FAIBLES TRAITEMENTS
pèce d'incommodité et d'ennui, de garnison en garnison, accouche en route, nourrit à l'auberge, puis se remet encore en route. Rien de plus triste que de voir ces pauvres femmes associées ainsi par Taffection et le devoir aux servitudes de la vie militaire.
Les traitements des fonctionnaires, militaires et civils, ont peu changé depuis l'Empire*. La fixité que l'on considère comme leur suprême bonheur, presque tous l'ont sous ce rapport. Mais comme l'argent a baissé, le même chiffire va diminuant de valeur réelle^ et représentant toujours moins ; nous l'avons remarqué pour les salaires industriels.
La France peut se vanter d'une chose, c'est qu'à l'exception de quelques grandes places trop rétribuées, nos fonctionnaires publics servent l'État presque pour rien. Et avec cela, j'affirme qu'en ce pays dont on dit tant de mal, il est peu, très-peu de fonctionnaires accessibles à l'argent.
J'entends l'objection : beaucoup sont corrompus par l'espoir d'avancer, par l'intrigue, par les
1 Us se sont améliorés dans tout les antres États de l'Europe. Ici, ils ont augiaenté pour nn très-petit nombre de places, baissé pour d'antres, par exemple pour les commis de prérectures et sous-préfectares.— ^ur le caractère général et les divisions de cette grande armée des fonctionnaires, lire r important ouvrage de W. Vivien : £i^de$ adminiiiratives, 1845.
^ LE FONCTIOMiNAIKË ËST-IL CORROMPU?
mauvaises influences ; je le sais, je l'accorde. Et jen'en soutiendrai pasmoins que, parmi cesgens si peu rétribués, vous n'en trouverez pas qui reçoivent de l'argent, comme on voit en Russie, en Italie, dans tant d'autres contrées.
Voyons l'ordre le plus élevé. Le juge qui décide du sort, de la fortune des hommes, qui tous les jours a dans les mains des affaires de plusieurs millions, et qui pour des fonctions si hautes, si assidues, si ennuyeuses, gagne moins que tel ouvrier, le juge ne reçoit pas d'argent.
Prenez en bas, dans une classe où les tentations sont grandes, prenez le douanier: il en est peut-être qui recevraient un léger pour^boire dans une occasion insignifiante, mais jamais pour ce qui donne le moindre soupçon de fraude. — Voulez-vous savoir, maintenant, combien il a pour ce service ingrat? six cents francs, un peu plus de trente sous par jour ; ajoutons-yj les nuits qui ne sont point payées ; il passe, de deux nuits l'une, sur la frontière» sur la côte, sans abri que son manteau, exposé à l'attaque du contrebandier, auvent de la tempête, qui, de la falaise, parfois l'emporte en mer. C'est là, sur cette grève, que sa femme lui apporte son maigre repas ; car il est marié, il a des enfants, et, pour nourrir quatre ou cinq personnes, il aàpeu près trente sous.