LA FRANCE EST-ELLE MOINS SOCIABLE
Est-ce tout? > Il se tut deux minutes, et dit ensuite, avec un soupir, cette grave parote : « Il y a un autre mal, monsieur, nous sommes imociables. »
Ce mot me retentit au cœur, me frappa comme une sentence. Que de raisons j'avais de le suppo^' ser juste et vrai! que de fois il me révint!..; € Quoi ! me disais-je, la France, le pays renommé entre tous pour la douceur éminemment sociable de ses mœurs et de son génie, est-elle immuablement divisée, et pour jamais?... S'il en est ainsi, nous reste-t-il chance de vivre, et n'avons-nous pas déjà péri, avant de périr?... L'âme est-elle morte en nous? Sommes-nous pires que nos pères, dont on nous vante sans cesse les pieuses associations^ 9
i La nécessité seule, de ses chaînes d'airain, avait Hé les anciènAeid anoeiatioiia barbares (V. dans mes OrigitiM, les foroiea terribles 4» sang ba, oo versé sons la terre, etc.], la nécessité, dis-je, et la certitude de périr, si l'on restait désuni. — Dans les associations monacales, ramiiié est sévèrement défendue, comme «n vol qa*on fait à INett (V. Michelet, HisL de Fr.^ t. V. p. IS, note). —La barbarie da compagnonnage, et sa tentative même pour se réformer (V. A. Perdiguier), noua fait assez connaître ce qu'étaient les associations induB«trielles do moyen Age. La confrérie, née du danger, et.de la.t>Hévé (si naturelle i l'homme en danger), baissait certainement l'étranger plus qu'elle ne s'aimait elle-même. La bannière du saint patron la ralliait, et de la procession elle la menait au combat. G'éUit blet moins fraternité que ligue et force défensive, souvent offensive aossi^ dans les haines et jalousies de métiers.
2$i LA FRANCE EST-ELLE MOINS SOCUBLE?
L'amour, la fraternité, sont-ils donc finis en ce monde ?»
Dans cette pensée si sombre, résolu, comme un mourant, à bien lâter si je mourais, je regardai sérieusement non les plus hauts, non les derniers, mais un homme, ni bon, ni mauvais, un homme en qui sont plusieurs classes, qui a tu, souffert, qui , certainement d'esprit et de cœur, porte en lui la pensée du peuple... Cet homme qui n'est autre que moi, pour vivre seul et volontairement solitaire , il n'en est pas moins resté sociable et sympathique.
n en est ainsi de bien d'autres. Un fond immuable, inaltérable de sociabilité, dort ici dans les profondeurs. D est tout entier en réserve; je le sens partout dans les masses, lorsque j'y descends, lorsque j'écoute et observe. Mais pourquoi s'étonnerait-on si cet instinct de sociabilité facile, tellement découragé aux derniers temps, s'est resserré, replié?... Trompé par les partis, exploité par les industriels, mis en suspicion par le gou- Vjernement, il ne remue plus, n'agit plus. Toutes les forces de la société semblent tournées contre l'instîiict sociable!... Unir les pierres, désunir les liommes, ils ne savent rien de plus.
' Le patronage ne supplée nullement ici à
LE PRÉTENTION k L'ÉGALITÉ A TUÉ LE PATRONAGE. 2S5
ce qui manque à l'esprit d'association. L'apparition récente de l'idée d'égalité a tué (pour un temps) l'idée qui l'avait précédée , celle de protection bienveillante, d'adoption, de paternité. Le riche a dit durement au pauvre : « Tu réclames l'égalité, et le rang de frère? eh bien, soit ! mais dès ce moment, tu ne trouveras plus d'assistance en moi ; Dieu m'imposait les devoirs de père ; en réclamant l'égalité, tu m'en as toi-même affranchi*. »
Chez ce peuple , moins qu'aucun autre , on ne peut prendre ici le change. Nulle comédie sociale , nulle déférence extérieure , ne peut faire illusion sur sa sociabilité. Il n'a pas les manières humbles des Allemands. Il n'est point, comme les Anglais^ toujours chapeau bas, devant ce qui est riche ou noble. Si vous lui parlez, et qu'il réponde honnêtement, cordialement, vous pouvez croire qu'il accorde vraiment cela à la personne, fort peu à la position.
Le Français a passé par bien des choses , par la
1 L'effort du monde et son salut, sera de recouvrer Taccord de ces deux idées. Fraternité, paternité, ces mots inconciliables dans la famille, ne le sont nullement dans la société civile. Elle trouve, Je l'ai déjà dit, le modèle qui les accorde, dans la société morale que chaque homme poite en lui. Voir la fin de la seconde partie.