V. Lyctonie
Ce mythe ne nous est rapporté que par l'auteur inconnu des Argonautiques. Mais le faux Orphée ne fait que le mentionner en passant et le suppose connu de ses lecteurs. 11 ne l'a donc pas inventé, et nous avons certainement ici une vieille et antique tradition. Voici le peu de mots qu'en dit le poète * : « Un jour Jupiter qui fait gronder sa foudre dans la hauteur, et le dieu de Ja mer (\m ébranle la terre, se disputèrent au sujet de coursiers aux pieds plus rapides que les vents (lorsque les cieux
* HygiD, P. Àalr. Il, l(j.
^ Vers 1284-1290.
et les entrailles de notre globe semblaient rivaliser d'ardeur à jeter sur la terre les torrents impétueux des eaux diluviennes)*. Neptune, irrité contre le père des dieux, frappa de son trident d'or la terre Lyctonienne, et de la violence du coup il la brisa, la jetant dans la mer immense où elle forma plusieurs îles. On les nomme Sardaigne, Eubée et Chypre. »
Gallimaque, dans son hymne à Délos, dit que Neptune, d'un coup de son trident forgé par les Telchines (Tubalcaïnites, P. 11, 145), précipita dans la mer les montagnes, dont il forma les premières îles. Mais le poète ne parle pas de la Lyctonie.
On a voulu faire de Lyctonie Lycaonie, qui est le nom d'une province de l'intérieur de l'Asie Mineure, et qui pourrait aussi être celui de l'Arcadie où régnait Lycaon lors du déluge. Mais Chypre, l'Eubée et la Sardaigne n'ont rien de commun avec la Lycaonie ni avec l'Arcadie.
D'après le mythe orphique, avant le déluge, une zone non interrompue de terres basses aurait uni à l'Asie Mineure Chypre et Rhodes, la Carie à l'Attique et à l'Eubée, l'Epire à l'Italie méridionale et celle-ci à la Sardaigne (HS. 132).
Les Hyperboréens, dont le nom se lisait déjà dans Hésiode et dans les Epigones d'Homère *, sont un peuple mythique qu'on supposait demeurer par delà le Borée, c'est-à-dire au nord de l'Hémus et des monts de laThrace,
• Cheval, symbole des eaux. Voyez Clef des symboles. Peuple Primitif, t. I, à la fin.
« Voyez Otfr. Maller, Les Doriens^ t. J, p. 267 sq. (en aUem.j s Hérode, iv, 33.
OÙ le vent glacial du septentrion était censé prendre naissance. Les Grecs primitifs, qui n'avaient pas franchi ces chaînes de montagnes, les prenaient pour les limites de leur monde, et ils avaient imaginé que derrière cette haute muraille était une autre terre que ne désolait jamais le Borée ou TAquilon, et qu'habitait le peuple du monde antédiluvien.
Ecoutons Pindare : « Les Muses ne sont point étrangères aux mœurs des Hyperboréens : partout retentissent chez eux la voix des jeunes filles qui dansent en chœur, les lyres bruyantes et les sons éclatants de la flûte. Les cheveux ceints de lauriers d'or, ils se livrent gaiement aux délices de la table. Ni la maladie, ni la débile vieillesse n'approchent de cette race sainte. Ils ne connaissent point les fatigues et les combats, et vivent à l'abri des coups de la juste et sévère Némésis. » C'est l'âge d'or d'Hésiode transporté dans les temps postdiluviens et vers le nord de la Grèce.
Dans le même hymne, Pindare dit encore : « Ni par mer, ni par terre vous ne trouverez la route merveilleuse des contrées où les Hyperboréens vivent dans des fêtes continuelles. Persée seul y pénétra jadis ; il entra dans leurs demeures, et assista à ces magnifiques hécatombes d'ânes qu'ils immolent à Apollon. Ce Dieu prend un extrême plaisir à leurs fêtes, à leurs acclamations de joie, et sourît en voyant ces animaux vigoureux bondir et se débattre sous la main du sacrificateur. • Ces hécatombes d'ânes sont fort extraordinaires. L'âne doit être ici un animal typhonien, ahrimanien, le symbole du dieu du mal qui fait sans cesse la guerre au soleil, à la lumière, à la santé, à la vie. Apollon se plaît à voir ses adorateurs s'associer à ses combats et lui égorger par centaines les représentants symboliques d'un dieu plein de force qui se débat en vain sous le fer qui l'immole.
Mais cette lutte d'un Apollon=Ormuzd et d'un Satan anonyme est une intuition étrangère à la religion des Grecs d'Homère et de Pindare. Il y a là quelques débris des croyances primitives. Ce qui est plus étrange encore, c'est que, d'après une Inscription grecque, à Délos on offrait à Apollon des sacrifices d'ânes * .
Ailleurs, Pindare fait « arriver Hercule vers les sources ombragées de l'Ister, chez les Hyperboréens qui servent Apollon. La douce persuasion lui IK obtenir d'eux l'olivier, qui devait à Olympie couronner les vainqueurs. » Ici le peuple mythique ne demeure plus au nord de l'Hémus, dans les plaines du Bas-Danube et dans celles de la Hongrie. Ces régions étaient déjà assez connues des Grecs pour qu'on dût reculer au loin la patrie des Hyperboréens. On la transporta vers l'Occident, qui est le vrai lieu des terres mythiques et antédiluviennes *.
Cependant les colonies grecques du Pont-Euxin et du Borysthène cherchaient en vain dans les contrées hyperboréennes oii elles s'étaient établies, le peuple pieux et bienheureux dont avaient parlé les anciens poètes. Ces Hellènes de la Scythie souffraient, eux aussi, des vents glacés du nord, et comme ils apprirent qu'à leur septentrion était une chaîne de montagnes haute et vaste, l'Oural , ils se dirent que c'était des monts Rhipées et non de l'Hémus que se précipitait sur les contrées du sud l'impétueux Borée. Les Hyperboréens devaient donc se trouver nécessairement par delà les Rhipées ou l'Oural , sur les rives (sibériennes) de l'Océan (que nous nommons Boréal ou Glacial). Entre les Hyperboréens et les colonies grecques de l'Euxin on comptait : les grif-
* Bœck, Corpus insrr. grœc. t. I, p. 807.
* Pind. Olymp, iil; Pyth. x.
166 HTPERBORÉEKS.
fons qui gardent l'or (sur le versant oriental de l'Oural, P. II. 59) ; les Arimaspes, qui n'ont qu'un œil (au sud ou à l'ouest de ces monts), les Issédons et les Scythes. Hellanicus disait que « les Hyperboréens , au delà des Rhipées, pratiquaient la justice et ne se nourrissaient que des fruits des arbres », en vrais habitants du Paradis*.
Mais les Grecs ne pouvaient tarder beaucoup à se convaincre que la demeure qu'ils assignaient aux Hyperboréens devait être inhabitable par l'excès du froid. Déjà le poète Antimaque, vers l'an 400 avant J.-C, pensait que les Hyperboréens n'étaient pas autres que les Arimaspes*. C'était confesser que les Hyperboréens d'Homère et d'Hésiode n'étaient qu'une vaine fable; c'était identifier les Antédiluviens avec une peuplade de l'Oural. On ne déracine pas ainsi de l'esprit d'une nation antique comme l'étaient les Grecs , ses mythes favoris. Un contemporain d'Alexandre, Hécatée d'Abdère, transporta les Hyperboréens dans les régions tempérées de l'Occident, où étaient déjà Ogygie, les îles des Bienheureux et les Champs-Elysées, les Hespérides, Erythie, l'Atlantide de Platon. Il imagina pour eux , c dans l'Océan, en face de la Celtique, une île du nom d'Hélixée , aussi grande que la Sicile , très-fertile , abondante en toute espèce de fruits , et produisant chaque année deux moissons. Latoney était née; aussi ces insulaires révèrent Apollon plus que tous les autres dieux, et comme ils chantent chaque jour continuellement des hymnes en son honneur, on peut dire qu'ils sont tous prêtres d'Apollon. Dans un magnifique bois sacré est
* Hérod. iv, 13. Damastès, Fra^tn. hist.grœc. ii, p. 65. Hellanicus, id. I, p. 58.
s Fragm. 113, à la fin de V Hésiode de Didot.
HTPERBORÉENS. 167
son temple, de forme ronde, qu'ornent une foule d'offrandes. La ville aussi lui est consacrée ; la plupart des habitants sont des musiciens qui, dans le temple, chantent sans discontinuer, en l'honneur du dieu, des hymnes où ils célèbrent ses faits. Us parlent une langue particulière La lune parait là très-proche de la terre, et
l'on y discerne des éminences semblables à celles de notre globe. Sur la ville et le temple régnent, de génération en génération, les Boréades.... Les prêtres sont trois frères, hauts de six coudées, fils de Borée et de Chioné (du vent du nord et de la neige) i. » Nous omettons ici ce qu'Hécatée raconte du cycle astronomique de neuf (et non dix-neuf) ans, au bout duquel Apollon visite son Ile , jouant de la cithare et dansant constamment pendant les nuits depuis l'équinoxe du printemps jusqu'au lever des Pléiades, et se réjouissant de ses propres louanges. Le même auteur parle aussi au long des essaims de cygnes qui arrivent des monts Rhipées pour une des grandes fêtes d'ApoUon , et mêlent leurs chants à ceux des prêtres.
Dans Apollodore, les mythes des Hyperboréens , des Hespérides et d'Atlas se sont confondus, et c'est en Afrique, dans le Maroc, qu'il faut aller chercher ce peuple fabuleux qu'Hésiode et Homère plaçaient en Bulgarie et en Valachie.
Le lecteur aura facilement reconnu dans les mœurs et la piété des Hyperboréens celles de l'âge d'or et des Séthites. Leur dieu suprême , Apollon ou le Soleil , est le Balsamen de Gen=Gaïn, l'Indra des Angirasides ou Caïnites. Le culte d'Apollon à Delphes, à Délos, en Attique était un rejeton du culte antédiluvien de l'astre du jour. C'est là ce que disent les mythes suivants qui
• Hécatée, Fragtn. hùt. gt^œr. t. I[, p. 386 sq.
168 HYPESIBORÉENS.
établissent les rapports les plus intîmes entre les Hyperboréens et les Grecs.
Mythes de Delphes. < Cet oracle a été établi par deux fils des Hyperboréens, Pagase et le divin Agyeus. » Agyeiis est un des surnoms d'Apollon lui-même.
Le premier temple était fait des branches du laurier qui est à Tempe. Des abeilles construisirent le second de leurs propres ailes et de cire, et Apollon fenvoya chez les Hyperboréens. Le troisième fut d'airain , et il a été englouti par la terre ou mis en fusion par le feu. Le quatrième, œuvre d'Agamède et de Trophonius, était de marbre, et il a été brûlé dans la cinquante-huitième olympiade *. * De ces quatre temples le dernier seul est historique, quoique les architectes en soient des personnages fabuleux. Je ne sais ce que signifie l'édifice d'airain, à l'existence duquel croit Pausanias sur des motifs peu solides. Le laurier prophétique de Tempe signifie ou que les premiers prophètes d'Apollon ont paru à Tempe, mais rien ne vient appuyer cette explication ; ou que la prophétie a pris naissance en un lieu aussi délicieux que Tempe, en Héden, dans le Paradis (P. Il, 17). Quant au temple de cire et d'ailes d'abeille qui a été transporté chez les Hyperboréens, c'est le symboh' de la réapparition de la prophétie au temps de la palingénésie diluvienne de l'humanité (id. 224).
Alcée dans un de ses hymnes chantait Apollon recevant de Zeus à sa naissance une mitre d'or, une lyre et un char attelé de cygnes (P. 1, 219) avec la mission de se rendre à Delphes ; passant une année entière chez les Hyperboréens, et les quittant au milieu de l'été pour venir enfin fonder l'oracle de Delphes. Nous avons vu
* Pausanias, x, 5. — Mnaséas {Fragm, hist, grœc. t. IH, p. «53) prétendait que les Delphiens étaient les anciens Hyperboréens.
que d*après Hécatée Apollon, le dieu des deux mondes, retournait tous les neuf ans passer quelques- mois chez les Hyperboréens du monde primitif.
Mythes de Délos, Latone , qui était née chez les Hyperboréens, vint de là à Délos, en douze jours et douze nuits, poursuivie par Junon. Elle avait pris la forme d'une louve, symbole des ténèbres primordiales où va s'allumer la lumière « (P. I, 339). Apollon ou le Soleil ayant été adoré par les Caïnites avant de Têtre à Délos, il fallait bien que sa mère fût née chez les Hyperboréens, et qu'elle les quittât pour venir s'établir dans l'île qui était devenue le centre du culte de son fils.
Avec Apollon et Diane étaient arrivées à Délos deux vierges hyperboréennes, Opis et Argé ou Hécaergos, et elles avaient été suivies de deux autres , Hypéroché et Laodicé, qui venaient s'acquitter envers ïlithyie, par un tribut, d'un vœu qu'elles avaient fait pour l'heureux accouchement de Latone*. Ces quatre jeunes filles étaient mortes à Délos, où Ton montrait leurs tombeaux et leur rendait un certain culte «. Que sont ces quatre vierges? Je l'ignore ; je vois seulement que Hécaergos, qui agit au loin, est une des épithètes homériques d'Apollon, et peutêtre Argé (A augmentatif, ergos) a-t-il le même sens. Hypéroché, qui excelle ou domine, pourrait être pareillement répithète d'une déesse solaire. Mais je ne sais quelle relation il y aurait entre Diane et Laodicé, la Justice du peuple, entre Diane et Opis, dont l'étymologie
« Arist. Hist. anim. vi, 35. — Elien, rv, i4, prétend que la louve met bas ses petits avec beaucoup de peine, pendant douze jours et douze nuits
« Hérod. IV, 35. Je suis l'interprétation d'Otfr. Muller, toc. cit., p. 271.
' Hérod. IV, 33 sq. Platon, Axioch, Pausan. y. 7. Âchœa, dans ce dernier passage, est sans doute un autre nom pour Opis ou Argé.
est inconnue. Toutefois Opis était sous la protection spéciale de Diane; car cette déesse a percé de ses flèches Orion parce qu'il avait voulu faire violence à cette vierge hyperboréenne*. Orion qui périt au milieu des flots, est un personnage diluvien, et Opis vivait donc à cette époque où le culte du Soleil qui avait péri avec le premier monde, renaissait à Délos.
Cependant à Délos, et à Prasies (en Âttique), on parlait d'offrandes enveloppées dans la paille de froment, qui étaient envoyées à Délos par les Hyperboréens *. Il est difficile de croire que ces assertions des prêtres ne reposassent absolument sur rien, et Ton est ainsi conduit à supposer que dans le bassin du Danube , au nord de THémus , a demeuré un peuple historique qui adorait le Soleil ou Apollon , et avec lequel les Hellènes dans leur première enfance se seraient trouvés en relations assez intimes. Ce peuple serait, à notre avis, la souche des Celtes, et ce serait de lui qu'il faudrait entendre la phrase de Phérénice : « Les Hyperboréens sont de la race des Titans '. » Car dans la doctrine des Orphiques (P. H, 164), les Titans sont les Antédiluviens, et la race issue d'eux doit être un des plus anciens peuples de l'antiquité.
11 serait aisé de citer ici les écrivains grecs et latins qui ont pris les Alpes pour les monts Rhipées, et les Celtes pour les Hyperboréens. Mais nous ne devons pas anticiper nos études ethnogoniques.
* ApoUod. I, 4, 5.
« Hérod. ibid, Paus, i, 31.
8 Fragm. hist. grœc., t, II, p. 387.