‹ Le peuple hier, aujourd'hui,demainChapitre 4 sur 11 · III. Je dirai d'abord ce qu'on doit entendre par Peuple · texte numérisé non relu

III. Je dirai d'abord ce qu'on doit entendre par Peuple

Je montrerai ce qu'il était liler ; je suivrai les transitions successives qu'il a dû subir jusqu'à l'époque moderne.

J'exposerai ce qu'est le Peuple ai^ourd'lial ; les

mouvements en sens divers qui le travaillent à l'heure présente et ce que l'avenir lui réserve selon le côté vers lequel il inclinera. Appuyé de l'expérience de ces dernières années , il me sera possible de faire pressentir les deux alternatives qui l'attendent : ou bien uneRé\rolution sociale , telle que le passé n'en a jamais vue et menant fatalement à un despotisme féroce et brutal devant peser sur tous et courber tous les fronts dans la poussière , en attendant le relèvement par l'épreuve et le sacrifice ; ou bien l'apaisement et la concorde , fruit de la raison , de l'intelligence et de la foi en Dieu , par l'affirmation des droits et des devoirs de l'homme.

Tel sera , selon les voies de la Providence , Tétat du Peuple demain.

r PARTIE.

HIER

C^ qu'on doit entendre par Peuple.

I. Au sens le plus général, le Peuple c*est tout le monde; c*est la collection des individus dont se compose une nation , une société déterminée. Ainsi on dit : le Peuple romain , le Peuple français , etc. , etc. ; et , sous cette dénomination commune , on comprend , sans exception, tous les membres de Tunité sociale que régit le même gouvernement.

Cependant, comme chez les anciens, presque partout, on distinguait dans la même Société deux classes séparées par des différences radicales ; celle des hommes libres et celle des esclaves, le mot peuple désignait exclusivement ceux-là ; les autres, en dehors du droit humain, n'étant que des choses et non des personnes.

Puis, dans la classe des hommes libres, les uns Tétaient plus, les autres moins , les uns jouissaient de certains droits politiques et civils dont les autres étaient privés; on nomma ces derniers plebs, la plèbe; et le peuple» en ce sens, se composa de tous ceux qui appartenaient à la classe inférieure assujettie à divers degrés, selon les lieux et selon les temps, à la classe supérieure ou privilégiée ; de sorte que , dans la plupart des sociétés anciennes , il existait trois ordres correspondant à autant de conditions différentes d*existence: les hommes du privilège, nobles, praticiens, etc., la plèbe et les esclaves.

Plus tard, sous Tinfluence du Christianisme, l'esclavage antique aboli peu à peu, les sociétés transformées se partagèrent également en deux classes distinctes, Tune, investie de droits obstinément refusés à Fautre ; Tune dominante et Tautre dominée, l'une généralement riche, l'autre généralement pauvre; et cette dernière reçut particulièrement le nom de Peuple.

Cette dénomination s'est perpétuée jusqu'à nos jours avec la distinction qu'elle exprime; et c'est dans ce sens que nous employons le mot Peuple.

C'est la classe dominée en opposition avec la classe dominatrice, la cldissejusquà hier politiquement esclave en opposition avec la classe politiquement libre.

IL Tel que je viens de le définir, le peuple forme dans toute société le plus grand nombre.

Voyons quelle est son œuvre.

« 11 y a des hommes qui, sous le poids du jour, sans cesse exposés au soleil, à la pluie, au vent, à toutes les intempéries des saisons, labourent la terre, déposent

dans son sein.avec la semence qui fructifiei'a, une purtioD de leur force et de leur vie, en obtiennent ainsi, à la «uftur de leur front, la nourriture ni'cessaire à tous. Ces hommes là sont des hommes du peuple.

» D'autres exploitent les forêts, les carrières, les milles, descendent k d'immenses profondeurs dans les entrailles du sol. aûn d'en extraire le sel, la houille, le

lerai, tous les matériaux indispensables aux métiers, arts. Ceux-ci, comme les premiers, vieillissent dans

dur labeur pour procurer à tous les choses dont ils ont besoin. Ce sont aussi des hommes du peuple.

* D'autres fondent les métaux, les façonnent, leur donnent des formes qui les rendent propres à mille usages variés; d'autres travaillent le buis, d'autres tissent la laine, le lin , la soie, fabriquent les étoffes diverses . d'autres pourvoient de la mCnie façon aux uécessités qui dérivent ou de la nature directenjent. ou différentes de l'état social. Ce sont encore des bommea du peuple.

> Plusieurs, au milieu de périls continus, parcourent les mers pour transporter d'une contrée à l'autre ce qui est propre à chacune d'elles, ou luttent conti'O les flots et les tempêtes, sous les feux des tropiques comme au milieu des glaces polaires, soit pour augmenter par la pèche la niasse commune de subsistances , soit pour arracher k l'Océan une multitude de productions utiles à la vie humaine. Ce sont encore des hommes du peuple.

• Et qui prend les armes pour la patrie, qui la défend, qui donne pour elle ses plus belles années et son sang?

|ui se dévoue et meurt pour la sécurité des autres, pour

leur assurer les tranquilles jouissances du foyer domestique, si ce n*est les enfants du peuple?

» Quelques-uns d'eux aussi à travers mille obstacles, poussés psr leur génie, développent et perfectionnent les arts, les lettres, les sciences qui adoucissent les mœurs, civilisent les nations, les environnent de cette splendeur éclatante qu*on appelle la gloire, forment enfin une des sources , et la plus féconde , de la prospérité publique. Ainsi en chaque pays , tous ceux qui fatiguent et qui peinent pour produire et répandre les productions, tous ceux dont Faction tourne au profit de la communauté entière , les classes les plus utiles à son bien être, les plus indispensables à sa conservation , voilà le Peuple.

Otez un petit nombre de privilégiés ensevelis dans la pure jouissance, le peuple, c'est le genre humain.

» Sans le peuple, nulle prospérité, nul développement, nulle vie ; car point de vie sans travail, et le travail est partout la destinée du peuple. Qu'il disparut soudain, que deviendrait la Société ? Que deviendrait une nation privée de tout ce qu'elle doit à l'incessant labeur de ces hommes en utilité les premiers de tous ? elle ne subsisterait pas vingtHiuatre heures. »

Sur un milliard environ d'individus dont se compose la population du globe, plus de neuf cents millions appartiennent au peuple. L'histoire du peuple est donc l'histoire du genre humain ; l'état du peuple représente donc son état véritable, et ses progrès sont réellement ceux de l'humanité.

» Le peuple est l'arbre qui ne meurt point qui subsiste

indéSTiiroent ; les individus dont les feuilles qui se ronouvelleril chaque année, qu'il nourrit de sa sève et qui contribuent, pendant quelles vivent , h l'entretenir. Ce qui par son éclat attire les regards , et trop souvent fait oublier le resie, la vraie grandeur dans tous les ordres, les vertus éiiiinentes, le génie, ce sont les fleurs dont l'arbre se pare et qui manifestent les fécondes puissances qu'il renferme en soi. »

» Une nation, dit Rousseau, peut être considérée comme un corps organisé vivant et semblable à celui de l'homme ; le pouvoir souverain représente la tête, les lois et les coutumes sont le cerveau, principe des nerfs et siège de l'entendement et de la volonté, dont lea juges et les magistrats sont les organes; l'agriculture l'industrie et le commerce sont la bouche et l'estomac qui préparent la subsistance commune; les finances publiques sont le sang qu'uue sage économie, faisant fonction du cœur, envoie distribuer par tout le corps la nourriture et la rie ; les citoyens sont le corps et les membres qui font mouvoir et travailler la machine, et qu'on ne saurait blesser en aucune partie, qu'aussitôt l'impression douloureuse ne s'en porte au cerveau, si l'organisme est dans un élat de santé. »

m. Tous les maux qui affligent l'humanité sur la terre ne retentissent nulle part plus vivement que sur le peuple. Il en est d'inévitables, maïs que le temps et les circonstances aidées de la raison et de l'intelligence pourront atténuer dans l'avenir,

n y aura toujours des maladies, des souffrances physiques; mais elles pourront diminuer à mesure que les

causes qui les produisent, comme la misère, les vices, Tabus des choses bonnes destinées à notre usage par la Providence, diminueront elles-mêmes.

Il y aura toujours des souffrances morales ; mais elles diminueront à mesure que l'homme vivant plus de la vie spirituelle, pluB maître de soi, de ses passions désordonnées, de ses penchants brutaux, s'écartera moins des lois éternelles de Tordre.

€ Il ne faut point ranger parmi les maux, la mort pourtant si redoutée ; car c'est l'ignorance ou le remords qui la redoute. La mort, qui pour l'animal est le terme inconscient de la vie , loin d'être un mal pour l'homme , est le premier des biens, puisqu'elle est le passage à un état meilleur, à une existence plus élevée; une transformation ascendante et non , comme elle le parait aux sens qui trompent, une destruction. Quand le vêtement est usé, l'homme véritable s'en dégage, et libre des liens qui le retiennent , des voiles qui s'étendaient entre lui et la vraie lumière, splendide et léger il prend son essor vers des régions plus belles. >

Outre les maux inhérents à notre condition terrestre, il en est qui viennent de la Société, et ce ne sont ni les moins nombreux ni ceux dont le poids s'aggrave le moins sur la race humaine. Mais il faut pour les atténuer que l'homme, plus soucieux des destinées qui l'attendent au-delà de cette vie, réagisse contre les penchants mauvais qui l'inclient au mal , qu'il diminue ainsi les maux dérivés des vices de la Société, et perfectionne la Société elle-même; et que de cetto action et de cette réaction réciproque de l'individu sur la Société et de la Société sur l'individu s'accomplit le

progri^s social îtidiviiluel d'où naîasoot l'oflre général et le bien être de tous.

Il lie faut pas cependant s'abuser sur ce bien être et s'imaginer qu'il peut exister, pour l'homme, un état de sntisfaction absolu, appela bonheur, dana lequel se reposent et se perdent ses désirs pleinement satisfaits ; c'est une vaine et dangereuse illusion. Le désir dans l'homme est étemel, parce qu'il tend irrésfetiblGment à un bien sans mesures ou h Dieu qui est le bien infini.

Rien de limité ne peut le satisfaire, il aspire toujours au-delà et, si cédant à la séduction d'une espérance trompeuse, on s'est figuré que quelque bieti terrestre pouvait remplir l'immensité du cœur, ne trouvant jamais ce bien . on prend en dégoût tous les autres , et on devient incapable d'en jouir.

Les biens à notre portée, miceasairement finis, s'enchaînent les uns aux autres par un développement iden tique avec notre propre développement dans le vrai et dans ie bien essentiels, c'est-i'i-dire en Dieu ; mais ne nous mettent pas à l'abri des maux inhérents a notre nature ou dépendants de la Société ; il faut subir les uns et les autres quand nous ne pouvons les éviter, et nous efforcer d'en atténuer l'impres-sion en considérant que l'état réel de l'homme sur la terre n'est qu'une voie de transition et d'épreuves dont la coui'te durée n'atteindra son terme qu'à l'heure de notre séparation ici bas.

IV. « Il vous importe donc beaucoup à vous pauvrej^ deshérités qui, sans nulle comparaison, avez la plus grande part dans les maux dont la Société abonde, d'en connaître l'origine et le remc'sde. tel que l'indique, non une simple

vue spéculative de l'esprit, mais l'infaillible expérience des siècles qui ne trompe point, parce qu'elle est l'expression des lois invariables de l'humanité ; il vous impori» de rassembler vos forces, de les ordonner pour qu'elles convergent en un même point et représentent une même volonté.

» Mais, pour réunir toutes les volontés en une seule, il faut une commune foi et un commun amour. Car on veut selon ce qu'on croit, et selon ce qu'on aime ; et pour vouloir selon la raison, il faut se garder et de vains rêves stériles et s'affranchir des passions en lutte avec l'ordre qu'elles troublent et qu'elles ne sauraient vaincre.

» Nous sommes à une époque décisive, à l'un de ces moments solennels, où se résoud pour l'humanité, le problème de l'avenir. Le Peuple le sent : un instinct puissant l'avertit que le monde, ayant accompli une période de son développement, va se transformer et que dans le nouvel âge qui s'ouvre, sa plac^ à lui, jFteupte, doit être toute autre que celle qui fût la sienne dans les âges précédents.

Un grand danger le menace à l'heure de cette transformation, il importe de l'en avertir. On tentera, sous le voile de la défense de ses intérêts, de tromper sa bonne foi, de capter sa confiance pour 1 entraîner à l'abîme des Révolutions.

L'expérience a tant de fois réussi aux habiles et aux fourbes, qu'ils chercheront encore , comme toujoui*s , à Tentraîner à leur suite, et malheur a lui s'il cède à leurs perfides insin\iations. Ils font retentir bien haut le prestige de ses droits et le laissent sciemment dans l'ignorance de ses devoirs, dont nul ne peut se croire affi^anchi.

IjC Peuple dans l'antiquité.

Le Peuple, chez les nations anciennes, n'existait pas; ce que nous appelons le Peuple, c'étaient les esclaves. Ils cultivaient le sol , faisaient le service inté • rieur de la maison, exerçaient les arts mécaniques, quelquefois les arts libéraux et les plus importants , tels que la médecine.

» L'homme libre , membre de la cité et seul, à ce titre, investi des fonctions publiques, gouvernait, administrait, jugeait , ou , affranchi de tout autre soin que des soins domestiques , vivait oisif , soit de ses revenus , soit des revenus de l'État. .

> L'homme libre pouvait posséder, ne dépendait que des lois , participant de droit et de fait à la souveraineté, et c'était là son caractère.

» L'esclave, au contraire, vendable et achetable, était, comme le cheval et le bœuf, la propriété du maître, dépendait de ses volontés , n'en pouvait lui-même avoir aucune, pur instrument, pure chose, privé qu'il était, selon le droit alors admis, de personnalité et de nom. »

Je ne veux pas rechercher les origines de l'esclavage ; je constate seulement qu'après les souvenirs effacés des traditions primitives qui rattachent l'humanité au domaine de la puissance créatrice, devant laquelle il y a pour tous les êtres égalité de droits . l'esclavage n*a pu

reposer que sur le droit de la foi-ce; se traduisant d*abord dans la famille par le pouvoir du père , pouvoir modéré sans doute par le sentiment affectif envers répouse et les enfants, et maintenu lui-même par Tidée prédominante de la dépendance du pouvoir suprême dont il n'était que le délégué. Plus tard, ces vestiges de dépendances s'étant effacés peu à peu , Thomme n'a plus retenu que son droit de domination s'exerçant sur réponse , réduite avec les enfants à toutes les volontés et caprices du chef

L*esclavage , après la guerre , a été considéré parfois comme un progrès , par l'épargne de la vie des peuples vaincus ; mais il n*y a là encore que l'expression du droit de la force.

Les conditions de Tesclavage étaient variables chez les peuples. Nous le voyons chez les Romains sous sa forme la plus cruelle.

Remarquons cependant qull n*en avait pas toujours été ainsi; tant que les principes monarchiques se conservèrent à Rome sous des formes aristocratiques, les mœurs romaines furent bonnes, et Tesclave fut heureux. « Les premiers Romains travaillaient et mangeaient avec leurs esclaves. Ils avaient pour eux beaucoup de douceur et d'équité. » (Montesquieu.)

Mais lorsqu'il n'y eut plus de pouvoir dans cette société et que toutes les passions furent déchaînées, l'esclave devint redoutable, parce qu'il avait aussi ses passions et que la passion de dominer était exaltée par la servitude môme. 11 fallut suppléer au frein du pouvoir par des lois inhumaines , et elles furent atroces , insensées , absurdes.

Tout ce que les Mstoriens de l'i^poqu© nous rapportent, témoigne de la plus honteuse atrocité et de la dégradation où était descendue l'humanité sous la prédominance du paganisme.

Le nombre des esclaves à Rome s'est progressivement accru jusqu'à la décadence de l'empire. Mais , on dehors de ceux-ci. il y avait h l'origiae deux classes profondément séparées : les Plébéiens [gentes mmores) et les Patriciens [génies mt^jores) ; le peuple et une aristocratie de race possédant les richesses et le pouvoir.

Cette distinction fut le principe d'une lutte intestine qui dura sans inteimption jusqu'à la fin de la République et dans laquelle on peut suivi-e la marche lente vers l'affranclùssement progressif des masses opprimées.

L'aristocratie organisée en familles avait sous sa dépendance de nombreux clienls sur lesquels elle exerçait une autorité arbitraire, presque sans limites. Celte institution se rapprochait fort de l'esclavage et tenait aussi de la domination absolue que le vainqueur, dans l'antiquité,, fiiisait peser sur le vaincu. On suit avec intérêt dans les Iwtoriens le récit de la lutte énergique et prolongée que les Plébéiens soutinrent contre les Patriciens pour secouer ce joug écrasant.

Ce fut une guerre de plusieurs siècles dans laquelle, à force de persévérance, les Plébéiens triomphèrent enfin. Ils comprii'ent que pour vaincre, une action régulière et continue était nécessaii-e. L'institution du Tribunat leur fournit le moyen d'exercer cette aclio». Peu h peu ils se firent ailmettre aux grades les plus élevés du commandement militaire et à toutes les magistratures.

Lorsque les richesses et la luxe qu'elles engendrent, la

mollesse et la volupté, eurent corrompu la nation entière: lorsque César, chef, après Marius, du parti populaire, concentra en ses mains tous les pouvoirs et institua Tempire, il fut Tinstrument et le représentant de la dernière victoire du peuple.

Ce qu'était l'esclavase dans l'antiquité.

La condition du Peuple , sous Tempire du paganisme, ne différait pas de celle de l'Esclave. Il importe de montrer ce qu'était l'esclavage dans l'antiquité.

Plus des deux tiers des habitants des pays les plus civilisés étaient plongés dans l'Esclavage et uniquement employés à repaître les sensualités de l'autre tiers. Cela seul donne une idée effrayante du mépris de l'homme pour l'homme, de la puissance de l'égoïsme et de l'étendue de la corruption qui devait en résulter. Aussi que de cruautés se commettaient alors et avaient cours d'usage, de mœurs, de loi dans la société I

Les maîtres avaient un pouvoir absolu sur les esclaves, et pouvaient ou les rouer de coups ou les mettre à mort à leur gré.

Un édit de Claude défend d*assommer un esclave uniquement parce qu'il est vieux et infirme. C'était aussi la c^utmne, pour s'en débarrasser dans ce cas, d'exposer

ces malheureux dans une île du Tibre : et le même édit accorde la liberté à ceux qui avaient, été ainsi exposés, s'ils recouvraient la santé.

Une loi de Constantin, que tous les historiens s'accordent à regarder comme oaraclérisant l'introduction de l'esprit chrétien dans la législature, rt^rime les excès des maîtres envers les esclaves,

■ Que chaque maître, dit l'empereur, use de son droit ■ avec modération et qu'il 8oit condamné comme homicide, s'il tue volontairement son esclave à coups de bâton ou de pierre ; s'il lui fait, avec un dani. une blessure mortelle ; s'il l'empoisonne ; s'il le suspend à un lacet ; s'il fait déchirer son corps par les ongles des bêtes féroces; s'il sillonne ses membres avec des charbons ardents, etc., etc., la plume se lasse à énumérer toutes ces horreurs.

Les hommes qui auraient dû éclairer leur siècle sur ces énormités. les voyaient et les commettaient eux-m^mos de sang froid. Nos esclaves sont nos ennemis, disait Caton : mot cruel, dit M. lYopIong, qui servait d'excuse h tout ce que la tyrannie domestique peut inventer de plus odieux. C'était aussi la maxime constante de ce sévère censeur d» vendre ses esclaves âgés à un prix quelconque, plutôt que de les garder comme un fardeau inutili; ; et île pernietlre à ses esclaves mâles d'avoir commerce avec ses femmes esclaves, moyennant quelque argent que le mâle lui payait pour ce privUège.

Pollion, ami d'Auguste, entretenait des murènes d'une énorme grosseur auxquelles il faisait jeter des esclaves pour pâture.

Le sénateur Q. Flaminius fit mettre à mort un de ses

esclaves, sans autre motif que de procurer un spectacle nouveau à un de ses complaisants qui n*avait jamais vu tuer un homme.

Aux funérailles des gens riches, on égorgeait souvent un certain nombre d'esclaves comme des victimes agréables à leurs mânes.

A Rome, quand un maître était assassiné, on condamnait à mort tous ses esclaves.

On peut lire dans Tacite Thorrible scène dont on fut témoin, lorsque le Préfet de la ville, PedatUus Secundus, fut assassiné par un de ses esclaves. Le mort n'en avait pas moins de 400 ; tous, selon Tancienne coutume, devaient être conduits au supplice. Ce cruel et pitoyable spectacle, dans lequel tant d'innocents allaient recevoir la mort, émut de compassion le peuple qui en vint jusqu'à s'émeuter pour empêcher cette horrible boucherie. Le Sénat, en perplexité , délibérait sur l'affaire, lorsqu'un orateur, nommé Cassius, soutint avec énergie qu'il était nécessaire de mener à bout la sanglante exécution, non seulement pour obéir à l'ancienne coutume, mais encore parce qu'il serait impossible , sans cela , de se préserver de la mauvaise volonté des esclaves. <« Nos ancêtres, dit-il, se défièrent toujours du caractère des esclaves, même de ceux qui, nés dans leurs maisons, pouvaient avoir conçu dès le berceau de Taffection pour leurs maîtres; mais depuis que noiis avons des esclaves de nations étrangères, il n y a pas d'autre moyen pour contenir cette canaille (colluviem) que la terreur. >

La cruauté prévalut ; l'audace du peuple fut réprimée ; on couvrit la route de soldats et les 400 infortunés furent conduits au supplice.

Tel est le cas qu'on faisait de la vie des esclaves ! Et toutes ces choses que nous avons peine à croire, li'étaient pas considérées comme des excès, pas même cojnnie des abus, mais comme l'exercice-du droit natureUui-mêmo. Tout cela se passait journellement sous les yeux sans exciter la plus légère censure, .sans la plus faible protestation de la part de ce tas d'écrivains qui passaient leur vie à déclamer sur les mœurs.

« Dans une société où moins de dixmtflioîts d'hommes diâposaientde la liberté de plus de cent ving millions de leur semblables, on conçoit la facilité que leurs diverses cupidités avaient à se satisfaire. L'esclavage était une source inépuisable de corruption ; la seule définition légale do l'esclavage disait tout : Non lam vilis quam nullus ; moins vil que nul. »

Lo maître avait le droit de vie et de mort sur l'esclave, et l'esclave ne pouvait acquérir qu'au profit du maître. Vous lisez au livre XXI' du titre I" de l'édit Ediles au sujet de la vente des esclaves : * Ceux qui vendront des esclaves doivent déclarer aux acheteurs leurs maladies » et défauts : s'ils sont sujets à la fuite ou au vagabondage ; s'ils n'ont point commis quelques délits ou dommages Si. depuis la vente, l'esclave a perdu de sa

» valeur, si, au contraire, il a acquis quelque chose comme » une femme qui aurait eu un enfant;.. ... si l'esclave » s'est rendu coupable d'un délit qui mérite la peine capi- » taie ; s'il a voulu se donner la mort; s'il a été employé

» à combattre les bêtes dans l'arène, etc.. etc »

B Immédiatement après ce titre, vient un article sur la vente des chevaux et autre bétail, commençant de la

même manière que celui de la vente des esclaves : < Ceux » qui vôndent des chevaux doivent déclarer leur dé&ute, ^ leurs vices ou leurs maladies, etc. »

Toutes les misères humaines sont renfermées dans ces textes que les légistes romains énonçaient sans se douter de l'abomination d'un tel ordre social.

» Les cruautés exercées sur les esclaves font frémir; un vase était - il brisé , ordre aussitôt de jeter dans les viviers , le serviteur maladroit dont le corps allait engraisser les murènes favorites ornées d*anneaux et de colliers.

> Un maître fait tuer un esclave pour avoir percé un sanglier avec un épieux, sorte d'arme défendue à la

servitude.

» Les esclaves malades étaient abandonnés ou assommés ; les esclaves laboureurs passaient la nuit enchainés dans des souterrains, on leur distribuait un peu de sel, et i[s ne recevaient l'air que par une étroite lucarne.

» Le possesseur d'un serf pouvait le condamner aux bêtes, le vendre à des gladiateurs, le forcer à des actions infâmes. Les Romaines livraient aux traitements les plus cruels, pour la faute la plus légère, les femmes attachées à leur personne. >

L'instinct de la cruauté se retrouvait dans les peines applicables aux crimes et aux délits : la loi prescrivait la croix (à laquelle fut substituée la potence), le feu, la décollation, la précipitation, l'étranglement dans la prison. . . la livraison aux bétes, la condamnation aux mines, la perte de la liberté

Jetons un dernier regard sur ce monde païen et ne craignons pas de sonder toute la profondeur de la plaie, qui rongeait l'humanité, si nous voulons bien apprécier le prodige du remède divin qui Ta guérie.

Un usage épouvantable provenant de la même cause que nous venons de signaler et qui est la plus grande preuve de Fesprit de cruauté réfléchie parmi les peuples les plus civilisés du polythéisme, c'est celui des spectacles de gladiateurs , classe d'hommes composée de captifs , d'esclaves , de malfaiteurs condamnés aux derniers supplices, que l'on nourrissait pour cette destination et qu'on faisait paraître par milliers dans d'immenses amphithéâtres où ils étaient condamnés à se mettre en morceaux les uns les autres pour le plaisir des citoyens de tout rang et de tout sexe.

Ces spectacles dévoraient quelquefois vingt ou trente miUe hommes dans l'espace d'un mois. Tout Rome, tout l'univers païen se ruait à ces boucheries. Là, nulle pitié, même instinctive. Lorsque les mourants demandaient grâce, c'était aux plus jeunes femmes romaines que le plaisir de la leur refuser était réservé en donnant d'un geste le signal de leur mort.

« Et il ne faut pas mettre ces horreurs sur le compte de deux ou trois monstres ; les plus doux princes s'y abandonnaient avec une égale fureur. L'historien Dion rapporte que Trajan, lors de son triomphe sur les Daces, donna des spectacles de gladiateurs qui se prolongèrent pendant 121^ jours et où s'entredéchirèrent dix mille gladiateurs et onze mille animaux féroces ... Et, chose qui glace l'âme et paralyse le jugement, Pline le Jeune, dans* le panégirique qu'il adresse à cette occasion à Trajan, ne

laisse pas tomber un mot de censure et de pitié sur ces abominables jeux. . . »

Ces mœurs féroces étaient devenues tellement naturelles que les victimes s'y prêtaient avec une sorte de résignation stupide . . .

En ce temps là, les bêtes féroces avaient acquis une sorte d'immunité. La loi étendait sur elles le patronage refusé à Tesclave. 11 était défendu sous peine de mort de les tuer dans leurs antres sauvages, afin de les réserver pour dévorer des hommes dans les jeux du cirque.

On peut juger par là quels instincts tyranniques devaient ressortir dans les mœurs privées et quelles lourdes chaînes devaient peser sur tout ce qui était faible : les enfants, les femmes, les esclaves, les malheureux et soi-même dans l'adversité.

Les enfants naissant*?, condamnés à mort par les pères, étaient chaque jour exposés à périr de froid ou de faim ; on les jetait sur les bords des chemins et des bandes de loups, descendant toutes les nuits des Abruzzes, venaient les dévorer.

liCfi eselaTes ne Mont pa» de» hommefi.

11 fallait justifier aux regards delà raison et de Tintelligence, cette façon d'agir que nous semblons ne pas comprendre ; on n'y a pas failli.

La philosophie antiqnie, par l'organe de» plus hauts

reprosBiitauts, refuse aux esclaves h dignité d'homme. La race des esclaves était une race vile, qui était loiu d'approcher de celle des hommes libres ; c'était uhb race dégradée par Jupitei' lui-même, marquée par la nature d'un sceau humiliant et destinée travance 'a cet étal d'abjection et d'avilissement.

Homère non» dit que < Jupiter a ôté aux esclaves la

moitié de l'esprit. » Nous trouvona dans Platon lea

traces de la même doctrine : < on dît que dans l'esprit des

esclaves il n'y a rien de sain ni d'entier et qu'un homme

prudent ne doit point se fier à cette classe d'hommes. *

D disait encore : « si un citoyen tue son esclave . la loi

déclare le maintenir exempt de peine, pourvu qu'il se

purifie par des expiations : mais si un esclave tu» son

maître, on lui fait subir tous les traitements qu'on juge à

propos pourvu qu'où ne lui laisse pas la vie. »

Aristote allait plus loin dans sa théorie de l'esclavage.

[.Au cliapitre de sa Politique où il expose les éléments qui

l.tjomposent la famille, après avoir établi qu'une famille

\ parfaite est formée de personnes libres et d'esclaves :

I < 11 en est, dit-il, qui pensent que l'esclavage est une chose

L'hors do l'ordre de la □atui'e, puisque c'est la loi seule

I qui fait les uns libres, los autres esclaves, tandis que la

[ sature iie tes distingue en rien. »

I Ailleurs , il attribue à la nature le dessin exprès de produire des hommes de deux sortes; les uns, nés pour la liberté, les autres pour l'esclavage... 11 faut citer ce sage : « La nature a soin de créer les corps des homl » mes libres différents des corps des esclaves ; les corps

» de ceux-ci sont robustes et propres aux services de » première nécessité ; ctux des hommes libres, au con- » traire, bien formés, quoique inutiles pour les trayaui » serviles, sont aptes à la vie civile, laquelle consiste » dans le maniement des choses de M guerre et de la » paix.

» Cependant, il arrive souvent le contraire ; il échoit » aux hommes libres un corps d'esclave et à Fesclaveune » âme libre. Il n'y a pas de doute que si le corps de > quelques hommes l'emportait sur les autres par autant » de perfection que Ton en voit dans les images des » dieux, tout le monde serait d'avis que ces hommes » fussent servis par ceux qui n'auraient point la même » beauté en partage. Si cela est vrai, en parlant du corps, » c'est encore plus vrai en parlant de Tâme; bien qu'il ne » soit pas aussi facile de voir la beauté de l'âme que celle » du corps. Ainsi on ne peut douter qu'il n'y ait quelques » hommes nés pour la liberté, comme il y en a d'autres » nés pour Tesclavage ; esclavage non seulement utile » aux esclaves eux-mêmes, mais encore juste. »

Dès lors l'esclave n'était pas considéré comme une personne, mais comme une chose, selon la jurisprudence romaine : « Reducti in hanc conditionem non pro personnts, sedpro rébus, imopro nullishabebanlur. »

Aristote range l'esclave parmi les propriétés du maître dont l'autorité, ajoute-t-il, ne s'exerce pour Futililité de l'esclave que par accident et pour ainsi dire comme un résultat, puisqu'il n'est pas possible que l'autorité se conserve si l'esclave vient à périr.

Le môme auteur, traitant dos moyens naturels d'ao-

quérir, comprend , au nombre de ces moyens , l'art de la guerre; car, dit-il, l'art de la chasse n'en est qu'une partie : c'est celle dont on fait usage contre les bêtes fauves ou contre les hommes qui, destinés par la nature à obéir, refusent de se soumettre : en sorte que la nature même déclare qu'une telle guerre est juste. {Extv. de la politique cFAristote)

Telle est la doctrine exposée sans objection par la philosophie ; doctrine communément admise encore du temps de Cicéron. On sait avec quelle froide indifférence l'orateur romain parle du préteur Domitius qui fit crucifier impitoyablement un pauvre esclave, pour avoir tué un sanglier avec un épieu , sorte d'arme défendue à la servitude.

Peut-on s'étonner après cela que ces êtres, traités partout comme des vils animaux et avec bien moins de sollicitude que ceux de quelque valeur, que l'on refuse de reconnaître pour des hommes, se soient révoltés contre leurs oppresseurs et aient suscité parfois d'épouvantables massacres ?

Leur nombre était partout si considérable qu'ils devenaient souvent un objet de terreur. On ne craignait rien tant que de les voir se concerter et se soulever.

U faut, dit Platon , que les esclaves ne soient pas ensemble du même pays.

C'était une difficulté qui sollicitait sérieusement l'attention des politiques; l'on ne savait par quels moyens prévenir les inconvénients qu'amenait cette immense multitude d'esclaves. Aristote déplore la difficulté que l'on avait à trouver la manière de les traiter. « A la vérité.

dii-il, la manière dont on doit traiter cette classe d'hommes est chose difficile et pleine d'embarras ; car si Ton use de douceur , Us deviennent insolents et veulent s'égaler à leurs mmtres ; si on les traite avec dureté, ils conçoivent de la haine et machinent des complots. »

Le nombre des esclaves dans tous les pays civilisés était prodigieux.Dans un recensement à Athènes on compta vingt mille citoyens et quarante mille esclaves. Dans la guerre du Péloponôse il n'en passa pas moins de vingt mille à l'ennemi au rapport de Thucydide. Le même auteur nous apprend qu'à Ghio, le nombre des esclaves était très considérable et que leur défection qui les fit passer dans les rangs des Athéniens mit leurs maîtres dans une grande extrémité.

Aristote dit que les Thessaliens se virent dans de grands embarras à cause de la multitude de leurs Pénesles ; la même chose arriva aux Lacédémoniens à cause des Ilotes ; et ces peuples à chacun de leurs revers se sont vus menacés par les complots des esclaves.

En Grèce, les esclaves étaient de véritables bêtes de somme. Les Lacédémoniens étaient nourris par les Ilotes, les Cretois par les Périéciens, les Thessahens par les Pénestes.

L'outrage de l'esclavage personnel était ajouté à la dureté de l'esclavage réel. « Us étaient soumis, dit Montesquieu, à tous les travaux hors de la maison et à toutes sortes d'insultes dans la maison. Us ne pouvaient avoir aucune justice, ni contre les insultes, ni contre les injures. L'excès de leur malheur était tel qu'ils n'étaient pas seulement esclaves d'un citoyen, mais encore du public ; ils appartenaient à tous et à un seul. »

* Mais ce n'était rien aiicore au prix de la loi épouvanlable du Cri/ptia ou de l'embuscade qui , regardant le tnalheureus Ilote comme ennemi domestique, faisait de Tassassinat de l'esclave un exercice pour le jeune citoyen et opprimait ainsi jusqu'à la servitude même. »

A Rome, la multitude des esclaves était telle que lorsqu'à une certaine ^^poque on proposa de leur donner un costume distinctif, le Sénat n'opposa à cette mesure dans I la crainte que s'ils venaient à connaître leur nombre, I l'ordre public ne fut mis en danger : et à coup sûr ces précautions n'étaient point vaines, puisque déjà, longtemps auparavant, les esclaves avaient fréquemment dévasté l'Italie par la piraterie et le brigandage .

I Dans des temps plus rapprochés, Spartacus, à la tôte ' de plus de quarante mille esclaves , fut pendant quelque lemps la terreur de l'Italie et ne put être soumis que par les plus habiles généraux de Rome.

Le nombre des esclaves dans la ville était monté à un r tel escès que beaucoup de maîtres les comptaient par F 'Centaines Nous avons cité l'horrible massacre de quatre cents esclaves lors de l'assassinat du Préfet de Rome.

Pudentia . femme d'Apuleius , en avait une telle quantité qu'elle n'en donna pas moins de quatre cents à ses flls. r C'était devenu un objet de luxe, et les Romains s'effor- I cèrent à l'envie de ae distinguer par le nombre de leurs esclaves. Ils voulaient qu'^ cette question : Quot pascU servoa. combien paît-il d'esclaves ? selon l'expression de Juvénal, on en put montrer une multitude, La chose vint \ tel point qu'au témoignage de Pline, le cortège d'une mille ressemblait à une véritable armée.

Ce n*otait pas seulement en Grèce et eu Italie qu on trouvait cette abondance d'esclaves; César, dans ses commentaires, fait foi de la multitude d'esclaves qu'il y avait dans la Gaule.

Si nous nous reportons vers les peuples barbares , nous apprenons d'Hérodote que les Scythes , h leur retour de la Médie , trouvèrent tous leurs esclaves soulevés et se virent forcés de leur céder la place eu abandonnant leur patrie. A Tyr , les esclaves se soulevèrent contre leurs maîtres et , grâce à leur nombre immense, ils purent les massacrer tous. Nous relaterons ailleurs ce remarquable passage de l'histoire de Tyr.

On s'étonnera peut-être de développements si étendus sur la condition de l'esclavage antique; mais il était nécessaire ce semble , d'exposer dans toute sa hideuse réalité la dégradation où était tombé le monde, pour apprécier l'importance et la grandeur du remède qui sauva l'humanité d'une inévitable ruine.

Proi^réii fiuecf^itiftlfii de l'affriuichliweiiieiit

des Peuple».

Tous les progrès que la science sociale a pu réaliser en faveur du peuple, ont eu pour pomt do départ les doctrines du Christianisme.

Toutesles foia que, répudiant ces doctrines, la Société a tenté do modifier les rapports entre les classes en vue d'uii plus grand bien être pour l'humanité, elle n'a fait qu'aggraver la misère du peuple sans lui procurer aucun progrès moral.

L'esclavage dominait dans le monde à la naissance du Christianisme ; le despotisme de la force s'étendait partout et était devenu le principe du droit universel. La doctrine nouvelle apportait au monde des principes depuis longtemps méconnus et . le premier entre tous , l'égalité humaine < devant Dieu; uou l'égalité dans uiie même » race, dans une même cité, mais l'égalité de tous les > hommes dans l'unité d'une même nature, sans accep- * lion do juifs ni de gentils, l'égalité, enfin, des enfants » du même père qui les embrasse tous dans un même

tvnour. »

Le mariage plus pur et plus saint se spirilualise dans sa source ; il est l'union des âmes avant d'être l'union des corps. Les derniers restes île polygamie disparaissent avec le divorce. (1) « L'épouse , jadis esclave , devient réellement la compagne de l'époux , et cette union ne

(I) Ls question du mariage et du divorce est de la plus haute importance sur le développement de la population , eu point de vue

hé mariage, civil soux le rapport des intérSts. est religieux soua le rapport des âmes ; il est animnl pour le corps.

« Ce n'était pas le divorce qui était permi.s à Rome , mais seule- > ment la répudiation. » Dans ces siècles voisins de l'état de nfltm'e, les sexes n'élaient point égaux en droits , la force avait l'enipire, et le divorce eut été regardé comme une loi de démence. Dans tous les i3 et dans tous les pays, les femmes ont été préposées à la garde

cesse qu'à la tombe pour bientôt se rejoindre encore : et si la loi morale apparaît seule dans cette indissoluble union , elle n*est cependant que l'expression de la loi physiologique même avec laquelle elle forme une harmonie divine. »

L'enfant est aussi dès sa naissance un être vénéré ; un sacrement l'initie à la vie chrétienne et l'élève à la dignité et au droit de l'homme. Sa vie ne dépend plus du caprice des parents. Le pouvoir absolu du père s'est changé en un devoir de protection et d'amour.

des mœurs; mais plus on croit le dépôt sacré, plus on surveille et on asservit le dépositaire.

Le divorce chez les Romains était un châtiment et non une convention. Ils se vengaient de leurs femmes coupables de deux manières également redoutées , par la mort réelle , ou par la pépttdiation , espèce do mort civile et d*opinion

Les dames romaines, soumises à des lois si sévères, donnèrent peu de sujets de plainte à leurs maiis, et il ne faut pas être surpris que cent ans se soient écoulés sans offrir un exemple de répudiation.

Mais quel rapport pourrait-on trouver entre le divorce reçu chez les Romains et celui qu*on adopta en France en 1792? < L*un était une loi de modestie , Tautre une loi d'audace. A Rome, le divorce était le gardien des mœurs; en France, il en sera le corrupteur. > (M"' Necker).

« Le désordre des lois ne cessa plus dans Rome, et jusqu^aux derniers jours de Tempire, la licence fut dans la feunille et la violence dans rÉtat. Ju vénal exerce sa verve satyrique contre les dames Romaines, qui trouvaient le secret de changer de mari huit fois dans cinq ans. Saint Jérôme rapporte qu*il a ru enterrer, à Rome, une femme qui avait eu vingt-deux maris.

» Mais la nature ne perd jamais ses droits, et elle se retrouve dans les opinions , là même où elle n'est plus ni dans les mœurs ni dans les lois : sur les monuments funéraires élevés aux épouses, on lit, comme le plus bel éloge qu'on puisse faire de leurs vertus , qu^elles n'ont eu qu*un époux : Cotijuffipiœ^ inclitœ, univirœ.

^^^^ello ost la première constitution de la famille ; tel est ^^K premier titre d'affraDcliissement de l'iiunianité, de ^^B>olitioii de l'esclavage par le Christianisme. ^^BCe résultat contraste bleu avec les idées dominantes du ^^H^ide antique, idées que la philosophie d'alors n'avait ^^U eougé k détruire, qu'elle avait élevées, au contraire, à la hauteur des doctrines sociales.

Le stoïcisme lui-même, imprégné à la fin par les principes de la morale évangélique, n'y avait rien changé en réalité. Mais on était loin, cependant, des idées de Platon et d'Aristote sur l'esclavage.

A ce jnoment, sous l'empreinte des idées chrétiennes, le langage de la philosophie du droit est bien différent.

Dès lors, ■ la sermiude est appelée contre nature. — » La nature a établi entre les hommes une certaine

> parenté... En ce qui concerne le droit naturel, dit

■ Ulpien, tous les hommes sont égaux — Par le

B droit naturel tous les hommes naissent libres, »

On peut donc dire que jusque là, dtfns la grande œuvre de régénération sociale, l'impuissance des hommes était évidente. « Le monde romain s'agitait de toutes parts et

> m&rigsiait pour un grand changement, on commentait » les fables anciennes auxquelles on ne croyait pas ; on » tentait de rajeunir le paganisme; mais on ne faisait » qu'ajouter au chaos des opinions, sans trouver une » croyance qui put mnimer l'esprit de l'homme et lier les * Dation» entre elles. > Le Chnslianvsme seul eut cette

Usance. (Viltemain).

Abolition de l*e«clairai;e.

I. Qui a aboli Tesclavage chez les peuples chrétiens? Est-ce le Christianisme seul ?

Tel est Tobjet de notre examen.

« Personne n'ose mettre en doute aujourd'hui que rÉglise catholique ait exercé une puissante influence dans Tabolition de Tesclavage : c'est là une vérité trop claire et qui saute aux yeux avec trop d'évidence , pour qu'il soit possible de la combattre. »

M. Guizot reconnaît les efforts et le succès avec lesquels l'Église travailla à l'amélioration de l'état social. « Nul » doute, dit-il, qu'elle ne luttât obstinément contre les » grands vices delà Société, par exemple, contre l'escla- » vage. » Mais, quelques lignes plus loin, comme s*il regrettait de lui avoir fait trop large la part qui lui revient, à cet effet il ajoute : « on a beaucoup répété que l'aboli- » tion de l'esclavage dans le monde moderne était du » complètement au Christianisme, je crois que c'est trop > dire : l'esclavage a subsisté longtemps au sein de la » Société chrétienne sans qu'elle s'en soit étonnée ni fort » irritée. »

M. Guizot se trompe fort s'il croit démontrer que l'abolition de l'esclavage n'est pas due exclusivement au christianisme, en représentant que l'esclavage a subsisté

longtemps au milieu de la Sociélt^ chrétienne. Pour procéder en bonne lo^que, il fallait préalablement considérer si rabolition soudaine de l'esclavage était possible ; ai l'esprit d'ordre et de pais qui anime l'Eglise pouvait lui permettre de w'eiigager dans une entreprise qui, sans loi faire atteindre le but proposé, aurait bouleversé le

Le nombre des esclaves était immense ; l'esclavage était profondément enraciné dans les idées , dans les mœurs, dans les lois, dans les intérêts sociaux et individuel ; système funeste, sant^ rloute, mais qu'il était témémire de prétendre arracher d'un seul coup.

On doit juger que, le nombre des esclaves lilant partout si considérable, il était impossible de prôcher la liberté sans mettre le monde en feu.

Nous avons dans les temps modernes un terme de comparaison qui, sur une échelle plu)4 petite, peut servir 3'exemple : dans une colonie où les esclaves noirs seront en grand nombre, qui osera les mettre tout îl coup en liberté? Or, combien les difficultés a'augmentent-elles, ^elle dimension colossale n'acquiert pas le péril lorsl'il s'agit, non d'une colonie, mais do l'univers ! L'état intellectuel et moral des esclaves les rendait [capables de faire tourner un tel bienfait à leur profit et celui de la société ; dans leur abrutissement, aiguillonié-8 par la rancune et le désir de vengeance que les mau- ^Tais traitements entretenaient dans leur cœur, ils auraient iproduit en graml les scènes sanglantes dont ik avaient lians de» temps antérieurs, souillé les pages rie 'histoire. Et que serait-il alors arrivé? La société, dans péril, se serait mise en garde contre les principes qui

favorisaient la liberté, elle les aurait regardés dès lors avec une prévention et une méfiance soupçonneuse ; et les chaînes de la servitude, loin de se relâcher, auraient été rivées avec plus <le force.

De cette masse immense et brutale d*hommes furieni mis, sans préparation, en liberté, il était impossible qu'on vît sortir une organisation sociale ; car une oi^anisation sociale ne s'improvise pas, surtout avec des éléments semblables ; et, dans ce cas, puisqu'il eût été nécessaire d'opter entre l'esclavage ou l'anéantissement de Tordre social, l'instinct de conservation qui anime la société aussi bien que tous les êtres, aurait indubitablement amené la continuation de l'esclavage là où il aurait subsisté et son rétablissement là où on l'aurait détruit.

Si l'on eut fait des tentatives insensées les esclaves eaxmêmes n'auraient pas tardé à protester contre ces tentatives; ils auraient réclamé une servitude qui du moins leuT assurait le pain et l'abri ; ils auraient repoussé une liberté incompatible avec leur existence même.

L'homme, avant tout, a besoin d'avoir de quoi vivre, et> les moyens de subsistance venant à lui manquer, la liberté même ne saurait lui plaire. Lorsque la misère est excès— sivo, il est difficile qu'elle n'amène pas avec elle l'avilissement, qu'elle n'étouffe pas les sentiments les plus généreux, n'ôte pas toute leur magie aux mots d'indépendance et de liberté.

» La Plèbe, dit César, en parlant des Gaulois, est presque au niveau des esclaves ; de soi-même elle n'ose rien , sa voix n'est comptée pour rien , et il est beaucoup de gens de cette classe qui , accablés de dettes et de

tribut», ou opprimés par les puissants, se liiirenl aux nobles en servitude; on exerce sur ceux qui se sont ainsi livrés les mêmes droits que sur les esclaves. »

Des exemples du môme giînre ne manquent pas dans les temps modernes ; on sait qu'en Chiae il y a une grande quantité d'hommes esclaves dont la servitude n"a -pas d'autre origine que l'incapacité où ils se sont trouvés, eux et leurs pères de pourvoir à leur subsistance.

Ces réflexions . appuyées sur des faits que personne ne pourra contacter, font voir jusqu'à l'évidence que le Christianisme a fait preuve d'une profonde sagesse en procédant avec tant de ménagement à l'abolition de l'esclavage ; il fit en faveur de la liberté de l'homme tout ce qui était possible ; s'il ne s'avança pas plus rapidement dans cette œuvre, c'est qu'il ne pouvait le faire sans compromettre l'entreprise même, sans apporter de graves obstacles à l'émancipation désirée.

Que veut doue dire M. Guizot lorsque, après avoir admis que lo Christianisme travailla avec empressement à l'abolition de l'esclavage, il lui objecte qu'il consentit longtemps à sa durée? Est-illogique d'inférer de là qu'il n'est point vrai que cetiinmense bienfait soit dû exclusivement au Christianisme ?

L'esclavage a duré longtemps en présence de l'Eglise, cela est vrai; mais il alla toujours eu déclinant et ne dura qu'autant qu'il était nécessaire pour que le bienfait se réalisât sans violence, sans secousse, sans que son universalité et sa durée fussent comproulises.

< Il faut retrancher de l'influence de l'Eglise sur l'esclavage, plusieurs siècles durant lesquels elle fut proscrite. regardée toujours en aversion et dans l'impossibilité abso-

lue d*exercer une action directe sur Torganisation sociale. On doit également laisser de côté une bonne partie des siècles postérieurs; puisque rÉglise ne faisait que de oooameftcer à exercer une influence directe et publique, quand survint Tirruption des Barbares du nord, laquelle se combinant avec la dissolution dontTempire était atteint et qui se répandant d*une manière efiâroyable , produisit un bouleversement tel, une confusion si informe de langues, d*usage, de mœurs, de lois, qu^il était presque impossible de faire sentir avec fruit une action régulatrice.

> Si la traite des nègres, bien que resserrée dans des pays et des circonstances déterminées, résiste encore au cri universel de réprobation qui s*élève de tous les points du monde contre une telle infamie, comment osera -t- on s'étonner, comment pourra -t -on reprocher au Christianisme que lesclavage ait encore subsisté quelques siècles après que lui-même eût proclamé la fraternité des hommes entre eux et leur égalité devant Dieu? »

II. L*Eglise catholique fut plus sage que la Philosophie; elle sut dispenser à Thumanité le bienfait de rémancipalion sans injustice ni bouleversement. Voyons quelle fut sa conduite pai' rapport à l'abolition de l'esclavage :

« La première chose que fit le Christianisme par rapport aux esclaves, fut de dissiper les erreurs qui s'opposaient non seulement à leur émancipation universelle, mais même à l'amélioration de leur état : c'est-à-dire que la première force qu'il déploya dans l'attaque fut, selon sa coutume, la force des idées.

> Ce premier pas était d'autant plus nécessaire qu'il en était du raal de l'esclavage comme de tous les autres. Tout mal social est toujours accompagné de quelque eri-eui' qui le produit. Celait une opinion accréditée partout, que la race des esclaves était une race vile. dégradée, marquée par la nature d'un sceau humlJiaut et destinée d'avance à cet état d'abjuctiou et d'avilissement. Cette doctrine infâme, démentie par la nature, par l'histoire, par l'expérienoe, mais qui ne laissait pas de compter des hommes distingués parmi ses défenseurs^, lious la voyons proclamer pendant de.s siècles h la honte de l'humanité et au scandale de la raison jusqu'à ce que le Cbi'istianisme soit venu la dissiper par la revendication des Droits de l'homme. >

Le Christianisme ne prononce sur les esclaves qu'une senle parole : ■ 11 les déclare égaux , en dignité de nature, à tous les hommes, égaux à tous dans la participation aux grâces que l'Iilsprit divin va répandre sur la terre.

L'apôtre St-Paul proclame avec insistance qu'il n'y a pas de différence enti-e l'esclave et l'homme libre.

« Vous êtes tous enfants de Dieu par la foi qui est en lUS-Christ. Il n'y a plus ni gentil, ni juif, ni barbare, soythe, ni esclave, ni libre; mais vous n'êtes tous

qu'un en Jésus-Christ. »

Après avoir entendu les oracles du Paganisme inventant des doctrines pour abais,ser do plus en plus les malheureux esclaves, le cœur se dilate aux accents de cette vois qui proclame les grands principes d'une fralernilê et d'une égalité absolues. On se plaît à

contempier ces millions d*bomiDes levant , à cette vois^ « leurs yeux au ciel et exhalant un soupir d*espérance.

Il en fut de cet enseignement du Christianisme comm de toutes les doctrines généreuses et fécondes : ell pénètrent jusqu*au cœur des sociétés et y demeuren déposées comme un germe que le temps se charge développer.

Mais ces doctrines, répandues par des hommes, duren être d'abord mal interprêtées et exagérées, et il y en eut qui prétendirent que la liberté chrétienne était la proclamation de la liberté universelle.

Les esclaves, s'entendant déclarés fils de Dieu, égaux à leurs maîtres et aux plus puissants de la terre, il n*est pas étonnant qu'ils aient exagéré les principes de la doctrine nouvelle et en aient fait des applications qui n'étaient ni justes en soi, ni susceptibles d'être réduites en pratique.

L'apôtre St-Paul faisant allusion à cette erreur disait : « que tous ceux qui sont sous In joug de la servitude, » sachent qu'ils sont obligés de rendre toute sorte d'bon- » ueurs à leurs maîtres, afin de n'être pas cause que le » nom et la doctrine de Dieu soient blasphémés. »

Le même apôtre, en même temps qu'il conseille l'obéissance aux esclaves, rappelle énergiquement les obligations qui pèsent sur les maîtres , et établit, d'une façon expresse , l'égalité de tous les hommes devant Dieu.

« Il y a dans le cœur de l'homme un sentiment de noble indépendance qui ne lui permet pas de s'assujétir à la volonté d'un autre homme, si on ne lui montre des

I légîtimos sur lesquels puisscnl s'appuyer les pro- )ns du comtuandemeiit ; m ces litres sont accom- 6s de rajsou et de justice, surtout s'ils ont leurs es fiaus les grands objets de l'amour et de la vénûa de rhoiiuiie , l'iiilelligence se convainc, le cœur it et rhomme cède. Mais si la raison du comman- Slt n'est que la volonté d'un autre homme , si l'on ne TB pour ainsi dire que l'homme en face de l'homme, \ fermentent dans l'esprit les pensées d'égalitô, alors ï dans le cœur le sentiment de l'indépeudancp, le ; se redresse avec liei'té et les passions frémissent, rsqu'il s'agit d'obtenir une obéissance volontaire et ble. il faut que l'homme se uache et disparaisse dans qui commande, et qu'on ne voie plus en lui que le tentant d'une puissance supi^rieure ou la persoimifin des motifs qui montrent au sujet la justice et ité de la soumission : de cette manière oii n'obéit plus l'olonté d'un autre, à cause de ce qu'est cette volonté Je-même: mais parce qu'elle représente un pouvoir rieur, ou qu'elle est l'interprète de la raison et de la le; dès lors, l'homme ne voit plus sa digidté outraît l'obéissance lui devient douce et supportable. " lus avons remarqué que tels n'étaient point les titres esquels se fondait l'obéissance des esclaves avant le stiaoismer.

Christianisme, en prêchant l'obcbtsance, eut soin de mder sur des titres divins; et s'il conserva aux i^s leurs droits, il leur enseigna aussi formellement < obligations. Là oii prévalurent les doctrines cbréaa , les esclaves purent se dire : « Nous sommes

» malheureux, il est vrai, la naissance, la pauvreté, ou les » revers de la guerre, nous ont condamnés à l'infortune ; » mais, enfin, on nous reconnaît pour hommes , pour » frères ; entre nous et nos maîtres il y a une réciprocité » d'obligations et de droits. »

Entendons, en effet, le langage de l'Apôtre : « Vous, esclaves, obéissez à ceux qui sont vos maîtres selon la chair dans la simplicité de votre cœur comme à Jésus- Christ lui-même ; ne les servez pas seulement lorsqu'ils ont l'œil sur vous comme si vous ne pensiez qu'à plaire aux hommes, mais comme serviteurs de Jésus-Christ; servez les avec affection, regardant en eux le Seigneur non les hommes, sachant que chacun recevra la récompense du bien qu'il aura fait, soit qu'il soit esclave, soit qu'il soit libre; Et vous, maîtres, agissez de même à leur égard, ne les traitant point avec menaces, sachant que vous avez les uns et les autres un maître commun au ciel devant lequel il n'y a point (T acception de personne. >

Telle est la première voie d'influence de l'Eglise pour combattre l'esclavage ; elle se prend à la force des idées.

Les esclaves sont des hommes ; traités jadis comme de vils animaux, battus, mutilés et mis à mort selon la volonté ou le caprice des maîtres, l'Eglise les considère comme revêtus de la dignité des hommes libres ; le droit de vie et de mort sur eux est de fait aboli, et les peines sévères de l'Eglise, l'excommunication ou une longue pénitence, atteint le maître qui, de son autorité, a fait ôter la vie à son esclave.

La sollicitude de l'Eglise s'étend aussi à la dignité des esclaves et à la considération dont ils se trouvaient privés.

Raser les cheveux était parmi les Goths une ignominie presque aussi cruelle que la mort ; l'Eglise pouvait permettre cette pénalité sans contracter Tespèce de souillure qui s*attache à Tefiusion du sang ; cependant, devant la puissance de ce préjugé, elle ne voulut pas permettre d'imprimer au front de l'esclave cette marque d'humiliation ; et quand elle commande aux évoques de livrer aux juges les esclaves coupables, elle leur commande de ne point tolérer qu'on les rasât.

Aucun soin n'était superflu pour faire disparaître l'une après l'autre les odieuses exceptions qui frappaient les esclaves.

loycns eaiployés par rÉslIsc p«ur aUkramchlr

les esclaves.

I. Ce n'était pas seulement l'amélioration de l'esclavage que poursuivait le Christianisme, il tendait à son abolition. « La force seule des idées chrétiennes et l'esprit de charité qui se répandait partout avec ces idées, attaquait si vivement l'état de l'esclavage que cela devait tôt ou tard en amener Tabolition. La société ne peut jamais demeurer longtemps dans un ordre de choses qui se trouve en opposition avec les idées dont elle est imbue. »

Selon les doctrines chrétiennes, tous les hommes ont

une commune origine et une même destinée, tous sont égaux devant Dieu ; tous sont obligés de s*aimer et de se secourir dans leurs nécessités.

Le Christianisme s'étendait partout , prenait partout racine, s'emparait de toutes les classes sociales ; comment dès lors Tesclayage pouvait-il durer ; comment des choses si opposées pouvaient-elles subsister ensemble ?

Les lois, il est vrai, étaient en faveur de l'esclavage ; ce n'est pas contre elles que s'exerça d'abord laction du Christianisme ; il s'attacha à se rendre maître des idées et des mœurs , leur communiqua une impulsion nouvelle, leur donna une direction différente.

En pareil cas, que peuvent les lois ? Leur rigueur se relâche, leur observance se néglige ; on commence à douter de leur équité, on dispute de leur utilité, on remarque leurs effets funestes , et eUes tombent peu à peu en désuétude. Cela suffit souvent pour les abolir.

Mais TEglise ne s'est pas contentée de cette hifluence, elle appela à son aide d'autres ressources.

II convenait, pour assurer l'œuvre de l'émancipation, de mettre à l'abri de toute attaque la liberté des affranchis, liberté qui se voyait souvent combattue et mise en grand péril.

La liberté des esclaves nouvellement émancipés tombés sous le patronage de l'Église, fut ainsi mise à couvert contre les attaques de l'injustice et s'entoura d'une inviolabilité sacrée : l'usage qui s'introduisit alors de faire prononcer l'émancipation dans les églises fut très favorable au progrès de la liberté.

Une autre institution du Christianisme qui témoigne de

88 constante sollicitude en faveur rie l'esclavage est celle

du rachat des captifs.

A l'heure où toutes les' nations europâennes civilisées

avaient vu disparaître l'esclavage, les malheurs rie la

guerre avec les Barbares de VOrienl entraînaient encore 'la captivité des peuples; captivité plus funeste parce I qu'eUe pouvait les conduire aux dangers de l'apostasie.

L'Eglise ne négligeait rien pour conjurer de pareils I malheurs. Les prêtres s'occupaient du rachat ries captifs I et y consacraient les biens ecclésiastiques et même les 1 Tases sacré;^.

Un concile du VII* siècle qui impose la suspension I i l'évéque qui aurait liétruil les vases sacrés ajoute avec fune prévoyance généreuse: * pour loul autre motif m que celui du rachat des captifs. »

Une fois le captif rendu à la liberté, l'Église ne le I laissait pas privé de sa protection ; elle lui délivrait ries i. lettres rie recommandation en vue de le préserver de l vexations nouvelles pendant son voyage et rie lui fournir I les moyens de réparer les pertes souffertes pendant sa l captivité. Jamais elle ne permettait de réclamer le prix I du rachat et, si quelques-uns parfois se trouvaient par [ leur famille ou par eus- mêmes en mesure de l'exonérer [de cette charge, ce produit, qui u'êtait toujours qu'uu I don volontaire, était employé à la délivrance de nouvelles f Tictimes du malheur.

Ce zèle de l'Église pour une œuvre si sainte dut coiitri- ' buer d'une manière extraordinaire à diminuer le nombre l des esclaves ; et l'inHuence eu fut d'autant plus salutaire, I qu'il se développa précisément k l'époque où il en était le

plus besoin, c'est-à-riire Asns ces siècles où la dissolutit de l'empire romain, l'irruption des barbares, la Huctuation de tant de peuples divers et la férocité des natioas euvahissantes rendirent les guerres si fréquentes et l'einpiro de la force partout habituel et prépondérant,

» Sans l'intsi'vention bienfaisante et libératrice du Christianisme. Ib nombre immense des esclaves légués par la vieille Société à la Société nouvelle loin de diminuer se serait augmenté de plus en plus ; car partout oh prévaut le droit brutal de la force, si ce droit n'est arrêté et adouci par un élément puissant, le genre humain marche rapidement à l'avilissement, d'où il résulte nécessairement que l'esclavage gagne du terrain, »

Un autre moyen dont se servit l'Eglise pour abolir l'esclavage, fut de conserver aux malheureux que leur misère avait conduit à cet état, un moyen d'en sortir. On a déjà remarqué plus haut que l'indigence était une des sources de l'esclavage, et nous avons cité un passage de J. César qui atteste que cela se voyait fréquemment chez les Gaulois, On sait aussi qu'en vertu du droit antique, celui qui était tombé dans l'esclavage, ne pouvait recouvrer la liberté que conformément h la volonté de son maître; puisque l'esclave étant une véritable propriété, nul n'en pouvait di^posersansleconsentement du maître , l'esclave lui-même moins que tout autre.

» Ce droit était conséquent avec les doclrines païennes ; mais le Christianisme regardait la chose tout autrement, et si l'esclave était encore à ses yeux une propriété, il ne laissait point d'être homme, L'Eglise refusa de suivre sur ce point les règles strictes des autres propriétés, et dès

qu'il H6 présentait le moindre <louto, à la prenii6re occasion favorable, elle ne manquait pas de se mettre du côté

i de l'esclave. »

Un fait qui ufl peut passer inaperçu dans lo sujet I qui m'occupe, c'est la conduite de l'Eglise k l'égard des I Juifs.

> Ce peuple singulier qui porte sur son front la marque

I du proscrit, cherche à consoler son infortune en accumu-

I lant des trésors, et semble vouloir m venger rlu mépris

l.dans lequel le laissaient les autres peuples en suçant leur

■ substance par d'insatiables usures. En ce temps, la dureté

Ket la cruauté des lois et des mœurs anciennes concernant

Ile débiteur n'étaient point efTacées ; un était loin d'estimer

I encore à son juste pris la valeur de la liberté, et il ne

r manquait pas d'exemples de personnes qui la vendaient

pour sortir de leurs uécossités ; il était donc urgent d'em-

pocher que le pouvoir de la richesse des juifs ne prit un

accroissement démesuré, au détriment de la liberté des

■chrétiens. >

m Ce qui prouve que ce péril ne fut point imaginaire, c'est

le triste renom qui depuis tant de siècles, s'attacha aux

juifs en cette matière ; les faits dont nous sommes encore

aujourd'hui lus témoins, confirment ce que nous avan-

Lçons. « Le célèbre Herder, dans son Astarté, ne craint

l> pas do pronostiquer que les fils d'Israël avec le temps.

• et grâce à leur conduite systématique et calculée, par-

• viendront à faire de tous les chrétiens leurs esclaves. » Si celte crainte eitraordinaire ol bizarre a pu entrenlaus

a tête d'un homme distingué, dans das circonstances qui litODt à coup sûr inSniment moins favorables aux juifs, que

n'avait~on h redouter de ce peuple dans lea temps malheureux où nous nous reportons ?

L'Eglise suivait donc avec une prudence vigilauto tous les pas des juifs et ne perdait aucune occasion de protéger leurs esclaves chrétiea'i.jusqu'à ce qu'enfin elle put leur défendre d'en avoir.

Le lU' Concile d'Orléans, tenu en 538, défend aux juifs d'obliger les esclaves chrétiens à des choses contraires à la religion de Jésus-Chinst. Cette disposition qui garantissait la liberté de l'esclave dans le sanctuaire de la cimscience, le rendait respectable aux yeux de son maître lui-même ; c'était d'ailleurs une solennelle proclamation de la dii^nité de l'hciinme ; c'était déclarer que la servitude ne pouvait étendre son domaine jusqu'à la région sacrée de l'esprit.

Cela néanmoins ne suffisait pas ; il convenait encore de faciliter aux esclaves des juifs le ino3'en de recouvrer la liberté.

Trois ans après, en 343, un autre Concile d'Orléans (le IV'), permit de racheter, en payant au maître juif un prix convenable, les esclaves chrétiens qui s'enfuiront dans l'église-. ■

Le même Concile dispose que le juif qui pervertira un esclave chrétien , sera condamné à perdre tous ses esclaves.

L'Eglise s'avançait tous les jours avec cette unité de plan, cette constance admirable que ses ennemis même ont reconnu en elle.

De nouveaux progrès dans cette voie se remarquent vers la fin du même sièle. Dans le Concile de Mâcon,

^^^ aucui

^B Air

célébré en 581 ou 582. il est expressément défendu aux juifs d'avoir des esclaves chrétiens, et l'on peraiet de racheter ceux qui se trouvent en leur possession au prix le douze soua.

La même prohibition se rencontre dans le Concile de Tolède célébré en 589. L'Eglise manifeste dès lors sa volonté sans déguisement : elle ne veut permettre en aucune façon qu'un chrétien soit esclave d'un juif. Ainsi l'Ëglise, par mille et mille moyens, abolissait la laîne de l'esclavage sans jamais dépasser les limites que [uaient la justice et la prudence; elle fait<ait ainsi disparaître d'entre les chrétiens cet état dégradant et contraire à leurs idées grandioses sur ta dignité de l'homme, et à leur.s généreux sentiments de fraternité et d'amour.

On a pu juger par ce qui préc<^dâ de la répugnance du ihristiauisme pour le maintien de l'esclavage et la faus- ' B6lé de l'assertion de M Guizot qui lui reproche de ne s'en être ni étonné ni irrité ; on a vu que tout ce qu'a pu tenter l'Eglise en faveur de l'e.-jclavage, elle l'a fait en respectant les règles de la justice, en recourant aux conseils de prudence, moyens plus efficaces qu'une conduite lirrétlécbie et aveugle qui eut plutôt agravé le mal contre lequel l'Eglise voulait réagir.

i On est donc en droit d'affirmer que c'est le catholicisme qui a aboli l'esclavage, malgré les idées, les piœurs, les inléiéts, les lois, qui opposaient à cette enlreun obstacle en apparence invincilile ; on a vu H'Église déployer contre l'esclavage une attaque si large, il variée, si efficace, que cette odieuse chaîne a été brisée

sans un seul coup violent ; exposée à Taction des plus puissants agents, elle est allée se relâchant peu à peu, se dénouant et enfin tombant en pièces. >

Action de l'^i^llfic en flkvear de l'esclave allkranclil.

L'œuvre du Christianisme en laveur des esclaves ne serait pas complète, si, après les avoir tirés du joug humiliant où ils avaient jusque là vécu , après les avoir appelés à l'égalité humaine devant Dieu, après les avoir conquis à la liberté, il n'était pas intervenu pour les soustraire à la profonde misère où ils devaient inévitablement tomber et leur faire regretter leur ancienne servitude. Les soucis de l'existence alors ne les préoccupaient pas ; ils appartenaient à un maître qui avait intérêt à les nourrir, à 'les entretenir, comme il nourrissait un animal de valeur dont il tirait quelques services. Mais une fois affranchi de la dépendance du maître, Thomme libre devait vivre de son travail, et la nouveauté de son état, rétroite limite de son intelligence, devaient le replonger vite dans la misère, et lui faire désirer le retour au passé. L'œuvre de l'Eglise demeurait inachevée, il fallait davantage.

Nous avons vu déjà le Christianisme prenant sous son patronage les esclaves émancipés, les rendant à leur

I recommandant aux i^vêques et aux prêtre?

a'ils fussent en mesure de pourvoira leurs

Nous avons dit ce que le Paganisme faisait à Rome des esclaves vieux, infirmes ou malades: abandonnés sans secours dans une île du Tibre, ils ne tardaient pas 'a périr de faim. On a vu aussi ce qu'i] faisait des enfants nouveau-nés chétifs ou contrefaits.

Le Christianisme ne pouvait demeurer indifférent devant tant de misères et c'est de lui que sont sorties ces œuvres admirables appliquées it toutes les misères et tous les besoins de ces hommes hier encore esclaves et devenus Peuples aujonrd'iiui.

C'est donc toujours pour le Peuple qu'a travaillé le Christianisme dans l'organisation de toutes les institutions pour les malades, les infirmes, les vieillards, et pour l'enlance.

Ces institutions si progressivement accrues et si modifiées selon las circonstances pour s'adapter aux nécessités auxquelles elles étaient appelées à poun^oir. sont trop connues pour qu'il soit besoin de les éiiuuiérer. Toutes sont nées du Catholicisme ; il n'y en a pas une seule qui vienne d'ailleurs.

La nécessité de ces institutions reconnues si utiles à l'heure de leur établissement, ne l'est pas moins aujour^ d'hui; elles sont même devenues plus urgentes eu égard aus populations plus nombreuses auxquelles elles s'appliquent.

On paraît en ce moment vouloir tenter de les supprimer comme inutiles ; mais cela n'aura de durée que la période de folie sociale que nous subissons. Ce coup de vent

passé, on y reviendra nécessairement avec plus d*ardeiir; puisse cette épreuve ne pas causer au peuple trop de malheurs et à la Société trop de désastres !

l/état du Peuple dans les tcwapm aii

Laissant un instant de côté Tinfluence du Christianisme pour Tabolition de Fesclavage antique, Nous voulons exposer les modifications successives qu'a subie la condition du peuple dans les temps modernes.

La condition du peuple à Rome ne différait guère de celle de resclavage; l'abolition de celui-ci ne s*opén qu*avec une extrême lenteur et par progrès presque insensibles. On peut dire que jamais elle n*a été complète au sein même d*uue civilisation avancée ; on en pooira ju^'er lorsque je parlerai de Tépoque présente.

Le premier pas vers Taffranchissement ne fut qa^one lê[:i:ère modification de la servitude. Le Serf, en effet, ne se distin«jcuait de Tesclave ancien que par une dépendance pei*soimeIle un peu moins profonde. Le oiariage religieux lui créait une famille, et c'était beaucoup déjà.

(Quoique inféodé à la glèbe et appartenant lui et les siens au possesseur du soi, un faible commencement de propriété, très précaire, il est vrai, était cependant compatible avec son état. Si le Ciiractère d'homme n'était pas respecté en lui, il y était du moins reconnu.

lie servage, à l'originft, s'iitemlail également à l'habitant des Tilles où s'agglomérait la population industrielle et commerçante. Le besoin que l'on avait d'elle, lo profit que les classes privilégiées recueillaient de ses travaux , ses efforts pour tirer de la richesse , les moyens d'acqaélir, à prix d'argent, les immunités qu'elle convoitait, changèrent peu à peu sa condition jusqu'à l'époque ou commença cette opiniâtre et glorieuse lutte dont l'affranchissemeat des communes fut le fruit.

Cette révolution, car c'en était une et plus grande que l'on ne pouvait le soupçonner alors, constitua proprement le Tien» Étal.

Jusque là, le peuple c'élait le Serf, Placé au bas degré de la Société, il en portait tout le poids. Sans droits aucuns, il ne voyait au-dessus de lui que des maîtres, et tons ses devoirs se résumaient dans le devoir absolu d'une obéissance aveugle.

La religion seule le relevait, mais dans une autre sphère : et c'est à elle, c'est au Christianisme qu'il dut pouvoir sortir peu à peu de cet abime d'abaissement, le Christianisme le déclarait enfant de Dieu, frère {iu dtrist, égal, dans l'ordre de la nature et dans celui de la grâce, à ses oppresseurs ; et cette contradiction entre la foi religieuse et le fait social coiiduisait forcément ou au redressement du fait social ou à l'abdication de la foi religieuse.

L'établissement des communes donna naissance à la boui^eoisie ; h mesure que , par une lente progression li'affiranchissement, le servage disparaissait, il se forma au Hein du système féotlal, une classiâcation nouvelle.

La nation se partagea en nobles et en roturiers ; et

■■dm

cette flû^tincUon continua de rappeler, par la réalité des choses, sous des noms différents, Tesdavage anden modifié seulement et non détroit.

Les caractères fondamentaux de l'esclavage subsistaient toujours au fond de l'organisation sociale. Lm qaelqaes droits reconnus au Peuple résultaient plutôt d'une tolérance tacite de concessions toujours révocables , que de lois expresses et impunément violées ; dans la pratique i on lui en déniait un plus grand nombre , et sa conditiûn demeura tellement inférieure que pour se l'expliquer on se fit comme naturellement l'idée de deux races a distantes qu'elles ne pouvaient se mêler sans une s(^ de profanation.

Vn ambassadeur de Venise près de François II. decnvanl la constitution de la France à cette époque, parie des trois onires dont le dernier est ÏEM dm peuple on lo Ttc,\< £■////. Expliquant ensuite ce que c'est que la Noblesst* : * Par le mot lîe noblesse on entend, •lît-fl. ceux * i^-.'i so^.i iih\\< et qui ne payent au Roi aucune esp^

S: U^ .Mrao:èr:* .::sù:.o:ii :u Noble était if tViV /ifcv, le o-r,u:; >. .Usl:!::^ ù:" iu Peuple ècait ie ae Fétr^ pac*-

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■oses nécessaires à la vie de l'homme : Toutefois est' grandemeut taillé de subsides et de taxes insupportables. »

En 1614, sous Louis XIII, les actes authentiques des Etats généraux constatent l'existence des mêmes faits.

Le Tiers ayant osé dire que les (rois ordres sont frères, la Noblesse répond ; « qu'il n'y a aucune fraternité entre » elle et le Tiers ; qu'ils ne veulent pas que des enfants » de cordonniers et de savetiers les appellent leurs frè- » res et qu'il y a autant de ilifférence entre eux et le * Tiers, comme entre le ?naiire et le valet. »

Puis, déléguant un député pour porter plainte au Roi de l'insolence de ce valet, cet organe officiel de l'ordre entier de la noblesse s'exprime ainsi : « J'ai honte. Sire, » de vous dire les termes qui nous ont offensés. Us com- » parent votre Etat à une famille composée de trois > frères. Ils disent que l'ordre ecclésiastique est l'aîné, » le nôtre le puiné et eux lea cadets.

« En quelle misérable condition sommes-nous tombés » si cette parole est véritable ! Eh quoi ! tant de services » signalés, rendus de temps immémorial, tant d'honneurs » et de dignités, transmis héréditairement à la noblesse » et mérités par ses labeurs et fidélités, l'auraient-ils, au » lieu de l'élever, tellement rabaissée, qu'elle fut avec le » vulgaire en la plus étroite sorte de société qui soit ■■ parmi les hommes, qui est la fraternité! Chacun » reconnaît qu'ils ne peuvent en aucune façon se comjt parer à nous. »

Mais écoutons maintenant le peuple poussant son cri

■âétresse, lui l'esclave du XVIT siècle :

\ Chose horrible et détestable non seulement à voir.

» mais à ouir raconler ! Le pauvre peuple trayaille incaa- ■ sament ne panlonnanl ni à son corps, ni quasi à sou » âme, c'eat-à-ftire à sa vie, pour nourrii" l'universel du 9 rojaume; il lahourela terre, l'améliore, la (iépouille; » il met à profit ce qu'elle rapporte; il n'y a ni saison, B mois, semaine, jour ni heure, qui ne requière son tra- » vaii assidu ; en un mot, il se rend ministre et quasi » médiateur de la vie que Dieu nous donne et qui ne peut * être maintenuo que par les biens de la terre. Et <le > son travail il ne lui reste que la sueur et la misère ; ce » qui lui demeure do plus présent, sV^niploie à l'acquit des » tailles, de la gabelle, des aides et autres subventions. » Et n'ayant pins rien, encore est-il forcé d'en trouver » pour certaines personnes lesquelles déchirent votre » peuple par commissions, recherches et autres mau- » vaisos intentions trop tulérées : c'est miracle qu'il 9 puisse fournir à tant de demandes >

Malgré un progrès incontestable à d'autres égards, qu'y aurait-il aujourd'hui même à changei' à ce tableau? Le peuple n'a fait que de changer de maîtres : il gémit toujours sous le poids des mêmes charges ; il soutient les guerres, entretient le roi, lahoure la terfe, met àprofU ce qu'elle rapporte ; se rend ministre et quasi médiateur de la vie que Pieu nous donne ; et le fruit de tout cela , quelesl^ilî la sueur, l'angoisse, la uudité, la faim, tant qu'il respire, et après, sa part dans la fosse banale.

Nous ne sommes plus, U est vrai, ii l'esclavage antique; mais ces idées d'inégalité de nature sur lesquelles s'édifiait le droit de l'homme sur lliomme, du fort sur le faible, prédominaient encore, en pleine lumière du Christianisme, il y a à peine un siècle (i7S9).

Comment s'étonner des réactions terribles qui s'en suivirent alors, et des châtiments infligés par la Providence à une société dégradée et corrompue, oublieuse des lois de Dieu et des droits de Thomme !

Nous voici parvenus aux temps modernes ; à Theure où une AmmetaMiée Amieiue , dans sa naïve ignorance, a cru , par une célèbre Déclaration , avoir proclamé la conquête des Brolto de lUonniie, alors qu'elle ne formulait qu'un plagiat des vieilles doctrines du Christianisme.

Nous avons à considérer l'état du Peuple aujourd'hui et à le voir en parallèle avec le passé.

ir PARTIE

l/Eselavase moderne.

Nous ne nous occuperons ici que de Tétat présent du peuple au sein des nations Européennes civilisées.

Nous avons vu que le point de départ vrai de Tabolition de Tesclavage a été la constitution de la famille sous régide du Christianisme.

L'esclavage, cependant, ne fut pas immédiatement aboli par un commandement positif, il fut seulement adouci d'abord par les lois mêmes où l'esprit du dogme Évangélique pénétrait peu à peu.

« Le Christianisme, en effet, réagit contre la force aveugle et brutale par le principe d'égalité, de liberté et de firaternité qu'il avait introduit dans la conscience humaine et aussi par la puissance de l'élément spirituel,

supérieur h toute puissance physique, sur lequel l'église fondait son pouvoir de direction.

B En attaquant le droit de la force, ce pouvoir, essayant d'introduire à sa place le droit de l'intelligence, servait bien évidemment lesdroitsdugenre humain; mais il rencontrait dans les pouvoirs établis une opposition soutenue par les passions et les intérêts, et une réaction devait inévitablement s'en suivre. Ces luttes reproduites par intervalles ont toujours fini, cependant, en maintenant au peuple le droit acquis de la personnalité et de la liberté ; et le Christianisme , se développant dans la raison et la conscience, faisait passer, dans les moeurs et dans les institutions, l'égalité, la û'aternité. et la liberté évangéliques, qui devenaient ainsi la base du droit populaire. »

Mais ce droit, si puissant sur la raison publique, élevé à la dignité de dogme religieux, n'est demeuré jusqu'ici qu'à l'état de pur sentiment ; il n'a eu presque aucune influence sur les faits extérieurs, et n'a reçu aucone bonne application pratique : de sorte que nous en sommes aujourd'hui à la solution païenne du problème social, h l'esclavage antique, atténué seulement et dissimulé sous d'autres formes.

Cette assertion, quelque étrange qu'elle paraisse, recevra de l'examen des faits une démonstration évidente.

Nous avons à exambier l'état actuel du peuple chez les nations modernes et en France particulièrement. Noos dirons de quelle libert.é réelle il jouit, au sein de notre état social, dans l'ordre individuel, dans l'ordre civil et dans l'ordre politique; nous aurons enfin à le mettre ou parallèle avec le servage antique.

-SS- II semble à prioriqa'il 11*7 a nulle comparaison possible entre Fétat du peuple dans les temps anciens et dans les temps modernes. Je laisse de coté Tesclavage antique aves ses odieuses cruautés et rabaissement de l'espèce humaine, je ne retiens que le servage dont le fardeau, si lourd dans nos populations industrielles, est bien adouci et supporté avec bonheur dans les régions agricoles comme en Russie.

Le peuple , investi du droit individuel de la propriété du travail, de la liberté, du droit civil, et aujourd'hui enfin, par Taccession au droit politique, élevé au partage du pouvoh: souverain, ne devrait, semble-t-il, plus rien avoir à désirer.

Tous les droits lui sont acquis, toutes les libertés lui appartiennent : liberté individuelle, liberté civile, liberté de réunion et d'association, liberté politique ; quel rapport cela peut-il avoir avec l'esclavage ou le servage antique ? Le peuple est-il plus heureux ? Un plus grand bien-^tre lui en est-il revenu? Sa double condition physique et morale se trouve-t-elle changée ?

Nous allons voir.

lie Peuple en fkee da droit Indlvldael.

« Toute société se compose, aujourd'hui comme autrefois, de deux classes bien distinctes ; elles n'ont plus pour

base des distinctions prétendues de races, l'unité de nature dans l'humanité n'étant plus en question ; mais elles reposent sur une. autre chose bien précaire et bien instable, sur la possession de lu richesse.

Il y a donc dans toute nation deu:^ classes séparées; ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent pas; les riches, qui vivent de la propriété, c'est-à-dire du travail accumulé, et ceux qui ne possèdent rien et ne vivent que du travail quotidien, ce aont les prolétaires. Peu importe le genre de travail, il y a des prolétaires de toute profession : mais le plus grand nombre subsiste d'un travail corporel,

« [|s ont, sans doute, un avantage immense sur l'esclave ancien ; ils s'appartiennent de droit ; ils peuvent k leur gré disposer d'eux-mêmes, agir ou n'agir pas, en UD mot, vouloir : et cette faculté leur est garantie par la loi. Mais si leur volonté est exempte de contrainte directe, elle est soumise habituellement à une autre sorte de contrainte. Le prolétaire, avons-nous dit, est l'homme qui vit de son travail et qui ne pourrait vivre s'il no travaillait.

• La nécessité de vivre le rend donc dépendant du capitaliste, le lui soumet irrésistiblement: car le salaire on la rétribution de celui-ci est la vie de celui-là. Que le travail s'arrête, que le salaire vienne à manquer à l'ouvrier, il faudra qu'il meure, à moins de mendier ; autre servitude plus humiliaute, plus dure ; et en outre la loi punit la mendicité comme un délit. Imagine-t-on une dépendance cumparable à celle-là, comparable à une dépendance fondée sur le droit absolu de vie et de mort?

- Le prolétaire dépend en secoiiile lieu du capitaliste quant à la quotité du salaire. Ce n'est pas qu'il ne puisse le débattre ; mais le capitaliste peut toujours atteurli-e et l'ouvrier ne le peut pas. et dès lors, maître des conditions du contrat réciproque, le premier seul fixe en réalité le salaire ou le prix du travail.

•I Le riche et le prolétaire sont donc entre eux tie fait à peu près dans les mêmes relationn que le maître et l'esclave de:^ sociétés antiques ; aussi le mot même est-il resté : on dit le nmiire et l'ouvrier, et l'on dit vrai.

« Un'étaiC l'esclave à l'égard du maître ? un instrument de travail, une partie de sa propriété l^e droit seul attachait à l'esclave le caractère de chose possédée, et la conti-ainto physique le forçait à l'obéissance. Des chaînes et des verges étaient la sanction de ce droit monstrueux de l'homme sur l'homme.

< Qu'est aujourd'hui le prolétaire à l'égard du capitaliste? un instrument de travail. Libre légalement de sa personne, il n'est plus, il est vrai, la propriété vendable

L achetable de celui qui l'emploie. Mais celte liberté A'estqite ficlive. Le corps n'est point esclave, mais la j^oloulé l'est. Dira-t-on que ce soit une véritable volonté K^e celle qui n'a le choix qu'entre une mort adW

lâvitable et l'acceptation d'une toi imposée ? Les chaînes i les verges de l'esclave niodeme, c'est la faim. •

Nous ne coiiteslojis pas l'étendue du progi-ès moral bns la reconnaissance du droit, qui relève la dignité fntnaine en consacrant le principe fécoiid de Tégalité

Btturelle. Mais, en réalilé, la condition du prolétaire, npérieiire moralement est, par rapport à la vie malé- Ktielle, souvent en-dessous de celle de l'esclave

Car, eafiu, l'esclave était au moins loiijours assuré <]c la iiourrilure, du vêtement, irun abri pour la nuit, de soins lians les maladies ; il était de l'intérêt du maiire de le conserver valide et d'empêcher qu'on ne l'accablAl sous le poids d'un Iravail excessif, d'agir, enân, à son égard comme U fait à l'égard d'un animal de valeur.

« Le pauvre ouvrier aujourd'hui est autrement traitf^ : les travaux excessifs, les fatigues les inoins toléi'ablds lui sont impunément imposées. 11 ne trouve personne aujourd'hui qui prenne souci de lui ; »'il souffre, qui s'en inquiète? s'il meurt, qui le sait? un autre lui succède : € Tatiiles )-a?igs sont pressés, tant la faim est pi-ompte àrempUr ces places » (1).

Je ne m'étonne plus, dès lors, de l'exclamation de ce paysan Russe, à la vue de malheureux ouvriers privés de travail et mourant de faim; Ah\ les moifietireuic. Us n'appartiennent à personne I {2)

Tel est donc le sort du prolétaire: Dépendre entièrement de qui l'emploie; vivre quand on occupe ses bras, quand le riche peut tirer quelque profit de son travail.

(1) Qu'on ne vienne pas m'olijecter îd les lois relatives fa la durée du travail dans les manufactures, par rapport à l'Age et au sexe. L'école libérale, qui ne vise que la ricbesse, n'a jamais cessé de ori tiquer ces lois et de les signaler comme une atteinte b la liberté du ti-avail, ot l'ouvrier lui-même s'est rangé h cet avis. On sait d'ailUars combien fMquemnieat »<mt éludées leurs praflcriptions.

(2) Abstraction faite de l'idée religieuse, l'hoiiuno n'appartient fa pentonno . mais de là dèi'oulent des con'^équencos auxquelles on ne songe pas : C'est pour chacun le droit de tout faire et, selon la doctrine <lo Ruussfa» , la liberté de se nuire «ans que pergnnne ait

mourir quand le travail lui manque ou quand le salaire est ijiKuffisant. N'est-ce pa.s là de l'esclayage î

Remarquons cependant que la situation précaire de rouvrier dépend parfois des conditions du travail plutôt que du capitaliste. Celui-ci, qui a maintenu quelque temps le travail industriel, peut se trouver contraint à un moment donné d'an'êter sa production, s'il ne trouve pas de S6X produits un écoulement proportionnel.

De là, l'obligation rigoureuse pour le Pouvoir de favoriser le travail national par une protection intérieure efficace et de rechercher au dehors des voies dV>couleuient des produits fabriqués. Cette protection, l'Etat ne peut la refuser ; car le sort de toute la population ouvrière est lié à la continuation du travail national.

Lo Pouvoir public qui refuserait sa protection au travail, qui laisserait libre l'entrée à ses frontières de produits fabriqués au dehors et venant supprimer ainsi le travail industriel commettrait un cHme nalional-

le droit de l'en enipêcher ; c'est le droit pour c-hacun d'auquirir ce qui lai convient au préjudice de tous, par toutes voies; c'est la

justification du vol , c'est l'anarchie absolne

Mais.ao regard de l'Évangile, riiomme appartient à Dieu, le liche cocQCiie le pauvre, celui qui possède comma cielui qui n'a rien; et daii» cette économie Providentielle oii repose la règle des devoirs et des droite, il y a pour le riche des obligations inéluctsliles de pourvoir aux besoins et aux tiécesaitès de la vie de ceux qui soufireoi , et poor ces derniers le devoir du travail pour l'exisieucc et le respect des droits de tous, laissant à Dieu la diapensation des biens et dtiB maux qui atteigniini partout lu roce humaine

lie Peuple deTont le dreit elTil.

Nous avons dit ce qu'est le prolétaire devant le droit individuel ; voyons ce qu'il devient en face du droit civil.

Le peuple, assujetti dans Tordre civil aux mêmes lois que le riche, a droit à la même protection. Mais Tobtientil effectivement ? l'égalité que la loi proclame existe-telledefait?

» Il ne faut pas un long examen pour reconnaître que la maxime générale d'égalité n'est qu'une vaine fiction imaginée pour tromper la conscience publique.

s> Il y a une multitude de lois qui émanent d'un principe é\ident d'inégalité; faites par les hommes du privilège, elles ont pour but leur intérêt particulier au détriment de l'intérêt du peuple. Que de lois de monopole! et à qui servent-elles ? Est-ce l'intérêt de tous ou celui de quelques-uns qui règle le tarif des douanes, détermine la nature et l'étendue des prohibitions ? Octrois, impôts de toutes sortes, sur quoi sont-ils prélevés, sinon sur le nécessaire du peuple. Il a les charges de la Société, d'autres en ont les bénéfices. »

Nous ne sommes pas au bout de ce tableau trop fidèle de l'état du peuple, dans un pays renommé entre tous pour sa civilisation et son esprit libéral.

Dans ses rapports avec la distribution de la justice.

l'ordre dvîl pi^aente encore une choquante inégalité qui va souvent jusqu'à l'oppression : En ce qui touche les personnes, qu'elle sévérité pour le peuple !

» Sur le moindre indice de délit, on enlève au travail qui nourrit sa famille le pauvre prolétaire ; pour lui, point de caution : qui la fournirait ? on le jette dans une prison. sans souci de sa vieille mère infirme, ni de sa femme, ni de ses en&ints. Là, dans cette prison, au milieu de ce qu'une société corrompue a de plus immonde et fie plus pervers, il compte douloureusement les jours qui le séparent des siens ; il se représente leurs larmey, leurs souffrances, leurs poignantes angoisses; il entenil, la nuit dans la fièvre fl'un demi sommeil, chacun d'eux lui crier : J'ai . feim ? Et quand, reconnu innocent, on lui dit : va-t-en, il I sort avec une santé ruinée, un avenir perdu. Qu'importe I & ceux qui font les lois, à ceux qui les appliquent.

' Croyez-vous que si le prisonnier appartenait par son

n. ses relations, sa richesse, à ce que l'on appelle

[ .encore les classes supérieures, les hautes classes, on osât

I DTolonger ainsi son supplice préventif? alors on se sou-

iendrait des prescriptions de la loi, ou, à défaut de la

, on trouverait que l'humanité parle un langage plue

mpératif. plus sacré encore. Mais le prolétaire, est-ce

un homme? Ce n'en est du moins pas mi pour vous, hauU

et puissants seigneurs de la richesse, maîtres dédaigneux

de cet asclave. »{1)

(1) Celte page êUit écrite il y a plus de 50 uis et aernblait à bien des égards oonfûrme à la vérité , réserve faîte de l'ftprelé do langage et de l'accent haineux qui traduisait le sentiment de l'auteur.

Aujourd'hui il n'en est plus aiasi, sous le râgime étrange que je ne puis nommer, le privilège est retourné; il appartient à une classe qui n'est plus celle de la richesse, qui n'est pas nou plus celle <Iu vrai Peuple; ce sont les malfaiteurs qui sont l'objet de la spéciale sollicitude Ae la démocratie moderne ; c'est le banditisine sous toutes ses formes qui jouit des prérogatives de l'inviolabilité .

Les défenseurs de la justice, les tribunaux osent encore condamner ceux que la société continue de nommer des malfaiteurs; mais on ne punit ceux-ci qu'avec de profonds regrets ; on semble leur demander grâce pour les sévérités de la loi, et bien souvent quand il s'agit de la peine capitale, il y a aux sommets du pouvoir une autorité qui use de sa supérieure prérogative pour absoudre les assassins.

Il y a, de nos jours, uu crime autrefois inconnu : celui qui s'attaque à la liberté du Peuple, qui soutient le droit de meneurs occultes organisant des ^rèvea et contraignant l'ouvrier honnête et courageux , sous peine de mutilation et de mort , à cesser le travail quand la secte en prescrit la défense. L'ouvrier, quoiqu'il veuille , n'a plus le ilroil de travailler; il reçoit des coaliU'oiis une aum&ne infâme qui ne suffit jamais poui' nourrir sa femme et ses enfants; et il lui est ordonné, pour cet ignoble salaire , de traîner sa fainéantise aux portes do. l'atelier où il voudrait rentrer; et l'émeute ainsi organisée est conviée au pillage, au meurtre. On trouve, parmi ceux qui poussent k ces violences , des hommes investis par la loi de la défense sociale et d'autres couverts de l'inviolabilité légale, ceux-ci no seront pas inquiétés, ceux-l seront amnistiés quoiqu'ils fassent, le

Uuvoir les soutient; mais s'il en est quelques-uns qui ^*ont aucun de ces titres à l'impunité, quelques représen- . par exemple, 'le celte presse iranioiide qui s'est donnée pour mission de corrompre les masses, te pou- Yoir, pour montrer un semblant de justice, se hâte de les livrer aux tribunaux ; un simulacre de condamnation les teint, on vue de leur créer un socle de victimes et ils lont le lendemain l'objet d'une pleine et gracieuse abso-

Après cette digi-ession à l'endi-oitde la justice moderne,

reviens à la condition du peuple il y a 50 ans.

A côté des rigueurs à l'égard du prolétaire, nous 'ons dans l'ordre politique des privilèges qui ne le lent en rien à ceux de la noblesse jadis.

On a d'abord établi en droit l'inviolabilité civile do cer-

lins personnages, élevés par leurs titres au-dessus de la loi. titres acquis en vertu de ce slupide suffrage universel, objet de tous les mépris. Leurs actes sont soustraits à la juridiction commune. Prévenus du même délit que les simples citoyens et principaux auteurs de ce délit, ils iBTviennenl à se soustraire à la loi, tandis qu'on sévit

iDtro les subalternes. »

Du moins, si ces gens-là, à cause de la gravité du cas, sont soumis aux voies de la justice, ils pai'viennent presque toujours à se faire déclarer innocents. Ce privilège d'exception, il'ailleurs, est bien souvent acquis à la

ichesse.

Nous avons vu, hier encore, cette immunité devant la justice couvrir non seulement le titulaire inviolable, mais

issi ce qui lui appartieut : la femme d'un învitdable

s*avise d*un assassinat avec préméditation dans le sanctuaire même de la justice, un simulacre de jugement en Cour d'assises est organisé ; la loi veut qu'elle soit jugée.

Mais les défenseurs de la justice, les représentants de la sauvegarde du droit, u*osent pas faire ressortir tout Todieux du crime commis dans le temple même de la loi, ils semblent plutôt vouloir atténuer la gravité d'un pareil crime dont les conséquences pourraient devenir attentatoires à la dignité du droit et au déni de son respect.

Eh bien! cette femme trouvera un jury pour la déclarer innocente, elle Quittera le prétoire de la' justice ?.«... non, de la fSaveur, couverte des applaudissements du bareau et de cette presse immonde qui pousse à la justification de tous les crimes, escortée peut-être des éloges de quelques tenants du pouvoir et aiTosée des larmes de son inviolable époux qui Taccueillera de ses applaudissements et de la douce appellation de son ange. Ah, quel ange!

Qu'il en serait autrement s'il s'agissait d'un pauvre prolétaire !

lie Prolétaire deTant la Justice.

Voyons cette inégalité sous une autre forme :

< Une émeute éclate-t-elle, ou le pouvoir a-t-il besoin

pour raffermir -sa caduqoe esisteace , li'efîrayer la Chambre et le pays, par quelque conspiratioo de coraiiiaiifle : alors malheur aux proli^taires ! Sous le prétexte le plus futile, ou sous aucun proteste, par mesure préventive, ou les arrache de leurs ateliers, on les entasse dans des cabanons privés irair et de soleil, où leurs forces déclinent rapidement, faute d'une nourriture suffisante et saine.

» Aucunes charges ne pesant sur la plupart d'enti-o eux .il faudra bien leur ouvrir les portes des cachots. On devrait le supposer; mais comme ce sont de pauvres gens sans appui, on ne met aucun empressement pour en , on les oublie : on fait subir à ces malheureux une létention préventive . tandis que les promoteurs de ^émeute , qui se sont habilement dissimulés , jouissent à waise de la liberti- et ne sont parfois que les hommes du »nvoir. » (1)

Quelle que soit sa misère , il peut arriver cependant que le pauvre ait d&« intérêts h détendre, une injustice à iiepousser, qu'il soit, en beaucoup de circonstances, obligé B recourir à la protection des tribunaux. En droit, la î, sous cerapport, égale pour tous, lui en permet l'accôs; î est, de fait, presque entièrement Terme par d'autres ^positions légales. Car ses intérêts à lui, sont miiiinies : B sont des intérêts de pauvre, quelques francs peut-être: lais ces quelques francs, c'est son pain, sa vie. Or, on a levé à tel point les frais de justice qu'on la lui a rendue pie inaccessible, et que, d'ailleurs, gagnant sa cause, i^it encore plus qu'il n'aurait gagné par la sentence

des juges. Force lui est donc, le plus souvent, de subir en silence les iniquités dont il est victime. D*en appeler des hommes à Dieu.

Autre inégalité: Un nche meurt, le fisc prélève sa part de la succession et, quelle que soit cette part, les héritiers la payent aisément et sans trop de regrets ; la leur est encore assez belle. Par un long travail, par une sévère économie, le prolétaire aura péniblement recueilli quelques faibles épargnes, unique ressource qu'en mourant il puisse laisser aux siens. Us en jouiront apparemment ; la veuve, les orphelins ne se trouveront pas tout à fait dénués des premiers moyens de subsistance. Oh! qu'il n'en va pas de la sorte dans notre société. Le fisc accourt, instrumente, procède et dévore on frais inévitables rhéritage entier, le fruit sacré du labeur du pauvre.

y> Mais voici qui est plus inoui encore. On amène devant le juge une créature humaine , hâve , défaite, amaigrie dont quelques sales lambeaux de vêtement déguisent à peine la nudité : Vous avez, lui dit le juge , été trouvé tendant là main ou couché la nuit sur la voie publique.

La créature humaine explique d'une voix éteinte que, manquant de travail ou incapable de travailler à cause de rage ou de la maladie, il lui fallait bien ou mourir ou recevoir d'autres un secours charitable ; que, sans asile aucun, sans parents, sans amis, elle est tombée de lassitude et d'épuisement au coin de la rue.

« Sans asile, reprend le juge: la loi a prévu ce cas!

> vous êtes à ses yeux coupable de vagabondage ; Délit » donc de mendicité, délit de vagabondage, tous deux

» punis de Temprisoimement. »

Naguère, un chiffonnier, glorieux combattant de juillet, accusé de ce délit qui no se pardonne pas, répondit au juge : « J'ai passé aussi pendant ces trois jours la nuit

> dans la rue, et alors on ne m'appelait pas vagabond ! »

On le voit donc, malgré les conquêtes de l'esprit moderne, la situation du prolétaire en face de la richesse demeure toujours dans un état de dépendance absolue. Les nécessités de l'existence s'imposent toujours. Poui* lui, nulle garantie de liberté individuelle, nulle défense possible de ses intérêts, contre l'injustice et l'oppression ; nul moyen de transmettre à sa femme et à ses enfants même un modique pécule acquis par ses sueurs ; et lorsque les infirmités, la vieillesse, ont usé ses forces, pas un pauvre petit coin de terre au soleil où on le laisse expirer en paix. Implore-t-il de la charité du passant un peu de pain : la prison ; épuisé de besoin, s'assied-il le

soir près de la borne : la prison.

Nous le demandons encore, est-ce là, oui ou non, de l'esclavage ? et à ne regarder que le fait pur, sans égard au droit reconnu mais insolemment violé, qui ne préférerait l'esclavage ancien ! »

lie Peuple devant le dr«it p^lltfqae.

I. Possesseur du droit iudividuel, de la liberté du travail, pourvu do la liberté civile, le Prolétaire avait à conquérir le droit politique, le droit de concourir à la délégation du pouvoir souverain ; ce droit lui est acquis aujourd'hui.

Le prolétaire jouit maintenant de toutes les libertés du riche, il marche son égal en droit : liberté du travail et par suite de la propriété, liberté civile, liberté politique.

En èst-il plus heureux ? quel usage fera-il de cette dernière ? c'est ce que je veux examiner.

< Le peuple, a dit Montesquieu, est admirable pour » choisir ceux à qui il doit confier quelque partie de son » autorité. » Cette assertion, simplement niaise et répétée à satiété, n a jamais sei*vi qu*à piper le suffrage des masses L*auteur ne craint pas de produire en témoignage, les choix faits à Athènes et à Rome comme délégués du pouvoir populaire ; mais il omet de mettre en parallèle les noms de ceux, en plus grand nombre, qui, parvenus au pouvoir par des voies inavouables, intrigue ou fourberie, n'ont cessé de faire preuve de la plus complète incapacité.

Comment donc pourrait-il prendre connaissance de l'aptitude de ses délégués, lui prolétaire , dont la vie dépend du travail de tous les jours, de tous les instants?

L'idée de Montesquieu qui n'est autre qu'un trait d'adulation à l'adresse clos niasses, a étéjugùe à sa valeur par l'un do ses auDotateurs : « Le peuple, dans l'aoliquité » comme aujourd'hui, est dupe du prestige des richesses,

> et cous qui les possèdent sont estimes les plus capables. » Le peuple ne s'imagine pas à quelle eapëce d'hommes

> U confie ses plus chers intérêts; ce ne sont pas les ■ plus éclairés, mais les plus charlatans qui obtiennent • ses auSrages (Heivetius). »

Nous jugerons mieux les choses â la lumière des faits.

Des droits acquis découle l'idée d'association et rie coalition ; le prolétaire l'a compris et l'exercice d'une actioQ collective l'a élevé tout de suite à la hauteur de ses maîtres.

Le riche possède le capital, c'est-à-dire le travail accumulé, il en dispose à son gré ; mais le prolétaire est maître de son travail: il peut librement en déballre les conditions; si parfois il doit souscrire I) celles du capital, U impose souvent aussi à celui-ci les siennes ; et quand le travail abonde, quand la demande.se multiplie, il faut bien y souscrire : et l'action collective pour le refus ou l'acceptation est alors irrésistible.

Le refus du travail , le» grèves , ont toujours entraîné des conséquences funestes, parfois à l'ùidustrie nationale, mais plus souvent, et dans une mesure désastreuse, aux populations ouvrières.

Le préjudice qu'elles ont causé à celles-ci est incalculable.

Ce n'est pas de l'ouvrier rangé et laborieux que vient l'initiative des grèves ; il s'en afflige au contraire et les déplore

toujours; il apprécie le préjudice qu'il en recueillen, il n'accepte, que la honte au front, la subvention dérisoin qu on lui distribue pour ne rien faire, lui qui ne vent qoe gagner honorablement le morceau de pain qui £ait Hm sa famille. S'il ne repousse pas avec indignation de p^ des conseils, c'est qu'il se sent isolé dans la masse et qpA les meneurs inf&mes qui le dominent et le menacent lu donnent peur pour sa famille. Cet homme est l'esdaM de la Coalition.

Les grèves ont pour terrain ordinaire les foules corrompues et gangrenées de vices des populations ouvrières ; et aujourd'hui que nuls sentiments, nuls principes de moralité et d'honnenr ne s'y rencontrent, qu'on a ravi an peuple la sanction du devoir et l'idée religieuse, que toutes les passions haineuses, toutes les convoitises ont excité le pauvre contre le riche et ont montré celui-d comme l'ennemi, le spoliateur de celui-là, on conçoit tout ce que de pareils sentiments peuvent accumuler de haines ardentes au cœur de ces masses qui ont acquis par le nombre le sentiment de leurs forces que de perfides conseillers appellent leurs droits.

Mais l'initiateur de ces coalitions, où le trouver ? Car toujours il en faut un. Le plus souvent il n'est pas autochtone ; c'est un élément étranger, et dans l'espèce, c'est l'idée perfide de la concurrence étrangère industrielle.

J'ai exposé, ailleurs, avec quelques détails, ce réseau de conspiration contre le travail national qui étreint, dévore l'industrie française et tend à conduire à sa ruine la double et féconde richesse de notre pays, l'agriculture et l'industrie.

isociation internationale est panni nous l'organe lateur de» Coalitions oum-ières et des Grèms. I évèuements d'Anziii, il y a quelques années, ont lonilamnient démontré les conséquences désastrenses ■ères pour les populations ouvrières, K La nécessité, dans l'intérêt riu peuple, de conserver tans un pays le travail agricole et industriel et de aoutelir ceux-ci par une protection efficace, doit faire coinirendre le devoir d'intervenir activement dans le chois les dt^logations pour La sauvegarde des intérêts du pays. Les mandataires du suffrage universel sont investis de louvoirs immenses et le prolétaire qui les choisit ne les iOitnail pa£, ue peut pas les connaître, et son suffrage, ummeje l'ai dit, est ptpé par la fourberie et le charla-

Les coalitions sont organisées et dirigées à cet effet.

Vas quelques chefs qui les mènent, travailleut l'ouvrier, le fascinent par des promesses , gagnent les uns par louanges et flatteries, les autres par menaces et obtiennent ainsi l'unanimité des suffrages pour l&i candidats désignés; si quelques-uns, indignés de la pression exercée BUT eus, votent selon leur conscience et s'abritent du secl^t, le nombre en est si petit qu'il passe inaperçu. Ajoutons les ravages d'une presse infime exploitée par des ennemis occultes qui viennent débiter leurs odieux mensonges et parviennent toujours à faire quelques dupes.

n ressort du moins de l'examen des faits que la délégation par !e suffrage universel n'est autre chose qu'une shipide comédie qui, depuis longtemps déjà, ne trompe plus personne.

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