HIÉRAPOLIS
les. Aussi chaque année, l'homme, imitant avec quelques gouttes les immenses torrents du cataclysme, amenait la mer dans Tîntérieur des terres et l'y faisait disparaître par des voies invisibles (P. 11, 200, 252).
Cependant les souvenirs du déluge qui a détruit la première terre, éveillaient avec force dans les cœurs la crainte de l'incendie qui détruira un jour la terre actuelle. Aux fêtes du déluge devaient se mêler celles de la fin du monde, et Lucien nous dit que la plus solennelle des fêtes, celle du bûcher ou des flambeaux, avait lieu au commencement du printemps : «dans la cour du temple on dressait un immense bûcher, formé d'arbres entiers auxquels on suspendait vivants des chèvres, des brebis, d'autres animaux domestiques, avec des oiseaux, des vêtements, des ouvrages en or et en argent. On plaçait ensuite alentour les dieux du temple, chaque pèlerin y rangeait aussi les siens, et l'on mettait le feu, qui consumait promptement toutes les offrandes. »
c Dans les propylées qui s'étendaient vers le nord, s'élevaient deux colonnes de cent vingt coudées de hauteur. Deux fois l'an un homme montait sur l'une d'elles, comme on fait sur un palmier : il y passait sept jours sur le sommet, sans dormir, et priant sans cesse, tant pour toute la Syrie, que pour chaque individu qui lui disait son nom et lui faisait un présent. » Lucien veut expliquer ces colonnes par le culte priapique de Baechus, mais il ajoute lui-même que plusieurs y voyaient un souvenir des temps diluviens où les hommes s'étaient réfugiés sur les montagnes et sur les arbres les plus élevés. Que cette dernière interprétation soit la vraie, c'est ce que prouvent les médailles de Selgé, en Pisidie, où se voient deux obélisques ou plutôt deux mats ornés de banderoUes et surmontés de l'oiseau de l'arche, la colombe.
9i SYRIENS ET ASSYRIENS.
Remarquons les sept jours passés en prière sur la colonne. Les Galles, à la mort d'un des leurs, laissaient s'écouler aussi sept jours avant de rentrer dans le temple. Ce sont là peut-être de faibles traces de la primitive institution de la semaine.
Nous ne suivrons pas Lucien dans tous les autres détails qu'il donne sur le culte d'Hiérapolis. Nous noterons cependant : la coutume tout exceptionnelle des Galles d'ensevelir les leurs sous des monceaux de pierre, mode de sépulture qui nous parait par sa simplicité même devoir être le plus ancien de tous, et qui a abouti au tumulus et à la pyramide ; — le profond sentiment du péché que révèle la loi imposée au pèlerin qui arrive pour la première fois à Hiérapolis, de s'envelopper dans la peau de la brebis qu'il a immolée et avec laquelle il s'identifie complètement (P. Il, 121 sq.); — et le sacrifice d'enfants, que leurs pères enferment dans des sacs, et précipitent; comme le faisaient les Mexicains, du haut des degrés du temple, en disant que ce ne sont pas leurs enfants, mais des bœufs (P. 11, 258 sq. ; 412 sq.).
Nous avons appris de Lucien qu'à Hiérapolis la religion était toute diluvienne, et comme il donne à la divinité adorée dans cette ville le nom de déesse Syrienne, nous devons en conclure que tous les Syriens célébraient ce même culte. En effet, Dercéto ou Atergatis était, d'après Xanthus, la même qu'Athara, et Athara était la
principale divinité de Damas. * Puis Athara est la forme araméenne ' d'Astaroth ou Astarté qu'on adorait dans les villes syriennes du Liban non moins que dans celles
* Fr. Gr. Hist,, t. IV, p. 629. Justin, 26, 2. Magn. Etymol.
* Gomp. TsoR et ToR, la ville de Tyr ; schalosch et th'lath^ trois.
DERGÉTO. 95
des Phéniciens. Enfin Dercéto avait un temple à Âscalon, autre ville syi:ienne.
Âthara rappelle THathor des Egyptiens, qui est le lieu (hat) des dieuXy et d'après Simplicius, Atergatis a précisément le même sens^ Atër, en araméen, signiâe lieu; mais GAD, ou kët (dans Der-ket-o) n'a point dans cette langue le sens de dieu. Serait-ce peut-être un mot de la langue primitive , qui se serait conservé dans le QADATHA, zcud, le KflODA, pcrsau, le GOTH, GOTT, allemand?
Dercéto est une Grande-Mère, une déesse du chaos, et voici le mythe de sa naissance :
€ Du ciel tomba dans TEuphrateun œuf d'une merveilleuse grandeur. Des poissons le roulèrent sur le rivage. Des colombes l'y couvèrent, et il en sortit Vénus ou la déesse Syrienne. Elle surpassait chacun en justice et en probité, et, profitant de l'offre de Jupiter, elle lui demanda que ces poissons prissent rang parmi les astres. Voilà pourquoi les Syriens placent au nombre des dieux et ne mangent pas les poissons ni les colombes*. »
L'Euphrate, que Jérémie nomme la mer, est,. comme le Nilus ou Hapimoou des Egyptiens , l'abîme des eaux primordiales. — Ces eaux ont pour symbole les poissons. De là vient que la Syrie se croyait sous la protection toute spéciale de la constellation des poissons, et qu'elle avait, près des temples, des étangs où elle gardait des poissons consacrés aux dieux (P. 1, 325). — L'œuf est celui du monde (id. 375). — La colombe est « l'Esprit de Dieu planant sur les eaux de 1 abîme (id. 226). » —
1 Movers, t. I, p. 598 : totcoç ôsûv. Voyez Peuple Primitifs I, 373, une antre interprétation de ce mot d' Atergatis.
' Hygin., fab. 197. Lucien rapporte le culte (cosmogonique) des poissons à Dercéto, et le culte (diluTien) des colombes à Sémiramîs.