‹ Le peuple primitif, sa religion, son histoire et sa civilisation; (volume 2)Chapitre 95 sur 108 · W. IV · texte numérisé non relu

W. IV

féconde ^ > Dans la période suivante de l'histoire de l'Inde, Brahma a pris la place de Manou ; Saraswati ou Vatch, celle dlla, et le dieu a pour femme sa propre fille.

Dans d'autres hymnes, Timagination des chantres védiques se plait à représenter Agni ou le feu reposant sur le sein de sa mère, ou dans le foyer.

Bouddha. lia, simple abstraction personnifiée, est devenue un personnage historique. Son nom figure dans la liste des rois lunaires, avec celui de son époux Bouddha. Je ne puis m'expliquer comment ce Bouddha= Mercure a pu être assez célèbre aux temps des épopées pour que la Lune, sa mère, ait donné son noai à la plus antique des dynasties royales, et comment ce même dieu n'est point mentionné dans le Rig-Yéda. Aurait-on effacé son nom des hymnes sacrés après la fondation du bouddhisme et ses longues et sanglantes luttes contre le brahmanisme? Mais ce qui est plus étrange encore, c'est que dans la mythologie brahmanique Bouddha est fils de Maïa et de Brahma, comme Hermès l'est de Maïa et de Zeus. Comment les Ariens de l'Inde donnent-ils à la mère du dieu de la sagesse étemelle le même nom que les Hellènes, quand les Ariens de l'Iran ne connaissent ni Maïa ni Bouddha? Est-ce un emprunt fait par les Indiens du Gange aux Grecs macédoniens de la Bactriane? Est-ce un débris de la tradition primitive, et un monument du grand travail mythogonique qui a précédé la Dispersion?

Maïa est la déesse des eaux primordiales >, et ces mêmes eaux sont sous la protection de la Lune. Il est donc indifférent de dire que Bouddha est fils de la Lune ou fils de Maïa (P. II, 605; I, 460),

f nv. II, 38,

MANOU ET SA POSTÉRITÉ. lH

Ajou» et Powouravas. lia a de Bouddha soit Ajous S soit Pourouravas, d'après les commentateurs des Védas. Ajous, dans la liste des rois lunaires, est fils de Pourouravas et père de Nahoucha*. Le Rig-Véda parle fort peu de lui. « Le vertueux Ajous, dont Agni fut Thôte gracieux, fit de lui l'objet de ses antiques chants'. » Son nona s'emploie d'ailleurs comme celui de Manou pour désigner l'homme, l'homme mortel (par opposition aux hommes divins).

Ce nom est le même que aiôn en grec, iEVUM en latin. 11 signifie temps et vie humaine *. Nous savons que chez les Phéniciens le premier homme était JEon. Il me parait qu'Ajous est une épithète de Manou, qu'on a personnifiée sans trop savoir où placer ce héros fictif.

Le vrai fils d'Ilaest tle généreux Pourouravas (l'homme illmtre au loin), pour qui Agni a été généreux*. » C'est lui donc qui serait < le fils du premier père, dontlanais^ sance fut marquée par le choix que les Déwas firent d'Ila pour commander aux enfants de Manou. >

Pourouravas est Yillustre Seth. Mais dans le Rig-Véda il a perdu tous les titres sur lesquels repose sa gloire. 11 n'est point l'inventeur des lettres et de l'astronomie ; son père. Bouddha, ne lui a rien transmis de sa sagesse ; les Aswins n'ont point enseigné au fils d'Ila les sciences

I RV. I, 104. 185. 303. 331. 445. II, 424. — Quand un héros védique n*est mentionné que dans un fort petit nombre d'hymnes, je renverrai pour les citations à la Table des matières qui termine le quatrième volume du Rig-Véda.

* Comparez Lassen, p. 732, note.

' Cet éloge d'Ajous s'explique de soi-même : Âjous a rendu aux dieux le même culte que Manou. Les mots qui suivent immédiate^ ment sont fort obscurs : • Et il a, de concert avec Contsa et Atithigwa, reconnu pour son suzerain Tourvayana. •

* Sama-Véda, 21.

^ RV. I, 53, où Pourouravas est associé à Manou«

sacrées. Bergers, laboureurs et guerriers, les Ariens de rindus, dans leurs bourgades, n'étudient ni n'écrivent. Leur unique préoccupation, c'est le culte des dieux, et d'après les poètes postérieurs aux Védas, la seule gloire de Pourouravas est celle du Seth de la Genèse, sa grande piété. C'est lui qui a organisé le culte primitif, établi les trois feux du sacrifice et inventé Varani^. Si l'on en croît le Bhagavad-Gita*, il n'y avait avant lui qu'un seul Véda, qu'une seule caste et qu'un seul Dieu, Narayana > (P. I, 238).

Dans la dernière division (mandala) du Rig-Véda, Pourouravas a pour épouse Ourvasi, qui est une apsara, une nymphe céleste. C'est une personnification de la Libation. La liqueur que le sacrificateur verse de la coupe dans le feu sacré était, aux yeux des Ariens, c une eau divine qui, en tombant, brille comme l'éclair, et qui prolonge la vie 1 de l'homme pieux '. L'époux d'Ourvasi est le saint par excellence : « c'est par lui ( selon l'hymne védique) que les dieux ont grandi pour le redoutable combat (contre Vritra, au temps de la grande sécheresse) ; il est né pour la défense de la Vache (la Terre), qui doit à la prière sa prospérité. Ourvasi a été l'unique objet de son amour. Mais cette nymphe céleste va le quitter après avoir habité parmi les mortels durant quatre nuits d'automne. Pourouravas cherche à l'arrêter par ses prières, il mourra si elle l'abandonne. Elle l'aime, elle n'a pas un cœur de chacal ; mais la douleur qu'elle lui cause doit lui donner le bonheur ; elle lui enverra l'enfant qu'elle porte dans son sein, et elle le quitte en lui adressant ces paroles remarquables : « Tel que tu es, < tu te trouves soumis à la mort. Que ton enfant honore

* Voyez plus haut, Meschia, page 348, et Thémourets, page 3S5,

« Lassen, p.XVII.

3 Lassen, p. 733, note,

t par l'holocauste la race divine. Et toi, viens au ciel te t livrer aux plaisirs, i Traduit dans notre langage moderne, ce mythe signifie que la vie terrestre de Seth, comparée à la félicité éternelle qui l'attend dans les cieux, est courte, sombre, froide comme quelques nuits d'automne ; qu'au moment de sa mort sa piété le précède et l'attire vers le monde invisible, et qu'elle revivra dans sa race.

Lès poètes brahmaniques de la religion nouvelle ont laissé à Pourouravas sa céleste épouse, mais ils ont souillé la gloire de ce patriarche, qui avait à leurs yeux le tort irrémissible d'être saint sans appartenir à la caste privilégiée des brahmines. Ils ont fait de lui le représentant de toute l'impiété et de toute la superbe des Caïnites. Il se querelle avec les brahmines, leur enlève leurs trésors, repoussé leurs exhortations, est maudit, perd la raison ; puis on le retrouve, sans savoir ni comment ni pourquoi, au ciel avec Ourvasi *.

NaJioucha, Le fils de Pourouravas, ou son petit-fils par Ajous, est Nahoucha ou Nahous. Nahous et Enos sont le même mot, et désignent, l'un comme l'autre, Vhomme. Nahoucha, nous l'avons vu, a reçu des Déwas Agni pour son conducteur, et c'est pareillement sous Enos que le culte de Jéhova fut institué d'une manière régulière. Enos est le petit-fils d'Adam, Nahoucha (si Ton écarte Ha) est le petit-fils de Manou. Le Rig-Véda garde d'ailleurs sur sa vie un silence aussi complet que fait la Genèse sur le fils de Seth.

Les brahmines ont fait subir à Nahoucha le même sort qu'à son père. Déjà les Lois de Manou^ le rangent parmi f les rois qui, par leur inconduite, ont péri avec leurs biens, tandis que des ermites ont obtenu des

* Lassen, p. XVI, note, •t. VII,§4i.

m ARIENS DE L'INDE.

royaumes par leur sagesse et leur humilité. • L'histoire de sa chute est racontée fort au long dans le Mahabbarata ^ (En roi séthîte), il avait d'abord régné avec sagesse et justice ; mais après la mort de Vritra (et la fin de la sécheresse), il devint le Dieu suprême à la place d'Indra (lorsque les Cainites apothéosèrent et adorèrent de simples mortels) ; son orgueil le poussa à se faire porter sur le dos des brahmines et à hâter leurs pas en les frappant du pied. Maudit par eux, il fut changé en un serpent (infernal). Agni (après le déluge, lors de la restauration du culte primitif) alla chercher Indra, qui s'était retiré près d'un lac ( diluvien ) et caché dans one tige de lotus. Indra remonta sur le trône de l'univers (pour un temps et jusqu'à Tavénement de Brahma).

Yayati, fils de Nahoucha, n'est, dans le Rig-Véda, le héros d'aucun mythe. Les hymnes ne parlent que de ses sacrifices. Cependant sa réputation était si grande, que les Grecs avaient entendu parler de lui sôus le nom de Gégasius'. Dans le Mahabharata, Yayati est un roi trèspieux, comme doit l'être un patriarche séthîte ; la durée de sa vie est de plus de mille ans, et son temps est de peu postérieur à celui de la grande sécheresse ^. Il appartient donc au monde antédiluvien. Et cependant, par une erreur qui se reproduit fréquemment dans les gé* néalogies mythiques, il a pour fils cinq héros, vrais Ariens, qui ont vécu plusieurs siècles après le déluge, dans les plaines de l'indus.

Le cadet de ses fils est Pourou, l'aïeul du rival d'Alexandre le Grand, Porus. Porus était le descendant de Gégasius= Yayati.

* HoUzmaiin, t. 1, p. 321 sq. — Lassen, p. XVII.

s Platarqae, De fluviû^ I, 6.

« HoUsmioui, t. U, p. 83 sq. — Lassen, p. XVIU.

MÂNOn ET SA POSTÉRITÉ. tô5

On raconte qu'Yayati avait partagé la terre, c'est-àdire rindoustan occidental entre Pourou, Tourvasa, Yadou, Drouhyou et Ânou.

Pourou, Tourvasa et huit autres rois ont combattu contre un roi nommé Soudas. Celui-ci avait pour prêtre Vasichtha, dont le rival et l'ennemi était Visvamitra. Cette lutte de prêtres, de rois et de peuples ariens est le premier, le seul événement de l'histoire indigène que célèbrent les hymnes védiques *.

Nous devons revenir sur nos pas pour rentrer dans les limites du monde primitif. La piété de Manou nous avait conduit par lia jusqu'à l'ancêtre de Porus. Mais nous savons que Manou, le fondateur de la religion, a été aussi le premier laboureur, et c'est en sa qualité de laboureur qu'il est le père d'une famille qui diffère à tous égards de celle d'Ua.

Les Ariens, pour qui l'agriculture était un don des dieux aussi bien que la religion, eurent le tact de ne pas rapporter ces deux dons aux mêmes divinités. Le feu sacré avait été apporté à l'homme par les Déwas, par Elohim ; l'art de cultiver la terre lui a été enseigné par de jeunes dieux, inférieurs aux Déwas, par les Âswins, qu'on peut comparer aux Dioscures, et dont l'office est

* Voyez R. Roth, Véda, p. 87 sq., et d'après lui Dancker, p. 29 sq. Je dois dire cependant que la bataille des dix rois impies contre Soudas ressemble singulièrement au combat d'Indra et des Âsouras; que Vasichta est un des dix patriarches antédiluviens ; que les ennemis de Soudas, les Bharatas , doivent leur nom à un roi qui vivait avant le Caliyouga ou le déluge, et qui était contemporain de Dirghatamas , père d'un héros antédiluvien , Gotama. Mais dans les mythes hindous, une foule de noms propres sont des noms de fomilles, de tribus, d'écoles, de dynasties, et l'on ne trouve dans ce chaos historique qu'un très-petit nombre de points vraiment solides.

simplement d'être de bon secours à Thomme dans toutes les circonstances difficiles, t Avec la charrue ils ont semé l'orge, ont tiré de la terre la nourriture de l'homme, i et rhomme était « épuisé par ses œuvres ', » quand, pour ]e soulager, c ils lui ont enseigné Tart du labourage *. t

Mais la tradition védique n'est pas d'accord avec ellemême sur leur premier élève, qui se nomme en un lieo Manou, en un autre Vrika '.

Vrika est Gain, et nous passons ainsi du premier homme à son fils aîné.

Vrika, en effet, signifie qui déchire, et désigne le loup et le brigand. Or le brigand qui a le premier fait usage de la charrue, ne peut être que le laboureur fratricide.

Les écrits indiens ne donnent aucun renseignement sur ce Vrika. Mais les Védas parlent d'un Vrichagiri, dont la tradition postérieure fait un fils de Manou. Or Vrichan est le nom du taureau; en Egypte Gain se nomme l'ami du taureau, Maébaès ; le Gain des Ghinois attelle des taureaux à la charrue, et Vrichagirî est ainsi le même personnage que Vrika le laboureur *.

c Ridjraswa, fils de Vrichagiri, mettait en pièces cent béliers pour les offrir à une louve. » Cette louve ne peut être qu'un symbole de la lumière (P. I, 340). Selon le commentaire hindou , elle était une métamorphose de l'âne des Aswins. Mais cet âne figure précisément, comme leurs maîtres eux-mêmes^ les rayons du soleii

» RV. !, 235; Ul, 132.

« Le nom même de labourer^ en sanscrit, éqaivaut à toute une tradition : c*est krch (krich), qui est le chrsch hébreu, et le cheua égyptien (P. !I, 143).

s RV. ni, 277, 132.

♦ Notons cependant que, pour l'Hindou, le taureau est le symbole de la justice plutôt que de l'agriculture. Lois de Manou, p. 251.

levant. Ridjraswa a donc été le premier homme qui ait adoré l*astre du jour. Il le faisait en égorgeant victimes sur victimes. « Son père impitoyable, i qui était sans doute indigné d'une telle prodigalité , t le rendit aveugle > par quelque imprécation efficace, c Mais la louve s'écria: « 0 Aswins, maîtres généreux, Ridj- « raswa a immolé pour moi cent et un béliers ; il est « pour moi comme un jeune amant. > Et ces dieux médecins lui ont rendu la vue^ i

Ridjraswa est le fondateur du culte du Soleil, et nous le savons être issu de Caïn. Il répond au caïnite Méthusçaél , qui a adoré de nouveau Dieu après que le soleil avait détruit Thomme pendant la sécheresse, et nous avons appris par Gen=Caïn que le dieu qu'adorèrent alors les Caïnites était le Soleil.

Ce culte, fondé sur la terreur, prodiguait les victimes, et il aura excité l'indignation de la vieille génération avare et impie, qui traitait la nouvelle d'aveugle , d'insensée.

La Grèce a un mythe tout semblable, celui de Lycurgue, rhomme-/on/?, qui doit être l'adorateur du dieuloup ou d'Apollon, et que les dieux ont rendu aveugle à cause de sa religion. Seulement ici le culte du Soleil lutte avec celui de Bacchus, et des faits relatifs à l'établissement de ce dernier culte en Thrace, se sont mêlés au mythe antédiluvien, que le Véda nous a conservé sous sa vraie forme.

Ridjraswa estle Kéchous, V Aveugle^ de This (312).

Au reste, la cécité de Ridjraswa nous rappelle qu'un grand nombre des personnages védiques ne sont célèbres que par leurs infirmités.

Ri(]yraswa n'a pas d'enfants.

* RV. 1, 19^2. 230. 234.

i^ ARIENS DE L*INDE.

Tchyavaf\a^ d'après le commentaire du Rîg-Véda, serait rarrière-potit-fils de Manou, par sa femme, qui était fille de Saryata, fils de Saryati, fille du premier homme, t Ce mortel était accablé de vieillesse quand les Aswins, par leurs œuvres efficaces, l'ont rendu jeune de nouveau. Ils l'ont dépouillé de son vieux corps comme d'une cuirasse, et prolongé la vie de cet homme abandonné, i Dans le Mahabharata on lit une histoire analogue d'Yayati, qu'une malédiction frappe d'une vieillesse prématurée, et qui, par un échange avec son fils Pourou, obtient encore mille ans de jeunesse et de jouissances. Je vois dans ces mythes une tradition authentique sur la vie millénaire des Antédiluviens. Je suppose que vers le milieu de leur carrière leurs forces physiques diminuaient au point de faire croire leur mort prochaine, mais que bientôt elles se relevaient et leur donnaient comme une seconde jeunesse. Cette supposition se base sur certains faits qui se passent de nos jours encore : on a vu des vieillards pousser des dents nouvelles, leurs cheveux blancs reprendre leur première couleur, leurs formes recouvrer la plénitude de la jeunesse. On aurait dit que leur corps se préparait à fournir une seconde carrière.

Page 1