paysans

2. Dressé par Isambert de Crusy et Taillandier; recueil fort utile, mais très loin d*être complet.

lignes : « L'usage des perruques ne contribuant pas moins à Tornement de Thomme qu'à sa santé, nous avons créé des lettres de maîtrise dans toutes les villes du royaume, afin que le public pût être mieux servi, et avec fidélité. . . » Et, pour mieux garantir encore cette fidélité des perruquiers, le Roi créa aussi des contrôleurs de perruques, auxquels il accorda un bail de neuf ans, moyennant 210 000 livres à payer chaque année. Ces créations grotesques avaient donc des résultats très effectifs. Mais avec quoi payait-on tout cela? Avec la substance et la vie des plus misérables.

C'est du fond de cette misère qu'un petit nombre d'hommes, par leur intelligence, leur énergie et leur travail, émergeaient, s'élevaient, se rendaient nécessaires, conquéraient leur place au soleil. Il en était d'eux comme de ces enfants que les barbares du Nord plongeaient dans l'eau glacée, à leur naissance : ceux qui n'en mouraient pas en sortaient plus drus et plus forts; c'étaient les conquérants futurs des vainqueurs du monde. Ainsi trempés dans la misère, quelques fils de ces paysans mourants de faim devenaient des bourgeois cossus, des financiers et des ministres. La Bruyère, on l'a vu, a saisi sur le vif cette croissance de la bourgeoisie, cette naissance des citoyens par le travail; le mot est éclos sous sa plume, des faits qui poussaient sous ses yeux.

Les aristocraties antiques dédaignaient le commerce, comme œuvre servile et basse, développant l'immoralité.

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La féodalité eut le même mépris, le commerce paraissant incompatible avec les facultés guerrières. Mais, à mesure que le travail, comme une plante vivace entre les ruines, poussa dans les interstices des guerres, peu à peu des idées nouvelles se développèrent avec lui ; le commerce, source de Tindustrie, se révéla comme un puissant instrument de richesse. Les marins, qui aux premiers temps n'avaient été que des pirates, devinrent des messagers de civilisation. La richesse donnant la puissance, les Nobles commencèrent à ne plus mépriser cette force nouvelle et à daigner en solliciter leur part. Pendant que les bourgeois se faisaient gentilshommes, certains gentilshommes se faisaient bourgeois, pour retrouver Topulence et les honneurs. Presque toute la gloire du siècle de Louis XIV lui vient en effet de la bourgeoisie, de cette race roturière, issue du peuple. Ainsi les armoiries du Roi-soleil tiennent du peuple leurs rayons. Presque tous les ministres de ce règne, Bouthillier, Bailleul, Servien, Guénegaud, Fouquet, Michel Le ïellier. Le Tellier de Louvois, Le Tellier de Barbezieux, Jean-Baptiste Colbert, Colbert de Seignelay, Colbert de Croissy, Colbert de Torcy, Arnaud de Pomponne, Phélipeaux de La Vrillière, Phélipeaux de Châteauneuf, Le Péletier, Desmarets, Chamillard, sans compter les chanceliers choisis dans la magistrature, sortent tous de la bourgeoisie et de la plèbe. Plusieurs des noms illustrés par les armes, Fabert et Catinat dans l'armée de terre, Duquesne et Duguay-Trouin dans l'armée de mer,

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sont également des roturiers. Roturiers encore, excepté cinq seulement \ tous les grands noms de la littérature de ce siècle illustre : Corneille, Pascal, Arnauld, Nicole, Molière, Racine, La Fontaine, Boileau, Bossuet, Bourdaloue, Fléchier, La Bruyère, Massillon. Roturiers aussi les grands artistes , peintres , statuaires ou architectes : Nicolas Poussin, Lesueur, Claude Lorrain, Philippe de Champagne, Lebrun, Puget, Mansart, Claude Perrault. Celui qu'on appelle Louis le Grand doit à ces génies plébéiens la meilleure part de sa grandeur.

Une part cependant lui reste , qu'il ne faut ni exagérer ni restreindre : c'est de les avoir parfois suscités, directement ou indirectement. « Non seulement Louis XIV, conseillé par Colbert, fixa le sort des gens de lettres en instituant pour eux des pensions régulières; mais, de luimême, il fit plus, il les honora dans ses bienfaits : il leur assigna une place à la Cour, et mit leur association libre, l'Académie, au rang des grands corps de l'État*. » Il étendit ses libéralités aux étrangers. On a peut-être, de DOS jours, trop rabaissé ces pensions, dont la signification, comme marque de bienveillance et d'estime, importait plus que le chiffre, outre qu'il ne faut pas juger ce chiffre

i. Ces cinq exceptions sont : La Rochefoucauld, madame de La Fayette, madame de Sévigné, Fénelon et Saint-Simon.

2. Aug. Thierry, Tiet^s Etat. L'Académie, depuis la mort de Richelieu, était sous le patronage officiel du Chancelier; vers 1672, le Roi s'en déclara personnellement le protecteur, et lui donna le droit de venir le haranguer dans les occasions solennelles, comme faisaient le Parlement et les autres Cours supérieures. C'était un grand honneur alors, il ne faut pas juger tout cela avec nos idées d'aujourd'hui.

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d'après la valeur d'aujourd'hui. Parmi les créations du Roi, il faut noter l'Académie des Sciences, l'Académie des Inscriptions et belles-lettres, les Académies de Peinture, de Sculpture et d'Architecture, l'Académie royale de Musique ou Opéra, l'Académie de France à Rome, l'École des Langues orientales, l'Observatoire, l'enseignement du Droit à Paris. Que l'initiative privée ait eu part à quelquesunes de ces œuvres, que Colbert ait été l'inspirateur de la plupart de ces belles institutions, certes nous ne le contestons point ; mais n'est-il pas équitable aussi d'en tenir compte dans une certaine mesure à un jeune roi qui sut accueillir l'idée de tant d'oeuvres excellentes et qui tint à honneur de les favoriser, en approuvant les propositions de son ministre ?

Ce Colbert fut en quelque sorte, dans le siècle de Louis XIV, la plus haute personnification de la bourgeoisie élevée si haut par le travail. Fils de commerçants marchands de draps à Reims, il avait fait un long apprentissage des affaires, d'abord chez ses parents, puis à Paris, ensuite à Lyon. Après cela, il avait été successivement clerc de notaire, puis clerc chez un procureur au Châtelet, ensuite commis à un bureau de recette financière ; après cela, secrétaire particulier de Mazarin, et enfin intendant de sa maison. Le cardinal, en mourant, le recommanda au Roi; Colbert fut, en réalité, pendant vingt-deux ans, ministre de Louis XIV, sous des titres divers*, et donna

. 1. D'abord simple « intendant de finance et de justice », puis « atta-

une haute impulsion à la prospérité de son règne. S'inspirant des idées de Richelieu, pour la mémoire duquel il professait une sorte de culte, dès son entrée au Conseil il reprit les plans de ce grand ministre, et le citait à toute occasion. Le Roi parfois Ten plaisantait, et, quand il s'agissait d'une affaire importante: « Ah ! disait-il, voilà Colbert qui va nous dire : Sire, le grand cardinal de Richelieu... »

Ce que le cardinal avait accompli au dehors et n'avait pu qu'ébaucher au dedans, Colbert considéra comme un devoir patriotique de le continuer, avec une constance de travail admirable, développant tous les éléments de la puissance financière, industrielle et commerciale de la France, et cela sans avoir d'abord ni le titre et le prestige, ni les droits de premier ministre, sous un prince le plus jaloux de son autorité personnelle, et le plus ombrageux en ce point, qui fut jamais.

Le principal moyen d'influence de Colbert était de donner au Roi comme à tout le monde l'exemple de l'activité, a Rien de plus étrange que le contraste des figures et des caractères, dans cette association au même travail, qui liait l'un à l'autre Louis XIV et Colbert : le Roi, jeune et brillant, fastueux, prodigue, emporté vers le plaisir, ayant au plus haut degré l'air et les goûts d'un gentilhomme; le

ché à la Surintendance des finances », lorsque le procès fut fait au Surintendant Fouquet. Après la destitution de celui-ci, la Surintendance des iinances fut abolie, et on remplaça cette charge par celle de « Contrôleur général des Finances », dont le premier titulaire fut Colbert. Le pouvoir du Contrôleur général était beaucoup plus limité que celui du Surintendant, auquel avait appartenu Tomnipotence financière.

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ministre, joignant aux fortes qualités de la classe moyenne, à l'esprit d'ordre, de prévoyance et d'économie, le ton et les manières d'un bourgeois. Vieilli avant l'âge dans des devoirs subalternes et des travaux assidus, Colbert en avait gardé l'empreinte : son abord était difficile, sa personne sans grâce, ses traits austères jusqu'à la dureté. Cette rude enveloppe couvrait une âme ardente pour le bien public, avide d'action et de pouvoir, mais encore plus dévouée qu'ambitieuse/ » Il soutint pendant toute sa vie ce travail prodigieux. Dans les instructions qu'il laissa écrites de sa main pour son fils aîné, on trouve cette phrase : « Mon fils doit bien penser et faire souvent réflexion Sur ce que sa naissance l'aurait fait être, si Dieu n'avait pas béni mon travail et si ce travail n'avait pas été extrême. » Colbert était aussi économe que le jeune Roi était prodigue ; mais il savait donner avec empressement pour ce qui était utile à la gloire de la France. Dans une lettre au Roi, il lui dit : « Je déclare, en mon particulier, à Votre Majesté qu'un repas inutile de 3000 livres me fait une peine incroyable; mais, lorsqu'il est question de millions d'or pour la Pologne, je vendrais tout mon bien, j'engagerais ma femme et mes enfants, et j'irais à pied toute ma vie, pour y fournir, s'il était nécessaire. » Voilà des paroles généreuses, qui répondent victorieusement aux critiques que l'on a pu faire en ne tenant pas compte des circonstances et des difficultés.

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