NOUS DEVONS AUX INSTINCTS MUETS
Barbares, sauvages, enfants, peuple même (pour la plus grande part), ils ont cette misère commune, que leur instinct est méconnu, qu'euxmêmes ne savent point nous le faire comprendre. Ils sont comme des muets , souffrent, s'éteignent en silence. Et nous n'entendons rien, nous le savons à peine. L'homme d^Afrique meurt de faim sur son silo dévasté, il meurt et ne se plaint pas. L'homme d'Europe travaille à mort, finit dans un hôpital, sans que personne l'ait su. L'enfant, même l'enfant riche, languit et ne peut se plaindre ; personne ne veut Técouter ; le moyen âge, fini pour nous, continue pour lui dans sa barbarie.
Spectacle étrange! D'une part, des existences pleines de jeune et puissante vie. . . Mais ces êtres sont comme enchantés encore, ils ne peuvent bien faire entendre leurs pensées et leurs douleurs. D'autre part, en voilà d'autres qui ont recueilli tout ce que l'humanité a jamais forgé d'instruments pour analyser, pour exprimer la pensée, langues, classifications, et logique, et rhétorique, mais la vie est faible en eux... Ils auraient besoin que ces muets, en qui Dieu versa sa sève à pleins bords, leur en donnassent une goutte. ^
Qui ne ferait des vœux pour ce grand peuple, qui, des basses et obscures régions, aspire et
2âa UNE VOIX, UNE PROTECTION,
monte à tâtons, sans lumière pour monter, n'ayant pas même une voix pour gémir... Mais leur silence parle...
On dit que César, naviguant le long des côtes de TAfrique, s'endormit et eut un songe : il voyait comme une grande armée, qui pleurait et lui tendait les bras. En s'éveillant, il écrivit sur ses tablettes : Gorinthe et Carthage. Et il rebâtit ces deux villes.
Je ne suis pas César, mais que de uns j'ai eu le songe de César ! Je les voyais pleurer, je comprenais ces pleurs : c Urbem orant. » Ils veulent la Cité ! ils demandent qu'elle les reçoive et les protège. . . Moi, pauvre rêveur solitaire, que pouVaisje donner à ce grand peuple muet! ce que j'avais, une voix... Que ce soit leur première entrée dans la Cité du droit, dont ils sont exclus jusqu'ici.
J'ai fait parler dans ce livre ceux qui n'en sont pas même à savoir s'ils ont un droit au monde. Tous ceux-là qui gémissent ou souffrent en silence, tout ce qui aspire et monte à la vie, c'est mon peuple... C'est le Peuple. — Qu'ils viennent tous avec moi.
Que ne puis-je agrandir la Cité, afin qu'elle soit solide ! Elle branle, elle croule, tant qu'elle est incomplète, exclusive, injuste. Sa justice, c'est sa