‹ Le peuple et la bourgeoisieChapitre 97 sur 111 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

l'armée

On raconte qu'un naturel de l'Océanie, visitant un de

nos champs de bataille et voyant tant d'hommes massacrés,

demanda au général vainqueur : « Est-ce que vous et les vôtres pourrez venir à bout de manger tout cela ? » Et, le

général s'étonnant, le bon sauvage lui reprocha la cruauté

qu'il y avait à tuer des hommes et en si grand nombre,

c[uand ce n'était pas pour les manger.

La guerre, en effet, se conçoit aux premiers temps, par la nécessité de vivre. Aujourd'hui encore, il arrive que des marins perdus sur l'Océan tirent au sort à qui sera mangé. C'est la fatalité darwinienne, le combat pour la vie : nécessité n'a point de loi. Mais la faim est la seule excuse de l'anthropophagie; et la guerre, autre que défensive, dans la phase de civilisation où nous sommes parvenus, manque d'excuse absolument, aux yeux de la raison.

Heureusement, de même que du travail servile l'homme a tiré son émancipation, de même un temps viendra où,

par le développement toujours croissant des intérêts, ce sera le travail encore qui éliminera la guerre, dernier reste de la barbarie d'où la servitude était née. Il est possible qu'au sein de cette barbarie, la guerre ait eu d'abord des effets favorables, en tuant les faibles au profit des forts, pour lesquels elle était le moyen de survivre, par conséquent Finstrument du progrès; mais, dans Tère de civilisation meilleure où nous sommes arrivés, la guerre est plus désastreuse qu'utile. Le combat pour la vie se continue toujours; seulement c'est par le travail ardent, opiniâtre, par l'activité dévorante, par la lutte des intérêts concurrents, soumis aux inéluctables lois de la force des choses. Primitivement, tout pivotait sur la guerre; aujourd'hui, tout gravite vers la paix. Le commerce, mettant en contact les hommes qui diffèrent de mœurs et de croyances^ chrétiens, juifs, musulmans, bouddhistes, libres penseurs, leur enseigne, sans qu'ils y songent, la tolérance mutuelle; et de cette guerre d'une nouvelle espèce résulte peu à peu la fraternité. De l'égoïsme naît l'altruisme, attachante antinomie.

« La transformation des peuples, devenus industriels et commerçants, de belliqueux et conquérants qu'ils étaient, a plus fait peut-être pour la paix et la liberté du monde, en rapprochant les nations, en les mêlant, en enchevêtrant, en solidarisant leurs intérêts, en dissipant les préventions injustes et les aveugles hostilités, que n'ont pu faire, par leurs efforts et leurs travaux, la philosophie et la politique.

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Les peuples vivaient auparavant par la guerre et le butin, ils vivent aujourd'hui par la production et rechange ; ils se dévoraient tour à tour, ils s'enrichissent mutuellement. C'est le grand fait de la civilisation moderne *. »

L'arbitrage international finira par s'imposer aux adorateurs de la force et préviendra les effroyables tueries et la destruction des richesses publiques.

Entre les deux termes extrêmes, la barbarie violente et la civilisation pacifique, se place l'histoire des armées, particulièrement de l'armée française, dans le sujet qui nous occupe : l'ascension continuelle du peuple.

Le mot armée ne parait pas dans la langue française avant le règne de François I"; antérieurement, pour désigner une troupe réglée, on disait ost ou host (qui se prononçait 6) : d'où resta, jusque sous le règne de Henri IV, la dénomination de « maréchal de l'host m. Cependant, de François P' à Louis XIV, le mot armée finit par passer en usage.

A l'époque mérovingienne, après le partage des terres conquises par les Francs, le service militaire resta inhérent à la possession de ces terres, qu'il fallait défendre. Les conditions du service étaient diverses, selon que l'on possédait des alleux ou de simples bénéfices. Les comtes et seigneurs avaient le droit de lever des troupes sur leurs

1. Allocation du Président de la République française, M. Jules Grévy, aux délégués de la Conférence postale internationale, au Palais de l'Elysée, le 15 octobre 1880.

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domaines et en usaient soit dans leurs guerres privées, soit, plus tard, pour le service du principal seigneur, le Roi. Lorsqu'il avait une guerre à soutenir , il convoquait le bafèf c'est-à-dire les possesseurs de fiefs et leurs hommes. S'il s'agissait d'une guerre générale, il convoquait en outre Yarrière-ban^ c'est-à-dire les milices communales. Jusque sous les Capétiens, il existait autant d'armées que de souverainetés ; chaque seigneur levait la sienne : il y avait l'armée du comte d'Anjou, l'armée du duc d'Aquitaine, du comte d'Auvergne, du duc de Bourgogne, du comte de Champagne, du comte de Flandre, du duc de Normandie, des comtes de Valois, de Chartres, de Vermandois, de Ponthieu, de La Marche, d'Angoulême, de Toulouse, de Périgord , du vicomte de Limoges , des seigneurs de Bigorre, de Comminges, etc. Les barons du domaine royal étaient presque aussi indépendants que les grands vassaux. Louis le Gros, on l'a vu, passa la plus grande partie de sa vie à guerroyer contre ses barons, contre le comte de Mont-Morency, le comte de Melun, et autres.

Tant que dure le régime féodal, le service militaire est une charge de la propriété terrienne : chaque fief est taxé à un nombre d'hommes proportionné à l'étendue des domaines.

La force militaire se compose principalement de cavalerie. — Cavalerie, chevalerie, c'est tout un. — Les valets des hommes d'armes sont les seuls gens de pied : serfs pour la plupart, à peine armés, chargés du bagage de

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leurs seigneurs, ces malheureux sont comptés pour bien peu de chose et ne jouent, dans Tarmée comme sur la glèbe, qu'un rôle conforme à leur état, ne servant guère qu'à relever leurs maîtres désarçonnés dans la mêlée, ou bien à achever les ennemis abattus par eux. C'est pourtant dans cette domesticité armée qu'il faut voir l'origine modeste de notre glorieuse et solide infanterie ^ A la guerre, l'infanterie est l'instrument de la force et de la durée. Elle est à la fois l'agent principal du combat et le point d'appui de tous les autres agents du combat ^. Or l'infanterie, par ses origines et ses sources, soit dans le passée soit dans le présent, est foncièrement peuple, et peuple rural. Puis, à l'élément plébéien, s'ajoute l'élément bourgeois, sorti de la même origine, les milices communales : elles achèvent de s'organiser régulièrement en même temps que les communes elles-mêmes, à l'époque de Louis le Gros. Une Ordonnance datée du commencement de son règne en règle l'organisation et les exercices. Elles se composaient des bourgeois les plus aisés, ou d'hommes levés à leurs frais. Ils marchaient sous la bannière paroissiale, soit pour défendre leurs privilèges, soit pour soutenir le Roi contre les seigneurs. Les communes ainsi émancipées ne reconnaissaient aucune autorité intermédiaire entre elles et le Roi. A son premier appel, elles devaient mettre leurs troupes en campagne. Cette insti-

1. A. Charpentier, officier d'infanterie, Études sur l* Armée fra?içaise.

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