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Aug. Thierry, Tiers État, ch, IV

Goibert donna Fessor au génie national dans toutes les voies de la civilisation, développa à la fois toutes les activités, rénergie intellectuelle et les forces productives de la France. Il prit pour règle de distinguer en deux classes les conditions des gens : celles qui tendent à se soustraire au travail, source de la prospérité de TÉtat, et celles qui, par la vie laborieuse, tendent au bien public. Voici comment il s'en explique dans un discours prononcé le 10 octobre 1665, relativement à un projet de révision générale des Ordonnances : « Observer de rendre difficiles toutes les conditions des hommes qui tendent à se soustraire au travail, qui va au bien général de tout l'État; ces conditions sont : le trop grand nombre des officiers de justice, le trop grand nombre de prêtres, de moines et religieuses; et ces deux dernières conditions non seulement se soulagent du travail, qui irait au bien commun, mais même privent le public de tous les enfants qu'ils pourraient produire pour servir aux fonctions nécessaires et utiles. Pour cet effet, il serait peut-être bon de rendre les vœux de religion un peu plus difficiles et de reculer l'âge pour les rendre valables ; même de retrancher l'usage des dots et des pensions de religieuses ; et de faciliter et rendre honorables et avantageuses autant qu'il se pourra toutes les conditions des hommes qui tendent au bien public , c'est-à-dire les soldats, les marchands, les laboureurs et gens de journée. » N'est-ce pas là le langage du bon sens, de la raison, de la justice? Colbert, en exprimant de telles idées il y a deux

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cents ans, n'était-il pas bien en avance sur son siècle?Bien des gens, aujourd'hui encore, ne manqueraient point de l'injurier pour de tels discours, et de le déclarer là-dessus ennemi de la religion, de Dieu, de la société, de la liberté de conscience, de Tordre et de la paix publique.

Dans le chaos de l'administration financière de l'ancien régime, dont nous avons essayé de donner quelque idée, ce grand et courageux ministre, n'oubliant point son origine roturière, « s'imposa la tâche d'asseoir l'impôt, non sur les privations du peuple, mais sur un accroissement de la richesse commune, et il réussit, malgré d'énormes obstacles, à augmenter le revenu de l'Etat en réduisant les charges des contribuables *. » Il donna une puissante impulsion aux arts et aux manufactures, en même temps qu'à l'industrie et au commerce. Ce fut, il est vrai, selon les habitudes monarchiques, en réglementant toutes choses, en accordant des privilèges, en établissant des prohibitions, mais aussi en introduisant des industries étrangères dont il payait à grand prix les ouvriers et les artistes. M. Levasseur, dans sa belle Histoire des Classes ouvrières en France^ explique très bien comme quoi il était difficile et peut-être impossible en ce temps- là de procéder autrement. La grande industrie ne pouvait pas naitre dans les étroites corporations du moyen âge ; hors des corporations elle ne pouvait vivre que défendue par la protection royale

1. Aug. Thierry, Forbonnais, Pierre Clément, Henri Martin, Dareste de la Chavanne. — Et les Ordonnances de Colbert lui-même.

contre la jalousie des métiers. Il fallait ou abolir toute corporation, ce que Colbert ne songeait pas à faire, ou élever privilège contre privilège, monopole contre monopole : c'est ce qu'il fit. Le titre de manufacture royale était une sorte de palladium, qui mettait l'industrie à l'abri des saisies, des procès et des attaques de tout genre. La manufacture royale ne relevait ni des jurés ni des syndics; elle relevait directement de la Royauté, qui la soutenait de son argent, de ses édits et de ses faveurs, accordant des immunités nombreuses aux ouvriers et aux patrons. Ils n'étaient pas obligés de travailler pour le Roi ; il suffisait qu'ils travaillassent par privilège du Roi. Pour obtenir ce privilège, il n'était pas nécessaire d'avoir fait quelque grande invention ; il suffisait d'introduire en France une industrie étrangère, ou même de donner une forme nouvelle, une impulsion plus vive à quelque industrie indigène qui languissait. L'industriel, protégé contre la jalouse surveillance des corps de métier, pouvait conduire plus librement ses opérations, avoir de plus vastes ateliers, appliquer plus de capitaux à son travail. Voilà comment, avec les manufactures de Colbert, la grande industrie prit racine dans le royaume.

A la vérité, si le privilège eut son utilité relative, ce ne fut que pour un temps. Il en fut de même pour la protection douanière : Colbert se trompa lorsqu'il crut qu'on entretenait l'abondance à l'intérieur en empêchant la sortie des subsistances. Cette erreur d'un grand esprit fut par-

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tagée et l'est encore aujourd'hui par beaucoup d'autres. Robert Peel, après l'avoir partagée aussi, eut la gloire de s'en affranchir et d'attacher son nom définitivement à la liberté des céréales. En toutes choses, la liberté seule est féconde. Les règlements et les prohibitions sont moins une digue contre la fraude qu'une entrave au progrès. Mais Colbert subissait la suite des préjugés du moyen âge, le poids des usages invétérés. Il n'était pas cependant, par instinct, défavorable à la liberté. Ainsi, il écrivait en 1669 : « Il faut laisser faire les hommes, qui s'appliquent sans peine à ce qui convient le mieux ; c'est ce qui apporte le plus d'avantages. »

En résumé, l'œuvre de ce bourgeois de génie fut immense. Comment se fait-il que ce grand ministre, à la fin d'une vie si laborieuse et si dévouée, ait recueilli non l'amour, mais la haine, de ce peuple dont il était sorti et pour lequel il avait travaillé, toute sa vie, de si grand cœur? C'est que l'on fit honneur au Roi du bien qu'avait fait le ministre, et que l'on imputa à celui-ci les maux dont le Roi avait été cause ; c'est que les monarques absolus ont trop de facilité à suivre les entraînements de leur bon plaisir; c'est que, la passion de la gloire militaire et des conquêtes ayant remplacé, dans l'âme du Roi, celles des travaux utiles et des arts de la paix, le mauvais génie de Louvois supplanta dans la faveur du prince le bon génie de Colbert : de là une série de guerres injustes, qui ruina de nouveau les finances et qui réduisit enfin le Contrôleur général aux

lourds impôts et aux mauvais expédients d^autrefois; de sorte qu'il encourut T impopularité de mesures qu'il avait désapprouvées et qu'il avait prises malgré lui pour soutenir rÉtat penchant. Et sa mémoire fut maudite, quand elle eût mérité d'être bénie pour les œuvres qui lui appartenaient en propre. Après sa mort, le mal ne fit que croître, et les années de décadence succédèrent aux années de grandeur.

C'est ainsi que certains enfants du peuple et de la bourgeoisie travailleuse s'élevaient du fond des ténèbres et montaient peu à peu dans la lumière ; mais le plus grand nombre des anciens serfs à peine affranchis de nom, la presque totalité du menu peuple des campagnes demeuraient plongés dans la misère la plus profonde. Tout le monde connaît le tableau poignant de La Bruyère : « On voit certains animaux farouches, des mftles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés de soleil, attachés à la terre, qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible; ils ont comme une voix articulée; et, quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine ; et, en effet, ils sont des hommes. Ils se retirent, la nuit, dans des tanières, où ils viveiit de pain noir, d'eau et de racines. Ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé. »

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La modération calculée de cette humble réclamation finale, en faveur de ces malheureux, par qui tous les autres existent, ne fait que donner plus de force à la sourde indignation qui gronde, là, sous Tironie. Dans ces lignes formidables perce déjà le cri de l'humanité et de la justice, qui va retentir, un siècle après, et se répercuter dans tout Tunivers.

Par l'état où se trouvaient encore les paysans en plein dix-septième siècle, on peut juger de celui dans lequel ils avaient végété jusqu'alors. Un autre noble cœur, Vauban, que le duc de Saint-Simon a qualifié du nom de patriote, créé exprès pour lui, n'est pas moins émouvant en sa précision terrible, lorsqu'il analyse la misère de presque toutes les classes de la société de ce temps. « Par toutes les recherches que j'ai pu faire depuis plusieurs années que je m'y applique, j'ai fort bien remarqué, dit-il, que dans ces derniers temps, près de la dixième partie du peuple est réduite à la mendicité, et mendie effectivement; que, des neuf autres parties, il y en a cinq qui ne sont pas en état de faire l'aumône à celle-là, parce qu'eux-mêmes sont réduits, à très peu de chose près, à cette malheureuse condition; que, des quatre autres parties qui restent, les trois sont fort malaisées, et embarrassées de dettes et de procès ; et que, dans la dernière, où je mets tous les gens d'épée et de robe, ecclésiastiques et laïques, toute la noblesse haute, la, noblesse distinguée et les gens en charge militaire et civile, les bons marchands, les bourgeois rentes et les plus accommodés, on ne peut pas compter sur cent

mille familles *. » Un mot en dira plus que bien des pages . on estime que, de 1689 à 1715^ six millions d'hommes moururent de faim.

Faut-il rappeler la lettre de Fénelon à Louis XIV, en 1692 ou 93?... « Cependant vos peuples, que vous deviez aimer comme vos enfants, et qui ont été jusqu'ici si passionnés pour vous, meurent de faim. La culture des terres est presque abandonnée ; les villes et les campagnes se dépeuplent ; tous les métiers languissent et ne nourrissent plus les ouvriers. Tout comm*erce est anéanti. Par conséquent , vous avez détruit la moitié des forces réelles du dedans de votre État, pour faire et pour défendre de vaines conquêtes au dehors... Le peuple même (il faut tout dire), qui vous a tant aimé, qui a eu tant de confiance en vous, commence à perdre Tamitié, la confiance, et même le respect. Vos victoires et vos conquêtes ne le réjouissent plus : il est plein d'aigreur et de désespoir ; la sédition s'allume peu à peu de toutes parts. Ils croient que vous n'avez aucune pitié de leurs maux, que vous n'aimez que votre autorité et votre gloire... » Telles sont les paroles hardies adressées au Roi par le précepteur du duc de Bourgogne, héritier présomptif du trône.

Ces nobles et généreux esprits , Fénelon , Vauban , Boisguillebert encore *, pour s'être émus des misères du

1. Projet d'une Dîme royale (1707). Collect. des principaux Économistes, t. I, p. 34.

2. Le Détail de la France sous Louis XIV, 1695-1699 : augmenté et complété en 1707.

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peuple et y avoir cherché quelque remède, avaient été disgraciés. On les appelait esprits chimériques, parce qu'ils avaient souci de l'humanité et de la patrie. Cependant les lettres de madame de Maintenon elle-même justifient par des faits nombreux leurs réclamations émouvantes. A plus forte raison les pamphlets publiés soit au dedans, soit au dehors, étalaient-ils les souffrances du peuple épuisé. Dès Tannée 1690, des cris s'étaient élevés contre les abus de la monarchie absolue, dans quinze Mémoires sur le gouvernement de Louis XIV, imprimés à l'étranger, avec ce titre : Les Soupirs de la France esclave qui aspire après sa liberté. L'auteur anonyme y dénonçait en termes véhéments et indignés la misère du peuple, l'oppression de l'Église, de la magistrature, de la Noblesse et des villes. S'élevant contre la doctrine de la monarchie absolue, il réclamait, au nom des droits du peuple, la convocation des États généraux. . . On attendit cette convocation .quatrevingt-dix-neuf ans encore! Cependant le peuple succombait sous les impôts et la corvée. Celle-ci devenait de plus en plus lourde. Tocqueville en explique les raisons : « Jusqu'à la fin du règne de Louis XIV, les grands chemins ne furent point entretenus, ou le furent aux frais de tous

ceux qui s'en servaient, c'est-à-dire de l'Etat et de tous les propriétaires riverains ; mais, vers ce temps-là, on commença à les réparer à l'aide de la seule corvée, c'est-à-dire aux dépens des seuls paysans. Cet expédient pour avoir de bonnes routes sans les payer parut si heureusement

imaginé, qu'en 1737 une circulaire du Contrôleur général Orry l'appliqua à toute la France. Les Intendants furent armés du droit d'emprisonner à volonté les récalcitrants ou de leur envoyer des gamisaires^ » Partout l'arbitraire et la violence. Yoilà, sans compter d'autres plaies, soit cachées, telles que les prisons d'État, soit publiques, telles que les persécutions religieuses, quels étaient les dessous ou les côtés affreux et, si Ton peut ainsi parler, les parties honteuses et horribles de cette monarchie si glorieuse.

A la mort du « grand roi » , l'État devait, en billets au porteur actuellement exigibles, 710 millions; les intérêts de la dette publique s'élevaient à 86 millions ; ces deux dettes réunies formaient un capital de plus de trois milliards. Il y avait en caisse, pour acquitter tout cela et pour vivre, 7 à 800 000 livres ^

C'est donc à la banqueroute imminente que la monarchie du droit divin et du bon plaisir, par ses guerres, ses

galanteries et ses folles prodigalités, avait enfin réduit les finances de la France, si bien relevées par Colbert.

Ainsi, tandis que la monarchie, décidément plus coûteuse qu'utile, n'était plus au niveau de sa tâche, la bourgeoisie arrivait au niveau de la sienne ; le Tiers Etat, avant la fin du siècle, allait se trouver prêt à saisir le pouvoir en déchéance; ce nouvel organe politique et social, après avoir développé lentement son germe dans l'organisme ancien, allait lui succéder.

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