LES PREMIÈRES AMITIÉS
Tanfiour, avant Tenvie. Que trouvez-vous en hii? la chose qui lui est la plus naturdie entre toutes, la première ( ah ! qu'elle soit aussi la dernière ! ) : l'anûtié.
Me voilà bientôt vieux. J'ai, par-dessus mon âge, deux ou trois mille ans que l'histoire a entassés sur moi, tant d'événements, de passions, de souvenirs divers où entrent pêle-mêle ma vie et celle du monde. Eh bien! parmi ces grandes choses innombrables, et ces choses poignantes, une domine, triomphe, toujours jeune, fraîche, florissante, ma première amitié !
C'était, je me le rappelle (bien mieux que mes pensées d'hier), c'était un désir immense, insatiable, de communications, de confidences, de révélations mutuelles. Ni la parole, ni le papier, n'y suffisait. Après d'immenses promenades, nous nouB conduisions, et nous reconduisions. Quelle joie, lorsque revenait le jour, d'avoir tant à se dire ! Je partais de bonne heure, dans ma force et ma liberté, impatient de parler, de reprendre l'entretien, de confier tant de choses. — « Quels secrets? Quels mystères? » — Que sais-je? tel fait historique peut-être, ou tel vers de Virgile que je venais d'apprendre. . .
Que de fois je me trompais d'heure ! à quatre, à
aSO COMBIEN PRÉCIEUSES, ENTRE RICHE ET PAUVRE !
cinq heures du matin J'allais, jefrappais, jefaisais ouvrir les portes, je réveillais mon ami. Comment peindre avec des paroles les vives et légères lueurs sous lesquelles, dans ces matinées, brillaient, voltigeaient toutes choses? Moioi existence était ailée, j'en ai encore l'impression, mêlée au matin, au printemps; je sentais, vivais dans l'aurore.
Age regr^table, vrm paradis sur terre, qui ne connaît ni haine, ni mépris, ni bassesse, où l'inégalité est si parfaitement inconnue, oii la société est encore vraiment humaine, vraiment divine... Tout cela passe vite. Les intérêts viennent, les concurrence$, les rivalités. . . Et pourtant il en resterait quelque chose, si l'éducation travaillait à réunir les hommes autant qu'elle s'attache à les diviser.
Si seulement les deux enfants, le pauvre et le riche, avaient été assis aux bancs d'une même école, si, liés d'amitié, divisés de carrières, ils se voyaient souvent , ils feraient plus entre eux que toutes les politiques, toutes les morales du monde. Us conserveraient dans leur amitié désintéressée, innocente, le nœud sacré de la Cité... Le riche saurait la vie, l'inégalité, et il en gémirait; tout son effort serait de partager. Le pauvre prendrait un grand cœur, et le consolerait d'être riche.
ILS SONT NÉGESSAIRBa L'UN A L'AUTRE. S31
Comment vivre, sans savoir la vie? Or, on ne la sait, qu'à un prix : Souffrir, travailler, être pauvre, — ou bien encore se faire pauvre, de sympathie^ de cœur, s'associer de volonté au travail et , à la souffrance. '
Que voulez-vous que sache un rithe, avec toute la science du monde? par cela seul qu'il a la vie facile, il en ignore les fortes et profondes réalités. Ne creusant point, n'appuyant pas, il court, glisse, comme sur une glace ; nulle part il n'entre, il est toujours dehors ; danscette rapide existence, extérieure et superficielle, demain il sera au terme et s'en ira dans l'ignorance aussi bien qu'il était venu.
Ce qui lui a manqué, c'était un point solide où, de son âme, il appuyât, creusât, dans la vie et la connaisssffice. T(mt au contraire, le pauvre est fixé sur un point obscur, sans voir ni ciel ni terre. Ce qui lui manque, c'est de pouvoir se relever, respirer, regarder le ciel. Rivé à cette place par la fatalité, il lui faudrait s'étendre, généraliser son existence et sa souffirance même, vivre hors de ce point où il souffire, et puisqu'il a unie âme infinie, l'épanouir infiniment. . . Tous les moyens lui manquent; les lois y feront peu; il y faut l'amitié. L'homme de loisir, cultivé, réfléchi, doit remettre