NOTRE RECHERCHE N'EST POINT EXTÉRIEURE
Les remèdes spéciaux n'ont pas manqué , ce semble. Nous en ayons quelque cinquante mille au Bulletin des lois; nous y ajoutons tous les jours, et je pe vois pas que nous en allions mieux. Nos médecins législatifs traitent chaque symptôme « qui apparaît ici et là, comme une maladie isolée et distincte, et croient y remédier par telle application locale. Us sentent peu la solidarité profonde de toutes les parties du corps social, et celle de toutes les questions qui s'y rapportent*.
Hérodote nous conte que les Égyptiens, dans l'enfance de la science, avaient des médecins différents pour chaque partie du corps; l'un soignait le nez, l'autre l'oreille, tel le ventre, etc. Il leur importait peu que leurs remèdes s'accordassent; chacun d'eux travaillait à part, sans déranger les autres ; si, chaque membre guéri, l'homme mourait, c'était son affaire.
J'ai eu, je l'avoue, unautre idéal de la médecine.
1 Pour citer un exemple , ils n'ont pas voulu voir que la question pénitentiaire était une dépendance de celle de rinstniction publique. QuMl s'agisse de former Thomme ou de le reformer, de l'élever ou de le relever, ce n'est pas le maçon, c'est l'instituteur que doit appeler rÉtat; l'instituteur religieux, moral, national, qui parlera au nom de Dieu et au nom de la France, J'ai vu telle misérable créature qu'on croyait désespérée , où le sentiment moral et religieux n'aurait eu aucune prise, garder encore celui de la patrie.
iU NOUS:ÉTUDIONS LE PEUPLE DANS SON PRÉSENT, '
Il m'a paru, qu'avant tout remède extérieur et local^ il ne serait pas inutile de s'informer du mal intérieur qui produit tous ces symptômes. Ce mal, c'est, selon moi, le refroidissement, la paralysie du cœur qui fait Tinsociabilité; et celleci lient surtout à Tidée feusse que nous pouvons impunément nous isoler, que nous n'avons aucun besoin des autres. Les classes riches et cultivées spécialement s'imaginent qu'elles n'ont rien à voir avec l'instinct du peuple, que leur science de livres suffit à tout, que les hommes d'action ne leur apprendraient rien. Il m'a fallu, pour les éclairer, approfondir ce qu'il y a de fécond dans les facultés instinctives et actives. Cette route était longue, mais légitime, et nulle autre ne l'était.
J'apporte à cet examen trois choses avec moi. Quand je disais tout à l'heure que j'étais seul, j'avais tort.
1^ J'apporte V observation du présmty observation d'autant plus sérieuse, qu'en moi, elle n'est pas seulement du dehors, mais aussi du dedans. Fils du peuple, j'ai vécu avec lui, je le connais, c'est moi-même... Comment pourrais-je, étant ainsi au fond des choses, me fourvoyer, comme d'autres, et m'en aller prendre l'exception pour la règle, les monstruosités pour la nature.
DANS SON PASSÉ. Ul'i
2° Mon deuxième avantage, c'est que m'occupant moins de telle nouveauté dans les mœurs, de telle classe spéciale, née d'hier, mais me tenant dans la généralité légitime de la ms^se, je la relie sans peine à son passé. Les changements, dans les classes inférieures, sont bien plus lents qu'en haut. Je ne vois point naître cette masse brusquement, par hasard, comme un monstre éphémère qui jaillirait du sol ; je la vois qui descend par une génération légitime du fond de l'histoire. La vie est moins mystérieuse quand on sait la naissance, les aïeux et les précédents, quand on a vu longtemps comment l'être vivant existait, pour ainsi parler, bien avant de naître.
S** Prenant ainsi ce peuple dans son présent et son passé, je vois ses rapports nécessaires se rétablir a'i;ec les autres peuples, à quelque degré de civilisation ou de barbarie qu'ils soient parvenus. Ils s'expUquent tous entre eux, et se commentent. A telle question que vous posez sur l'un, c'est l'autre qui répond. Tel détail, par exemple, dans les habitudes de nos montagnards des Pyrénées, d'Auvergne, vous le trouvez grossier ; moi, je le vois barbare ; comme tel, je le comprends, je le classe, j'en sais la place et la valeur dans la vie générale. Que de choses, effacées à demi dans nos
i46 DANS SES RAPPORTS AVEC LES AUTRES PEUPLES.
mœurs populaires, semblaient inexplicables, dépourvues de rai^n et de sens, et qui repanâssaot pour moi dans leur accord avec l'inspiration primitive, se sont trouvées n'être autre chose que la sagesse d'un monde oublié... Pauvres débris sans forme que je rencontrais sans les reconnaître, mais, par je ne sais quel pressentiment, je nç voulais pas les laisser traîner sur le chemin ; au hasard, je les ramassais, j'en remplissais les paâs de mon manteau... Puis, en bien regardant, je découvrais avec une émotion religieuse, que ce n'était ni pierre, ni caillou, que j'avais rapporté, maia le3 os de mes pères ^.
Cette critique du présent par. le passé, par la comparaison variée des peuples, des âges différents, je ne pouvais la faire dans ce petit livre. Elle ne m'en a pas moins servi à contrôler, à éclairer les résultats que me donnaient sur nos mœurs actuelles l'observation, la lecture, l'information de toute espèce.
« Mais, dira-t-on, ce contrôle lui-même n'a-til, pas son danger? Cette critique n'est-cdle pas hardie? Le peuple que nous voyons, conservet-il quelque rapport sérieux avec ses origines?
*■ Ceux qai connaissent mon livre des Originei du droite comprenéront bien ceci.
Le NOTRE ESt-lL POÉTIQUE? U7
Prosaïque à ce points peut-il rappeler en rien les tribus qui, dans leur barbarie/gardent un souffle poétique?. . . Nous ne prétendons pas que la fécondité, la puissance créatrice ait manqué aux masses populaires. Elles produisent, à Tétat sauvage ou barbare ; les chants nationaux de tous les peuples primitifs le témoignent assez. Elles produisent aussi, lorsque transformées par la culture, elles s- approchent des classes supérieures et s'y mêlent. Mais le peuple qui n'a ni l'inspiration primitive , ni la culture, le peuple qui n'est ni civilisé, ni sauvage, qui est> dans l'état intermédiaire, tout à la fois vulgaire et rude, ne reste-fr-il pas impuissant?... Les sauvages eux-mêmes, qui ont naturellement beaucoup d'élévation et de poésie, voient avec dégoût nos émîgrants, sortis de ces populations grossières. >
Je ne conteste pas l'état de dépression , de dégénération physique, parfois morale/ où se trouve aujourd'hui le peuple, surtout celui des villes. Toute la masse des travaux pesants , toute la charge que , dans l'antiquité , l'esclave portait seul, s'est trouvée aujourd'hui partagée entre les hommes libres des classes inférieures*' Tous participent aux misères, aux vulgarités prosaï-ques, aux laideurs de l'esclavage. Les races les