‹ Le peupleChapitre 91 sur 188 · IL SB DÉFIE TR(H» DE LUI-MÊME · texte numérisé non relu

IL SB DÉFIE TR(H» DE LUI-MÊME

plus heureusement nées, nos jolies races du Midi , par exemple , si vives et si chanteuses , sont tristement courbées par le travail. Le pis, c^est qu'aujourd'hui Tâme est souvent aussi courbée que les épaules; la misère, le besoin, la peur de Tusurier, du garnisaire, quoi de moins poétique?

Le peuple a moins de poésie en lui-même, et il en trouve moins dans la société qui l'entoure. Cette société a du moins rarement le genre de poésie qu'il peut apprécier, le détail saisissant dans le pittoresque ou le pathétique. Si elle a une haute poésie, c'est dans les harmonies, souvent très-compliquées^ qu'un œil peu exercé ne saisit pas.

L'homme pauvre et seul, entouré de ces objets immenses, de ces énormes forces collectives qui l'entraînent, sans qu'il les comprenne, se sent faible, humilié. Il n'a nullement l'orgueil qui rendit jadis si puissant le génie individuel. Si l'interprétation lui manque, il reste découragé devant cette grande société qui lui semble si forte, si sage et si savante. Tout ce qui vient du centre lumineux , il l'accepte, le préfère sans difficulté à ses propres conceptions. Devant cette sagesse, la petite muse populaire se contient, elle n'ose souffler. La première impose à cette villageoise , la fait taire , ou

IL SE DÉFIE TROP DE LUI-MÊME. J4d

même lui fait chanter ses chants. C'est ainsi que nous avons vu Béranger, dans sa forme exquise et noblement classique > devenir le chansonnier national^ envahir tout le peuple^ remplacer les vieux chants des villages , jusqu'aux mélodies antiques que chantaient nos matelots. Les poètes ouvriers des derniers temps ont imité les rhytbmes de Lamartine, s'abdiquant , autant qu'il était en eux, et sacrifiant trop souvent ce qu'ils pouvaient avoir d'originalité populmre.

Le tort du peuple^ quand il écrit, c'est toujours de sortir de son cœur, où est sa force, pour aller emprunter aux classes supérieures des abstractions, des généralités. Il a un grand avantage, mais qu'il n'apprécie nullement, celui de ne pas savoir la langue convenue, de n'être pas, comme nous le sommes, obsédé, poursuivi, de phrases toutes faites, de formules, qui viennent d'ellesmêmes , lorsque nous écrivons , se poser sur notre papier. Voilà justement ce que nous envient, ce que nous empruntent, autant qu'ils peuvent, les littérateurs ouvriers. Ils s'habillent , ils mettent des gants pour écrire , et perdent ainsi la supériorité que donnent au peuple, quand il sait s'en servir, sa main forte et son bras puissant.

Qu'importe ? Pourquoi demander à des hommes

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