‹ Le peuple primitif, sa religion, son histoire et sa civilisation; (volume 2)Chapitre 24 sur 108 · LUCIEN · texte numérisé non relu

LUCIEN

le minutieux accomplissement de ces prophéties bibliques qui n'étaient, à ses yeux, que des fraudes de prêtres.

La déesse Syrienne, dont nous parle Lucien, était celle d'Hiérapolis et se nommait Atergatis ou Dercéto. Hiérapolis était située à Touest de TEuphrate ; elle s'appelait plus anciennement Bambyce, Mabog et Ninive. A Test du fleuve est Charan, la demeure de Thérah ou Tharé, le père d'Abraham, celui qui passe pour avoir fabriqué les premières idoles. Nous verrons dans le Livre de l'Ethnogonie que cette Ninive de l'Euphrate est la première patrie des Lydiens, frères des Assyriens, et que les Tyrrhéniens, à qui les mythes donnaient le même père qu'aux Lydiens, sont des Thérahéniens, Ajoutons qu'une colonie lydienne de Bambice avait transporté à Ascalon le culte de Dercéto.

t Le temple d'Hiérapolis, dit Lucien, était parmi les peuples les plus anciens de la Syrie et de la Phénicie, le plus grand, le plus auguste et le plus sacré. On y voyait des statues miraculeuses (dans le genre de celles dont Kircher a décrit le mécanisme dans son Œdipe), et l'on y arrivait en pèlerinage de Babylonie, de Cilicie, et même d'Arabie. »

L'édifice qui existait au temps de Lucien ou au troisième siècle de notre ère, datait des Séleucides ; le premier était tombé de vétusté. Mais il nous est permis de supposer que les antiques idoles avaient été conservées; car la sainteté des statues des dieux croissait avec leur âge ; ou du moins les images nouvelles aurontelles reproduit fidèlement le caractère traditionnel des antiques divinités.

t Une colline artificielle de huit coudées de hauteur supportait le temple ; on y montait par des degrés en

pierre. An devant des portes était un grand autel d'airain» Dan» l'intérieur, en entrant^ on voyait à gauche le trône du soleil, qui était vide, parce que cet astre est une divinité visible qu'il serait inutile de reproduire sous une autre forme (P. I, 46), et plus loin une statue d'Apollon barbu et vêtu, automate qui, par ses mouvements, l'endait des oracles au gré des prêtres qui le portaient sur leurs épaules. Puis venaient la statue d'Atlas (qui est sans doute l'Idris des Arabes, Evédoresch=Hénoc); celle de Mercure (dont le nom syrien était Monénus, ou Seth=Thoth=Oannès), et enfin celle d'Ilithyie. > Mais ce ne sont pas ces divinités secondaires qui appellent notre attention.

« Dans le sanctuaire, qui était un peu plus élevé que le reste du temple, et où n'entraient que les principaux d'entre les prêtres, se voyaient trois autres statues, qui étaient dorées. L'une d'ellets était debout, sans forme propre, et sans autre attribut (fu'une colombe sur la tête ; à sa droite était celle d'un dieu, et celle d'une déesse à sa gauche, l'une et l'autre assises. Porté par des taureaux, le dieu ne pouvait être comparé qu'à Jupiter, dont il avait les traits, les vêtements, la pose. La déesse, qui reposait sur des lions, avait les attributs d'un grand nombre de divinités : dans ses mains le sceptre de Junon et le fuseau des Parques, sur la tête les rayons d'Apollon, la couronne tourellée de Rhéa, et une pierre précieuse qui ne brille, comme la lune, que de nuit ; enfin, le ceste de la Vénus céleste. >

Le dieu est le Bélus de l'Euphrate ', le Maître et Seigneur (baal) de toutes choses (P. I, 129), l'Amoun de

1 Nonnas {Dionys. XL, 676 sq.) identifie le Bélos de l'EapIirate, le Zeas assyrien, le Soleil de Babylone, le Saturne arabe, Àmmon d'Egypte.

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l'Egypte dont nul n'osait prononcer le nom (id. i4i). A Hiérapolis, < les sacrifices journaliers en l'honneur de ce dieu se faisaient dans un profond silence, les prêtres ne chantaient point, ni ne jouaient de quelque instru" ment. Tant sa présence remplissait l'âme des mortels, de respect et de crainte. » Voilà le vrai théothée.

t Le culte de la déesse, au contraire, était bruyant et joyeux, l'air retentissait de chants qu'accompagnaient les flûtes et les cymbales. » Cette déesse était une grande Mère, une personnification de la nature entière, de ses lois invisibles, des astres dans les cièux, et de la terre avec l'homme et les cités (P. I, 349).

( La statue du milieu était, disait-on, celle de Deucalion ou de Sémiramis. » La colombe rappelle l'arche; Deucalron est Noé ; Sémiramis est l'humanité postdiluvienne (P. Il, 588).

Que signifie donc ce groupe du sanctuaire? Que depuis le déluge l'homme s'avance, debout, dans la vie entre Dieu et la Nature qui, l'un et l'autre, sont assis, c'est-à-dire immobiles, immuables (P. II, 54d, attitude).

Quelle vive lumière se répand de ce sanctuaire d'Hiérapolis sur l'histoire de l'humanité primitive, et en particulier snr les origines de cette idolâtrie qu'Eusèbe désignait du nom d'hellénisme (60 et suiv.)! Ce n'est que depuis le cataclysme de Noë que les hommes ont appris à redouter l'Eternel, ses jugements, sa sainte colère, et' se sont sentis entourés de tout côté par la Divinité (P. Il, 395). Les plus pieux d'entre eux « se proposaient toujours l'Eternel à leur droite, » selon l'expression du psalmiste ; ils vivaient en sa présence, ils cherchaient en lui leur appui, leurs forces morales, leur délivrance. Mais garder dans son cœur le sentiment habituel de la proximité d'un Etre invisible est pour l'habitant delà terre un rude travail. Aussi quelqu'un des prétendus

sages des premiers temps aura voulu venir en aide à l'humaine faiblesse en représentant l'Eternel sous une forme sensible, et comme Adam a été créé à l'image de Dieu, on aura donné à Dieu la figure de l'homme (P. I, 45). Telle aura été l'origine des premières statues de Jupîter= Baal, qu'on aura rendues aussi majestueuses* que le permettait l'enfance de l'art. Mais bientôt la vue des magnificences de la nature aura détourné du Dieu invisible l'esprit humain ; la création, divine par son auteur, sera devenue divine par son essence, et les bienfaits dont elle comble de la part de Dieu les mortels, auront semblé provenir immédiatement d'elle-même. Alors on se sera mis à l'adorer, et on aura imaginé, pour la représenter aux yeux, une statue complexe et symbolique qui en réunissait tous les caractères multiples. Toutefois elle sera restée subordonnée au grand Dieu, comme la femme l'est à l'homme ; et bientôt on aura fait de la Nature l'épouse du Seigneur. Enfin la pensée sera venue à l'esprit de quelque prêtre de compléter le tableau muet de la religion de son temps en plaçant l'homme , l'homme postdiluvien , l'homme croyant, l'homme dont le culte divin remplit toute la vie, entre la statue du Dieu invisible qui, se tenant là sans cesse à sa droite, lui inspire une crainte secrète, et l'image de la douce et riante Nature qui, à sa gauche, l'invite constamment à la joie.

Telle est certainement l'origine du culte postdiluvien des statues à figure humaine. Le secret de sa naissance s'était conservé à travers les siècles dans le temple d'Hiérapolis, et c'est Lucien qui nous l'a révélé ! Grâces à lui, nous prenons l'humanité nouvelle sur le fait à son premier délit de polythéisme.

Nous revenons à la description du temple et de ses fêtes, qui sont toutes commémoratives du déluge, ainsi

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que le prouvent, d'abord, les différents mythes relatifs aux fondateurs de ce culte.

Suivant les uns, le temple avait été bâti par Deucalion Sisythès (le Sisithrus de Bérose). Et ici Lucien fait du déluge un récit tout conforme à ceux des Chaldééns et des Israélites : les hommes de la première race, superbes et iniques, parjures, inhospitaliers, sans miséricorde ; ces crimes attirant sur eux une grande calamité ; la terre subitement couverte d'une grande quantité d'eau , des pluies torrentielles tombant du ciel, les fleuves débordant, et la m^r montant beaucoup; tous les hommes détruits, sauf le sage et pieux Deucalion, qui devint le père de la race nouvelle; et une grande arche dans laquelle il entra avec ses enfants et leurs femmes, et qui servit en même temps d'asile aux sangliers, aux chevaux, aux diverses espèces de lions, aux serpents, à tous les animaux terrestres qui y entrèrent par couples, et qui y vécurent en paix par l'intervention de Jupiter. Les eaux du déluge, disaient les Hiérapolitains, s'écoulèrent par un gouffi'e qui se forma dans leur contrée^ et sur lequel Deucalion construisit le temple. Lucien a vu ce trou, qui lui a paru fort petit. Nous savons que tous les mythesoù il est question d'un gouffre, ont trait au déluge (P. Il, 200).

D'autres rapportaient l'origine du temple à Sémiramis, qui l'avait élevé en l'honneur de sa mère Dercéto. Mais Sémiramis est la déesse de la colombe diluvienne, de Sem, le Sublime, des Sémites, de l'humanité nouvelle.

Une troisième opinion faisait du temple l'œuvre du lydien Attis. Attis est lydien ou phrygien, et les Lydiens sont venus en Asie Mineure depuis Jes contrées de l'Euphrate. Il n'est donc pas surprenant que leur grande déesse, Cybèle, eût, comme la déesse d'Hiérapolis, une

couronne tourellée, des cymbales, des lions et, à côté de ses vrais prêtres, des Galles vêtus comme des femmes. Mais les Galles, qui sont autant d'Attis, datent précisément des temps du Saturne phénicien immolant son fils et instituant la circoncision; des temps où Isis pleurait Osiris en poussant des cris mortels ; des temps de Sémiramis et de Deucalion (P. II, 432). Quand, après le déluge, les hommes virent leur existence terrestre accablée de mille maux et réduite à peu d'années, les uns voulurent purifier les sources de la vie par de douloureuses pratiques, les autres, saisis par le délire de la tristesse et du désespoir, se mutilèrent pour ne pas transmettre leurs douleurs à d'autres (P. xxvi). Ils se vouèrent en sacrifices vivants, non point à Baal, qui est le Dieu de la sainteté, qui ne veut que l'obéissance à' ses lois, et qui n'a point ordonné le renoncement aux joies légitimes, mais à la riante déesse de la nature qui excite à l'amour tout en préparant d'amères douleurs à qui suit ses impulsions. Le mythe a exprimé ces sentiments étranges en disant que la déesse aimait le jeune Attis, que celuici se mutila pour se mettre à l'abri de ses poursuites, et que loin de s'irriter contre lui qui ôvait été plus chaste qu'elle-même, elle avait fait de lui son prêtre.

L'histoire de Combabus et de Stratonice, que Lucien nous raconte fort au long, est un mythe ancien transformé en une anecdote des temps modernes *. Combabus

1 Lucien lui-même nous le donne à entendre quand il ajoute en terminant que les amis de Combabus, pour le consoler, se mutilèrent à son exemple, et que, suivant d'autres, il avait été aimé non d'une mortelle, mais de Junon. Voyez d'ailleurs Peuple Primitifs H, 434, le passage d'Eusèbe sur les mutilés de Syrie. -^ Comment la fable de Combabus se retrouve-t-elle en Inde, à Bedjapour, où l'on voit un bassin magnifique et entouré de portiques , construit par Mulik, favori du sultan Mabomed, et victime volontaire de son dévouement pour son prince? (Coleman, iHythologie hindoue^ p. 10, en anglais.)

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est le même personnage fictif qu'Attis. Il fournit d'ailleurs une nouvelle preuve de raifmité du culte d'Hiérapolis avec celui de Lydie et de Phrygie ; car ce nom est le même que Gybébus, qui est un des serviteurs de Gybèle, et Combé était à Fleuron en Etolie, la mère des sept Curetés, qui font partie du cycle mythologique de Rhéa=Cybèle.

Une quatrième opinion, à laquelle &e range Lucien, faisait de la déesse d'Hiérapolis une Junon, et du temple l'ouvrage du Bacchus indien. Mais les raisons que l'écrivain avance à l'appui, n'ont aucune valeur, comme nous le dirons bientôt. C'est bien Cybèle=Dercéto, et non Junon, qu'on adorait dans cette ville, et son culte ne peut avoir pour fondateur que l'un ou l'autre des personnages diluviens, Deucalion, Sémiramis, Attis on Combabus.

Si tout ce culte repose sur les souvenirs du déluge* on rendra aisément compte « de ce lac, peu distant du temple, où l'on nourrissait des poissons sacrés dont quelques-uns étaient parvenus à une grandeur extraordinaire (P. I, 325). La profondeur du lac était, disait-on, de plus de huit cents coudées. Au milieu était un autel de pierre qui semblait flotter sur les eaux, et qui reposait sans doute sur quelque immense colonne. L'encens y fumait sans cesse. Chaque jour un grand nombre de personnes venaient à la nage, et des couronnes sur la tête, y faire leurs prières. » Cet autel flottant rappelle l'arche, comme le font les îles flottantes de Tyi% de Chemmis, de Délos (P. II, 188) ; le lac, les abîmes sans fond des eaux diluviennes, et la traversée à la nage vers l'arche du salut, les dangers auxquels avaient échappé les ancêtres de la race actuelle.

« Chaque année se célébrait une grande fête qu'on nommait la descente au lue (P. Il, 25â). Les prêtres apportaient

sur ses bords toutes les statues du temple. Mais Dercéto devait y arriver avant le Dieu, car si Jupiter voyait le premier les poissons, ils périraient tous. Aussi le devance-t-elle, et elle rengage par beaucoup de supplications à se retirer. » Cérémonies étranges et qui mettent dans tout son jour le caractère opposé des deux divinités suprêmes : Baal est le Dieu redoutable qui a jadis abaissé ses yeux scrutateurs sur l'humanité coupable et qui d'un seul regard Ta fait mourir dans les eaux. Depuis lors il retourne chaque année sur le rivage comme pour s'assurer que l'instrument de ses vengeances est toujours prêt à exécuter ses jugements. Mais son regard tue, et les êtres innocents et sacrés qui peuplent les eaux, n'échappent à leur sort que par l'intercession de Dercéto, la Bonne, la Miséricordieuse déesse (P. II, 84) * . On voit parla quel vif sentiment les Hiéropolitains avaient de la sainteté de Dieu, de la corruption de toute vie terrestre et de la nécessité d'un médiateur. Mais leur Sauveur était la Nature ou Vénus.

« Dans d'autres fêtes, non moins pompeuses, qui se répétaient deux fois chaque année, les prêtres portaient la statue de Deucalion jusqu'à la mer (Méditerranée), où se rassemblaient une multitude de pèlerins. Ils y remplissaient d'eau des vases qu'on cachetait avec soin, et ils se rendaient ensuite à Hiérapolis, où des prêtres, recevant de leurs mains ces vases , les débouchaient et les versaient dans le temple; d'où cette eau descendait dans le gouffre, qui ne se remplissait jamais. C'était là, disait-on, une antique loi instituée par Deucsllion en mémoire et de l'inondation et de la délivrance. » En effet, lors du déluge, les eaux salées des océans s'étaient répandues sur les continents et écoulées par des fail-

* Juvénal, Plutarque, Ampélias, Hœsychius, dans MoYers, I, 600.

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