Les Traditions
Le fragment des traditions se décompose ù son tour en trois d'inégale longueur : le premier va d'iEon à Usoiis; nous nommerons le deuxième celui de Chrysor: le dernier est celui de Cabires.
Premier Fragment,
'jEou a le premier appris à se nourrir du fruit des ar- Jtfres, et il est le père de Géuusel4vt^feïi^ft,>^WAs&^
TEMPS ANTÉDILUVIENS. iiS
Caïn ; cette nourriture végétale est un souvenir du paradis ; JEon ou la Vie, l'être vivant par excellence, est donc Adam. Mais iEon, dans les cosmogonies, est le même qu'Oulomus et personnifie la vie de l'univers. Y a-t-il ici quelque bévue de Philon? Ce serait fort possible. Toutefois nous verrons en Egypte Menés recevoir fépithète d'œonien, éternel^ et dans Nonnus ^on est le génie de Thumanité. Les Phéniciens auront ainsi donné le même nom de Yïe à la vie que l'Esprit de Dieu a éveillée dans la matière du chaos, à la vie qui circule, plus puissante qu'ailleurs, dans l'humanité, et au père le l'humanité qui, sans le péché, aurait vu sa vie durer éternellement. Adam était lumière en Chaldée, vie en Riénicie et en Egypte. Chez les Hébreux, la vie c'était ■on Adam, mais Eve, la mère des vivants.
Philon garde, d'ailleurs, un profond silence sur le lUrdin dlSden et sur la chute. Mais nous pouvons, avec Sovers *, revendiquer en faveur des Phéniciens le mythe grec du jardin des Hespérides. Ce jardin est celui des Ceux eux-mêmes. Des pommes d'or (d'un prix infini) croissent sur un arbre unique, que garde un serpent. (Ces pommes sont, sans aucun doute, la nourriture qui donne aux dieux l'immortalité.) Hercule (le demi-dieu) va à la recherche de ce jardin, qui était situé dans les contrées inconnues de l'occident (où l'on supposait qu'existait encore la terre antédiluvienne). Il tue le dragon et cueille des fruits de l'arbfe (de vie). (11 va donc Tendre aux hommes l'immortalité.) Mais Minerve, à qui Da confié ces pommes, les reporte dans le jardin, parce «lue, dit Apollodore, < il était contraire à leur destination d'être ailleurs, » ou parce que la sagesse divine ne veut pas que l'humanité recouvre, dans son état de dé-
chéance, lo bien qu'elle a perdu par sa faute, et qui ne lui serait maintenant rendu que pour son malheur. « Maintenant, avait dit TEternel après la chute, prenons garde que Thomme ne mange aussi des fruits de l'arbre de vie, et ne vive à toujours*»» (P. Il, 30, 36, 66 sq.).
<^ Génus et Gênée, continue Philon, habitèrent la Phénicie, et de grandes sécheresses étant survenues, ils élevèrent leurs mains au ciel vers le soleil, qu'ils estimaient être le seul seigneur du ciel et qu'ils appelaient pour celaBalsamen (Baf^al Schamajim); c'est le Zeus des Grecs.» Ce passage, qu'on dirait extrait d'un livre d'annales, a pour nous une extrême importance. Nous y trouvons d'abord la preuve que Gen est Gain.
H rétait déjà par l'identité des deux noms Gen=Caïn, et par sa descendance du frugivore iEon=Adam.
11 le devient plus certainement encore par les grandes sécheresses qui ont eu lieu de son temps, et qui sont clairement indiquées dans la Genèse; ce sont celles de Méhujaël.
Mais il y a plus : les Arabes, de race sémitique comme les Hébreux, et de langue sémitique comme les Phéniciens, ont aussi un Gen , Gian , Djan ; et que racontentils de lui? Que * Dieu l'avait formé d'un feu ardent, d'un feu sans fumée. > Ce feu n'est-il pas la sécheresse du Gen phénicien ? Puis , que Djan est le père des Djin ou Gen qui ont été formés, eux aussi , d'un feu ardent, et qui, hommes et femmes, bons et méchants, sont le.*; mânes d'une race antique. Ces Gen ne sont-ils pas les Caimte.% les Antédiluviens? et ne nous expliquent-ils les Djin ou Chen de la Chine et les Génies de l'antique Italie?
Mais ce que ces lignes de Philon ont peut-être de plus
' Gen, ///, 23.
TEMPS ANTRDIUJVIRN5. IITi
remarquable, c'est la mention qu'elles font du culte du Soleil au temps deCaïn. Caïn, depuis son fratricide, n'aura plus adoré l'Eternel , et l'absence de tout culte dans sa (âté aura subsisté jusqu'à cette eflTroyable sécheresse, qui l'aura contraint à courber la tête sous la verge qui l'accablait de coups mortels. Les Caïnites auront enfin tievé leurs mains vers le ciel pour supplier Dieu de mettre un terme au fléau, et ils auront adressé leurs prières au Seigneur des deux; mais leurs r(»gards se seront tournés vers le soleil qui les consumait , et ainsi sera né un culte nouveau qui était bien encore celui de Zeus, de Bel, d'un théothée, mais qui déjà s'altérait par celui de la nature, et tout spécialement do l'astre du jour. Or Bérose nous a appris que la ville séthite de Sipparis était devenue une cité an Soleil, et dans le Rig-Véda on voit naître , pendant le fléau du feu, Indra, qui est une forme solaire du vrai Dieu, un vrai Belsamen. Bien plus, Hiilon lui-même nous racontera dans le langage my- .thique comment El = Bel = Indra = Saturne a détrôné le Ciel, qui répond ici à Jéhova.
Enfin, ce que Philon nous dit de Gen est en un accord . parfait avec l'histoire des Caïnites dans la Genèse. Les sécheresses du temps de Gen=Caïn (qui a certainement
vécu sept à huit siècles) ont détruit les Caïnites pendant les années où florissait Méhujael , et plus tard , sous Méthiisçaél, les descendants de Gen, et leur père avec eux, seront enfin devenus des hommes de Dieu ou de Belsamen.
La tradition qui suit celle de Gen a aussi son prix pour nous. Le feu est le père de tous les art.% disait déjà Eschyle. Un peuple qui ignorerait le feu serait un peuple enfant. Or la plupart des nations de l'Antiquité se souviennent d'un temps où eUes ne le possédaient point 'ncore, et ce temps est celui d'Adam=-/Eou, A'w^tfes
116 ràÉNlClENS.
Philon : « De la famille d'^flon et de Protogonus naquirent encore la Lumière , le Feu et la Flamme , hommes mortels qui trouvèrent le feu en frottant des morceaux de bois , et qui en enseignèrent Tusage. > Le mythe de Prométhée nous en apprendra davantage sur ce siget.
Notons que l'art de faire du feu en frottant den morceaux de bois d'une dureté différente, est d'one très-haute antiquité, et se trouve dans le Nouveau Monde comme dans l'Ancien : en Grèce , où Mercure en était l'inventeur, en Inde, où Varani joue un grand rôle dam les hymnes védiques , au Mexique et jusque chez les sauvages de l'Orénoque * .
Du temps d'Adam et de Gain, Philon , qui suit ici une tradition tyrienne fort incomplète, passe immédiatement aux Néphilim et au déluge.
< Ils eurent des fils d'une grandeur extraordinaire; > c'est la race des Géants ou Réphaïm, qui a été engloutie dans les flots par le déluge (P. II, 163). Philon les fût habiter sur des montagnes qui ont reçu d'eux leurs noms de Liban, d'Antiliban, de Gasius, de Brathy*.
« De ces géants naquit Samenroumus ou Hypsuranius, » c'est-à-dire le géant qui est haut comme k cW, si tant est que Philon ne transforme pas un Dieu Très- Haut adoré dans quelque contrée de la Phénicie, en on mortel d'une taille fabuleuse.
< Ges géants s'enrichissaient du prix des débauches de leurs mères. » Allusion au débordement des mœurs avant le déluge (P. II, 169), et aux fêtes impudiques do Liban dans les temps historiques.
* Hypsuranius établit sa demeure à Tyr, et inventa l'art
« Hamboldt, Vues des Cordillères, t. I, p. 272. * Brathy n'est pas le nom d'une montagne ; c'est le cyprès, arbrt dilavien (P. Il, 189).
TKMPS ANTjBIHLUVIENS. 117
de coQstruire des huttes de roseaux, de joncs et de papyrus. » Chaque peuple a voulu que sa ville fût plus ^neille que le déluge. Tyr, colonie comparativement issez récente de Sidon , ne fait pas exception à la règle gàiérale. Je ne sais pas d'ailleurs si le papyrus qu'on Iprouve aujourd'hui vers le lac Mérom que forme le Jourdain, croissait dans les temps anciens aux environs de TyPy ou si Philon mêle ici aux traditions phéniciennes IVB trait emprunté à celles du Nil.
^ Hypsuranius c fit la guerre à son frère Usoùs. i Les jjRéphilim et les Séthites auraient-ils combattu les uns leontre les autres au temps de Méthusçalah= Amempsinus ^1, 75)?
« Usoiis le premier apprit à se vêtir des peaux des bétes sauvages qu'il prenait à la chasse. » Usoùs peut .^'expliquer par Esaû , le velu , et l'on a supposé que 0iilon , dans sa haine contre les Juifs qu'il appelait les 08 du mensotige, avait voulu faire un dieu phénicien i^Esau le chasseur et l'ennemi de son frère Jacob. Mais :|e crois qu'Usoûs est simplement Osée (salut, délivrance), {(C'est-à-dire le sauvé du déluge ,. le Noë de Tyr.
« Des vents impétueux et des pluies violentes étant survenus, poursuit Philon, les arbres, par le frottement, {urirent feu à Tyr, et la forêt y fut consumée. • Cet incendie est le même que celui de Gen, qui , par une erreur de perspective très-commune en mythologie, a été "jlrop rapproché du déluge dans le mythe tyrien d'Usoûs. 'iHonnus, dans ses Dionysiaques, a commis la même erreur.
Poursuivi par le feu et la pluie (conune l'égyptien •iMénas), « Usoûs abat un arbre, l'ébranche, et ose le î|>remier se hasarder sur la mer. ^ Le monoxyle , qui a ^^ns doute été le premier bateau des Cananéens , rem- .Klace l'arche; l'origine de la navigation nationale se mêle avec l'histoire de Noë.
< Après sa navigation, Usons consacra deux colonnes au feu et au vent , les adora et les arrosa du sang des bêtes qu'il avait prises à la chasse. * Ce sacrifice san- < glant fait allusion au culte tout nouveau , inauguré par , rimmense holocauste de Noë. Ces colonnes sont celles ^ du temple d'Hercule, à Tyr. Peut-être Tune rappelait- j elle le fléau antédiluvien du feu, et l'autre celui des ^ tempêtes qui avaient amené les pluies du déluge. t
« Après la mort (d'U'soùs et d'Hypsuranîus ou des r Géants), ajoute Philon, les survivants leur consacré- [; rent des verges et des colonnes , et célébrèrent en leor ^ honneur des fêtes annuelles. » Le culte des morts, et en particulier des Antédiluviens, est en elîet une des ^ plus anciennes formes de Tidolatrie païenne.
Philon nous a conduits d'emblée d'Adam au déluge. D'Usoiis il revient sur ses pas vers Tubalcain. Mais, comme il tient à donner à l'humanité et aux Phéniciens la plus haute antiquité possible, il suppose que la race de Tubalcain est issue de celle d'Hypsuranius € après un très-long espace de temps. » Biflbns donc d'une main ferme cette transition, et isolons du premier fragment le deuxième, qui contient l'histoire de la formation des classes dans la société antédiluvienne.
Deuxième Fraqment.
L'interprétation des pages suivantes dépend de celle de Chrysor, qui en est le personnage principal, et par qui nous commencerons.
«Chrysor et son frère (qui n'est pas nommé), ont trouvé
le fer et l'art de le travailler. En outre , Chrysor s'est
voué à l'éloquence, à la musique et à la divination. U
est le même que Vulcain, et il a découvert rhameçon,
Jamoi'cVf lix ligue à pèchev oV Vvi yw\\^*aw, U est le pre-
ier de tous les hommes qui ait navigué. C*esi pour- Boi, après sa mort, on Ta adoré comme un dieu. On (Bomme aussi Diamichius. »
Ces lignes ont, à nos yeux, une importance aussi pnde que celle de Gen adorant le soleil à la tin d'une jrande sécheresse ; car elles rattachent, elles aussi, par rindissolubles nœuds, tout un cycle de traditions Miennes à celles d'Israël.
" Chrysor trouve le fer, et Tubalcaïn l'airain et le fer.
ticun sait que depuis le déluge on travaillait depuis gtemps le cuivre ^ quand enfin on apprit l'usage du hr, et nous ne nous expliquons pas comment, dans liistoire antédiluvienne, ce dernier métal est nommé md dans Philon, et avec l'airain dans Moïse. Mais l'étran- (Bté de la chose garantit la vérité de la tradition.
Chrysor est Diamichius, c'est-à-dire lliomme habile ^ka) à frapper^ forger (méchi, d'où notre mot de tmiiàne). Son nom même signifie le forgeron (chorësch) |ni emploie le feu (our). Le mot de choresch se lit dans m texte biblique de la Genèse , où il désigne les iiisiru' àents trancJuints que fabriquait Tubalcaïn (P. 11, 143).
Le Chrysor des Grecs s'appelait Héphaistus, celui des Latins Vulcain. Plusieurs ont vu dans Vulcain une abréviation de Tubalcaïn.
Chrysor est le premier navigateur. 11 partage cet honneur avec les Cabires et en dépouille Usoiis. [ Simple mortel, il a été élevé au rang des dieux. Cette ibsertion de Philon se confirme par le Rig-Véda, qui fait du Tubalcaïn indien et de ses frères, les premiers honiiaes que les dieux aient admis dans l'assemblée céleste. Le Véda ajoute qu'on leur donna pour demeure le soleil, eeméme astre par qui a commencé, sous Gen=Caïn, f idolâtrie. Au culte du dieu de l'astre du Jour ou d'IudcA, les kïïiéùUuviens auront ainsi ajouté celvû Aes V\V^ ^^
1^ PHÉraCIENS.
Lémec ou des Ribhous. C'est ainsi que se reconstruit ^ pièce par pièce l'histoire du monde primitif. J
Mais Tubalcaïn a, comme Chrysor, un frère. Ce frère \ n'est pas nommé dans Philon ; il s'appelle Jubal dans la i Genèse. Le frère de Chrysor trouve avec lui le fer, et i ne se signale d'ailleurs par rien. Jubal, au contraire, i invente les instruments de musique. Cependant Chrysor \ est musicien aussi bien que forgeron. La confusîoB qu'ont faite les Phéniciens saute aux yeux : la main qm frappe du marteau l'enclume ne saurait toucher de il lyre, et l'on a reporté à tort sur le plus illustre des deii^ frères, Chrysor, les découvertes de Jubal. Cette erreur* \ ne provient pas de Philon , car les Syriens de Chypre ] attribuaient à Cinyras, l'homme de la cithare ou Kinmr \ de Jubal, l'invention de la flûte et celle de l'enclume, t des tenailles, du maii,eau, du levier, ainsi que la décon- > verte des mines de cuivre (très-abondantes en Chypre), * et des richesses proverbiales. C'est lui qui avait fabri- i que les premières huiles*. Cinyras correspond donc j, ainsi à Chrysor, et l'un et l'autre à Jubal=Tubalcaïn. En , Grèce, Tubalcaïn s'était identifié avec Vulcain, Jubal avec Apollon.
Apollon = Jubal est berger, parce qu'on l'a confondu i avec son autre frère, qui avait presque le même nom, .• Jabal, et qui fut « le père de ceux qui habitent sous des tentes et des pasteurs. »
Jabal ne figure pas dans Philon, non plus que Nahéma, la Gracieuse. Les Rabbins donnent à celle-ci le nom de Venus, et Astarté, quand on l'identifiait avec la planète de Vénus, s'appellaitNémanounou «Aschtharoth na^amah, qui est l'Astronome, Astronoë des Grecs*.
« Pline, HisU nat, vu, 56.
* Moyen, p. 636 et suiy.
TEMPS AMTÊDIttmENS.
Dans )a Genèse Tubalcamn est le père des forgerons ; iebal, des musiciens ; Jabal, des pasteurs. Leur époque filait donc, dtains le souvenir des Hébreux, celle de la ivisîon du travail et de la formation des classes avant le déluge. Les Phéniciens possédaient des traditions iaotes semblables, comme nous le prouve Philon, qui ^se certainement ici à des sources très-anciennes. Il
le pour pères àChrysor et à son frère, c le Chasseur
Pêcheur, » le chasseur sans chien, le pêcheur sans
îon et sans bateau, c Les frères de ce même Chr^-
ont inventé l'art de faire des murailles en briques.
sa famille sortirent ensuite deux jeunes gens, TArti-
et l'Ouvrier en terre *, qui les premiers mêlèrent de d'paille à l'argile des briques, les séchèrent au soleil, Il construisirent des toits, i Ainsi l'art du maçon et de Elrchitecte naissait ou se développait au temps du pre- Hier forgeron. Mais comment n'est-il fait mention que Ib la brique, quand les Phéniciens n'en ont probableipont jamais fait usage, et que les plus anciennes contractions que les nations païennes avaient sous les tx , étaient ces murs en blocs énormes qu'on attriit attx Cyclopes ? Philon mêle-t-il ici les traditions la l'Egypte à celles de sa patrie ? Ou peut-être avant le Ifluge le sol n'était*il pas recouvert de ces blocs erra- Pfapies et de ces pierres roulées qui ont fourni aux Noa- Rhides les matériaux d'édifices d'un genre tout nou- ■eau? Philon nous ferait-il réellement connaître quel fkait le mode de construction dti premier monde?
Mais inmiédiatement après, poussant l'évhémérisme |Mix dernières limites du ridicule, Philon intercale dans •on histoire de la civilisation primitive Adonis , c le
* Philon dit : Lb Terrestre Autochtone, Il n'a pas compris le texte
ren qa'il traduisait
grand dieu de Byblos, dont la statue en bois était promenée sur un char dans la Phénicie > et dont les fêtes se célébraient dans les portiques des temples et dans les cavernes. Par une légère altération d'un nom sémitique, le Dieu tout-puissant devient c un homme Campagne dont le frère est Laboureur, et ces deux individus ont les premiers construit devant les maisons des portiques entourés de murs , et creusé des cave^ nés*. >
Mais ici même Terreur de Philon s'explique d'une manière fort naturelle. Dans les documents qu'il avait sous les yeux, à l'Artisan et au Potier succédait le Laboureur. La place était excellente pour y glisser son dieu-Campagne, et il le fit , en ayant toutefois soin d'ajouter que de celui-ci t sont venus les laboureurs et les chasseurs, » c'est-à-dire les agriculteurs qui, profitantdes progrès de l'industrie et en particulier des inventions de Tubalcain, ont mis à leur charrue un soc en métal (P. II, 143), et les chasseurs « qui ont dressé le chien, et qui se nomment Alètes ( ou en grec les Errants) , et Titans (ou les handeurs d'arc), 9
Des laboureurs et des chasseurs c sont nés Amyne et Mage, qui ont enseigné la vie des pasteurs qui habitent dans des bourgades. » Ici encore Philon a tout à la fois tort et raison. Les pasteurs n'ont rien de commun avec Mage , qui est le représentant de la classe des prêtres, et avec Amyne, qui est le synonyme de Mage, et signifie l'homme vraij fidèle (amen, emoun, fidélité). Mais nous verrons le Rig Véda placer entre Tubalcaïn et le déluge l'époque où s'est constitué le sacerdoce chez les Antédiluviens.
* IVIovers, p. 543.
Troisième fragment.
C'est celui des Cabires. Philon , fidèle ù sa méthode, le relie au précédent par une généalogie de son invention. « D'Amynus et de Magus sont nés Misor et Sydyc, c'est-à-dire l'homme facile à délier^ à dissoudre, à fondre, et \e juste. Ce sont eux qui ont trouvé Tusage du sel. De Misor est né Taaut, qui a découvert les premières lettres. Les Egyptiens l'ont appelé Thooth, les Alexandrins Thoyth, les Grecs Hermès. De Sydyc sont nés les Dioscures, ou Cabires, ou Corybantes, ou Samothraces. Ce sont eux les premiers qui ont construit des vaisseaux. D'eux sont nés d'autres qui ont trouvé les vertus des plantes et la guérison des morsures et les enchantements. » Plus loin on lit : t Astarté eut de Saturne sept filles, les Titanides ou Dianes. Une des Titanides, mariée à Sydyc le juste, mit au monde Esculape. » Ailleurs encore : « Saturne donna Bérythus à Neptune et aux Cabires. » Enfin : t Les sept Cabires, fils de Sydyc, et leur huitième frère Asclépius, selon l'ordre du dieu Taaut , mirent les premiers par écrit » ses inventions '.
On sait assez les épaisses ténèbres qui recouvrent le mythe des Cabires. Nous distinguons les Cabires allophyles de Memphis, de Samothrace et de Grèce (P. 1, 1^7, 204), et les Cabires phéniciens du Liban et de Lemnos. Les premiers, dont nous traiterons ailleurs, sont de ^ands dieux, g'birim, et tel est aussi le sens que donnent au mot grec de cabeiroi les écrivains anciens». Les seconds sont des compagnons de Tubalcaïn, ghaberim , des dieux-forgerons. Philon leur attribue la construction du
» Fragm.2,20. 25 et 27.
* Moyers, p. 652.
premier vaisseau, comme il fait celle du premier radeau à Chrysor=Tubalcaïn=Héph3estus, le père de tous les forgerons. On les représentait comme des nains difformes et ventrus , armés d'un marteau , et Ton nommait Pata^ques leurs figures fixées à la proue des vaisseaux. Les Pataeques ont donné lieu, dit-on, à la fable des Pygmées, dont le nom signifie en hébreu celui qui frappe sur l'enclume; et Ton retrouve en Etrurie, transformés en génies qui tourmentent de leurs marteaux aux enfers les âmes des méchants, ces habitants hideux des mines souterraines et des forges enfumées (P. 11, 145, sq.). Mais pour un. peuple navigateur comme les Phéniciens, le chef-d'œuvre des arts mécaniques devait être un vaisseau de long cours ; aussi les Cabires étaient-ils tout spécialement au Liban les dieux protecteurs de la navigation, et en Grèce leur culte s'est confondu avec celui des Dioscures, qui ont la même fonction.
Le huitième Cabire était Ësmun, le huitième^ FAsclépius des Grecs, TEsculape des Latins, le dieu-médecin. C'est a lui que Philon fait allusion quand il parle de ces autres Cabires à qui Ton doit Tart de guérir les maladies. Movers pense qu'Esmun était le même personnage que le dieu Thoth de l'Egypte et que le roi Athothis qui a écrit des livres de médecine. Mais Thoth=Athothis est Seth, et Esmun est donc Seth en sa qualité de premier médecin. C'est aussi ce que confirment en plein et les traditions des Chinois relatives à leur Seth, écrivain-médecin, et les mythes égyptiens de Thoth et d'Imoutepb.
En admettant l'identité d'Esmun et de Seth, on rend aisément compte de toute la généalogie des Cabires telle que la donne Philon :
Misor. = Sydyc. une Lune.
Taaut. 7 Cabires. lL«î,\A«t.v«.
TEMPS ANTÉDILUVIENS. i25
De même qvL'JEon et Protogonus, que Samenroumus et Hypsuranius, qu'Agrus et Agrotes, qu'Amynus et Magus sont les mêmes personnages sous deux noms différents, ainsi Misor n*est qu'une autre dénomination de Sydyc ou Sadyc. Cette identité est mise hors de doute par le vrai sens de misghor * qui signifie en hébreu jMs/e, comme tsaddiq. Or le Juste par excellence de la première humanité, c'est Adam, pur avant sa chute, plein de foi depuis son châtiment. Quand donc Philon nous dit que Misor est le père de Taaut le premier écrivain, il nous répète ce que la Bible et Bérose rapportent d'Adam= Alorus père deSeth= Alasparus. Quand il ajoute que les Cabires ou les Tubalcaïnites sont nés de Sydyc, il ne fait pas entièrement erreur puisque Tubalcaïn et ses enfants descendent, eux aussi, d'Adam. Seulement il fait disparaître leur vrai père Gen=Caïn,dont le meurtre aurait projeté son ombre lugubre sur leurs brillantes inventions. Mais il a soin de désigner leur premier aïeul par un autre nom (celui de Sydyc) que le nom de Misor qu'il avait donné au père de Taaut. Cependant, comme les Phéniciens se rappelaient confusément qu'Es-
- mmi était animé d'un autre esprit que les Cabires artisans, et qu'il ne leur était associé qu'à cause de l'utilité toute pratique de ses découvertes médicales, on
* eut soin de le distinguer d'eux en lui attribuant une autre mère que la leur, t II était fils, disait-on , de Sydyc et d'une des sept Dianes.» Ces Dianes ou Lunes sont les jours de la semaine; la sanctification du Sabbath était le caractère le plus saillant de la religion des Séthites, etËsmun, qui estSeth médecin, comme Taaut est
' Misor , ayant le sens de : facile à fondre , devait nécessaire- ^^u{ avoir trouvé le sel ! VoiJà comment une bévue eu èVjmo\o^<e P^ut engendrer des mythes.
Seth écrivain, appartenait donc par sa naissance à la race élue, à la cité de Dieu.
D'ailleurs, en essayant ici de donner une base historique au mythe *d*Esmun et des sept Cabires, nous ne nions point qu'en se développant dans l'esprit des Phéniciens, il n'ait fini par prendre aussi un sens cosmique et par se rapporer aux sept planètes et au ciel des étoiles fixes.