‹ Le peuple primitif, sa religion, son histoire et sa civilisation;Chapitre 105 sur 158 · I. OÙ VONT LES AMES · texte numérisé non relu

I. OÙ VONT LES AMES

Mythe des enfers postérieur au Déluge. Mythes des îles occidentales des morts; les îles saintes. La mer à traverser; le vaisseau et le pilote des morts. Les fleuves des enfers. L'argent du voyage. — Les bons et les méchants se séparent à la suite d*un jugement, ou sans jugement et d'eux-mêmes. L'Enfer et le Paradis. Le Paradis sous terre ou dans le ciel. Pas de troisième lieu.

Rien peut-être ne m'a plus surpris dans mes recherches que la découverte de la révolution que le Déluge avait opérée dans les croyances eschatologiques du peuple Primitif. Ce peuple ignora, jusqu'à ce cataclysme, l'existence de demeures souterraines où descendaient lésâmes; auparavant, il croyait que toutes montaient au ciel ou erraient dans les airs. Voici les principales preuves en faveur de cette assertion. |

Nous avons vu comment, depuis le Déluge, la vie humaine avait rapidement diminué, d'après la Genèse et d'après le mythe de Vichnou. Or Sanchoniaton fait naître de Saturne, après le premier sacrifice humain, et après la peste qui en avait été l'occasion , Mouth, qui est la Mort ou Pluton. Cette tradition si remarquable, à laquelle on 11% je crois, jamais pm %ax^^> ^%\. ^our nous d'une

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frappante vérité. La mort ne date proprement que des siècles postdiluviens où l'homme n'a plus vécu que quelques dizaines d'années.

Les Phéniciens ne sont pas seuls à placer dans ces temps l'apparition de la mort. En Perse, Dchemchid est, nous le savons, le représentant mythique de ces mêmes siècles. Mais il porte en Inde le nom de Yama , et Yama est le Pluton, le Mouth de l'indraïsme et du brahmanisme.

En Egypte, Osiris ne devient le roi des morts qu'après avoir été lui-même mis à mort par Typhon ou par le Déluge, et l'Âmenthès ne date donc aussi que de la destruction du premier monde.

Pluton, dans la mythologie grecque , a pour épouse Proserpine, qui figure l'humanité antédiluvienne entraînée dans le sein de la terre par le Déluge , et Ton peut bien dire que ce dieu , avant son hymen, était comme n'existant pas.

Ce qui est vrai de Proserpine et de Pluton , Test certainement de Nijola et de Pokolé chez les Lithuaniens.

Ces mythes trouvent leur confirmation dans la langue même des Hébreux , qui nous dit que les premières ombres ont été les géants antédiluviens (rephaim). Job parle d'un fleuve qui a emporté le sol sur lequel ils vivaient*. Et comment n'aurait-on pas placé les demeures des morts dans les entrailles de la terre quand on avait vu les flots diluviens s'y précipiter avec toutes leurs victimes ? Aussi est-ce sous terre que les Hébreux se représentaient leur Schéol ténébreux; les Égyptiens leur Âmenthès (? a»ian- TAS, obscurité en sanscrit); les Grecs leur Adès ou Heu invisible^ leur Érèbe où règne le soir et la sombre nuit, et leur Tartare, qui est une prison (tartaros pour carcâros, garcer) ; les Latins leur Orcus, qui est aussi une

* XXII, 15 sq.

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prison (arceo, grec eirgo); les Hindous leur Palala; les Perses leur Douzahk ; les Scandinaves leur Niflheim et leur Helheim ; les Slaves leur Peklo (lieu de la colère ou de la poix) ; les Mexicains leur Mictlan ; les Péruviens leur Demeure du dieu de la mort, Supay (Supay-pa- Huacin) ; les Tahitiens leur Po (lieu de la nuit).

Mais la meilleure de nos preuves se trouve dans la description que fait Hésiode de la déchéance progressive du genre humain. « Les hommes de Tâge d'or, après leur trépas , vivent dans Tair, gardiens des mortels, vengeurs des crimes, distributeurs des richesses. > Ussont des génies, presque des dieux. Mais nous savons que les héros du monde antédiluvien sont des élohim dans Sanchoniaton et des déœas dans les Védas. Ces mêmes Yédas placent après leur mort les Pitris, ou les patriarches de ce même monde, au-dessus de la région de Tair, dans le ciel même des dieux. D'après les Chinois , Hoang-ti= Adam et les quatre autres Ti vivent pareillement parmi les astres. Or cette croyance sur la demeure céleste des premiers hommes * est le corollaire, la conséquence nécessaire et la preuve de celle que nous attribuons au peuple Primitif sur Torigine diluvienne des Enfers et de la Mort.

« Les hommes de Tâge d'argent , après que la terre a recouvert leurs corps, sont devenus les Bienheureux, et leurs âmes habitent sur la surface de la terre,» entre les cieux qu'occupent les mânes du premier âge , et les enfers qui ont reçu ceux du troisième '.

Or le troisième âge est précisément celui des Tubal- (îainites et des Néphilim qui ont péri par le Déluge. Hé-

» Cette croyance rend aisément compte de l'apothéose des Lémécides.

' Nous lisons au vers Ui : cpighthonioi au lieu de hupochthonioi.

siode fait descendre sa race d'airain dans les sombres demeures de Plulon , et Proculus dit qu'elle a été engloutie par le cataclysme de Deucalion.

Cependant le poète grec , qui nous sert ici de guide, dit que les héros du quatrième âge ont reçu de Jupiter pour demeures, loin des hommes et des dieux , aux extrémités de la terre et vers l'Océan, les îles des Bienheureux où règne Saturne , et dont le sol leur donne de riches récoltes trois fois en la même année.

Ces îles des Bienheureux , qui s'ajoutent aux enfers et au ciel, sont certainement une fiction plus ancienne que la Dispersion ; car elle existe chez les peuples les plus distants, et elle ne fait qu'appliquer aux doctrines eschatologiques le mythe de l'île antédiluvienne, que nous avons exposé plus haut.

Les Noachides avaient , en effet, supposé que la terre d'avant le cataclysme subsistait encore au delà de l'Océan. Elle ne pouvait être déserte, et rien de plus naturel que de la représenter peuplée des ombres de ses anciens habitants. C'est ce que faisaient les Hindous, si l'on peut se fier à Wilford : le Swéta-Dwipa ou IIp Blanche , les Iles Sacrées de Vouesty sont la demeure des sept Richis de l'arche et de divinités diluviennes '. Nous venons de voir Hésiode donner pour roi à ses îles des Bienheureux Saturne, qui est le dieu du premier monde.

Mais les ombres des Antédiluviens ne verront-elles pas arriver avec joie dans leurs riantes demeures les âmes des héros de la nouvelle humanité? Convient-il même de

^ Au moins il est certain, d'après le Garouda Purana, que les âmes se rendent sur les bords de l'Océan occidental pour y être jugées par Yama.

T. II. * W

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faire descendre celles-ci dans les ténèbres souterraines des enfers? Ne faut-il pas faire une notable différence entre les demi -dieux du quatrième âge et la race dégradée du cinquième? Tous les hommes n'iront donc pas indifféremment dans le Schéol comme le voulait la croyance orthodoxe: les phis célèbres, s'ils ne montent pas au ciel vers les antiques Pitris , resteront au moins sur la terre par delà l'Océan.

Il est fort curieux de voir Homère hésiter entre les deux doctrines , et placer le royaume de Pluton tantôt dans le sein de la terre, tantôt à sa surface vers l'ouest.

Mais pourquoi les Hindous et les Grecs disent-ils que leurs îles des âmes sont situées du côté de roccidenl? Parce que le nord est glacé, le sud ardent, et que l'occident, où le soleil se couche et s'éteint , convient seul au séjour des morts.

C'est là, qu'au dire des Chinois sont situées t dix îles où habitent les hommes parvenus à l'état d'immortalité. »

C'est vers l'occident que se dirigent les âmes après la mort, au dire des Iroquois, des Araucans, des Patagons, et certainement aussi des Chépéwians, dont l'île fortunée diffère peu de celles des Iroquois. Les Caraïbes, au lieu d'une seule île, en comptent plusieurs, dont nous ignorons d'ailleurs la situation.

Les Malais de la Polynésie placent au nord-ouest, mais dans les nuages, l'île de Boloutou, qui est le riant séjour des dieux et des ombres.

Mais si cette croyance en une île occidentale des morts, existait déjà lors de la Dispersion, chaque île nouvelle que les peuples découvraient du côté du couchant devait leur inspirer un profond sentiment de respect. La laissaient-ils déserte, elle devenait pour eux la demeure de leurs parents ; habitée par les vivants, elle était au moins une terre s^^v4^.

De là la sainteté toute particulière de la Sicile pour les peuples de la Méditerranée orientale; de l'île deNerthus (Rugen ? Fémern ? Séland ?) pour les Germains ; des îles semées sur la côte océanique de la France, pour les Celtes de TArmorique * ; d'Albion, pour ceux des Gaules ; de Mona, de Jona, des Hébrides, des Sorlingues, de Tirlande, pour ceux de la Grande-Bretagne ; des îles Canaries, pour les Romains.

Dans le Pont-Euxiu, l'île Leucé, c'est-à-dire l'île BUm^ chey File Occidentale*, que Thétis avait donnée à son fils Achille, n'avait pour habitants visibles que des oiseaux aquatiques, qui chaque jour nettoyaient le temple du demi-dieu. Mais avec Achille et Patrocle y demeuraient tous les anciens héros.

Les Égyptiens, qui voulaient faire de leur pairie une image abrégée du monde, avaient placé les îles des Rienheureux dans les oasis qui sont à sept journées de Thèbes, du côté de l'occident, et qu'on peut bien appeler les îles de l'Océan de sable. Les prêtres de Memphis, poussant plus loin encore la reproduction terresti*e des choses invisibles, avaient choisi pour le lieu de leurs tombeaux les belles campagnes qui sont aux environs du lac d'Achéruse, pi'ès de leur ville, et au delà du fleuve (vers Forient) ; les corps y étaient transportés dans une arche ou barîs, par un nocher à qui l'on donnait une pièce de monnaie, et l'on y arrivait par des portes dont les noms étaient tout symboliques. Ce champ des morts, elles cérémonies qui s'y célébraient, paraissent avoir exercé une grande influence sur les croyances des Grecs, et pai* eux

* L*île de Sain eu parâculier, où était un tcmp'e desservi par neuf vierges, passait pour les Cham^js lUysées de rArmori»iue. — Le paradis des Irlandais, dont nons ignorons d'ailleurs la situation, s'appelût Flaitbinnis, Tile des héros.

t Comme Swéta Dwipa etpejt-èîre Albion.

ne. Elle s'empare de Tàme aussitôt que les parents >leuré sur le cadavre. Mais avant d'arriver dans leurs l^^s demeures, les âmes doivent payer le passage e autre vieille très-méchante , qui les attend à un lin défilé*.

lis si les morts doivent traverser TOcéan, on leur doni un bateau à leur départ de ce monde. En Chine, la art des cercueils ont la forme d'un vaisseau*. Les iques, de race finnoise, enterrent leurs morts dans rais canots. Les ancieifls Scandinaves brûlaient les » de leurs chefs sur leurs navires, comme les Ases Êdt de celui de Baldur sur un vaisseau gigantesque, ojourd'hui encore on voit en Suède, sur les collines Taires, des pierres et des rochers qui simulent un seau. Les anciens Souabes creusaient en forme de ot le tronc dans lequel ils déposaient leurs morts. Iques peuples russes des rives du Volga avaient la ne coutume que les Scandinaves, sans toutefois, sem- <h1, l'avoir empruntée aux Varègues*.

Cependant , s'il faut passer la mer pour arriver soit i lies de tous les Morts, soit à celles des Bienheureux, aara-t-il point aussi dans les Enfers souterrains des wes à traverser ? Ces sombres demeures n'ont-elles I été creusées par les torrents diluviens? Les eaux qui «ont précipitées n'y forment-elles pas des marais, des B stagnants ? et, comme les eaux du cataclysme qu'abat vomies les entrailles de la terre étaient chaudes, aurait-il pas dans les Enfers des torrents de feu? ■• le» Enfers des Grecs coulaient l'ardent Phlégéton, îocyte, l'Achéron ou le fleuve des soupirs^ et surtout

^f^nales des Voyages, de Maltebvun, t. xvi.

Wemm., vi,p. 131.

•*• Grimm, De la crémation des corps , dans les Mémoires de

■^' des Sciences de Berli», \SbO, p. 5i sq. 9â sq.

le Slyx, qui était né de TOcéan (diluvien), et qui faisait neuf fois le tour de ces sombres demeures. Neuf est le chifTre symbolique du mal, et aussi les Mexicains disaientils que les âmes devaient, pour arriver dans le Mictlan, traverser neuf fois les eaux du Ghicuûappa. Le Helheim des Scandinaves comptait trente -deux fleuves, dont l'un l'entourait de toute part. Le Péklo des Slaves était au contraire un lieu de poix ardente et de flammes.

On ne peut qu'être surpris de la ressemblance que TAdès et l'Amenthès ont avec l'Enfer des Iroquois : t C'est vers l'occident que les âmes se dirigent en quittant leur corps. Le chemin est fort long et fort pénible à cause des rivières qu'il faut passer sur des ponts tremblants et si étroits qu'une âme seule peut s'y soutenir, et encore trouve-t-elle au bout du pont un chien qui (comme Cerbère) lui dispute le passage , et qui en fait tomber plusieurs dans les eaux, dont la rapidité les roule de précipice en précipice. Celles qui sont assez heureuses pour franchir le pas, trouvent un grand et beau pays, où demeurent dans une même cabane un dieu bienveillant, et Ata-Ëntsik, son aïeule, qui font danser les âmes devant eux*.»

Ces croyances des Iroquois ne sont point isolées dans l'Amérique Nord. Les Crées, d'après Franklin, disent que les âmes des morts doivent traverser un fleuve lai^ et rapide, plein d'une eau trouble et infecte , sans autre pont qu'un tronc d'arbre très-glissant. De même au Mexique , elles n'arrivent dans le Mictlan qu'en échappant à des dangers de tout genre , monts qui s'entrechoquent, serpent, lézard et tempête.

Cependant le Charon des Égyptiens et des Grecs ne pouvait pas faire son rude métier de nautonnier sansre-

< Lafitao, t.i,p.40L

cevoîr son légitime salaire, et aussi ces deux peuples mettaient-ils une obole sous la langue de leurs morts.

Nous venons de voir que chez les Âraucans l'âme paie aussi un certain droit de passage. Or, ce peuple s'étendait autrefois vers le nord jusqu'au Pérou, et comment ne pas songer à Gharon quand on lit dans le voyage de M. Stevenson que, près de l'ancienne ville de Supe, au sud de Lima, sont des tombeaux où, dans toutes les bouches des morts, se voient de petites pièces d'or qui y avaient été mises lors de l'enterrement de ces anciens Péruviens? M. de Tschudi dit de même que ce peuple, qui enveloppait ses morts de plusieurs étoffes, plaçait dans la bouche une plaque d'or, d'argent ou de cuivre.

Mais toute obole funéraire n'est point un naulage. En Inde, avant de poser le corps sur le bûcher , on lui met quelques pièces d'or dans la bouche, dans le nez et dans les oreilles. En Chine règne aussi la coutume d'introduire dans la bouche du mort soit une monnaie d'or ou d'argent , soit des perles, soit simplement du riz, et la spatule dont on se sert pour ouvrir la bouche a un nom particulier, ssé. Mais ce riz, ces perles, cet or ne sont que la nourriture ou l'argent nécessaire au mort pour son long voyage vers les Enfers. Au moins les Tunquinois, qui ont la même coutume , disent-ils qu'ils le font pour garantir les âmes de l'indigence ^

L'idée de pourvoir par quelque argent aux frais d'un voyage maritime étant plus simple que celle de payer le nautonnier, il nous paraît probable que les Égyptiens n'ont fait que donner un sens spécial à une coutume générale, qui remonterait ainsi à la plus haute antiquité.

Si nous jetons un regard en arrière sur ces dernières pages, nous verrons : que la notion des Enfers souter-

« Hist. génér. des Voyages, ix, p. 116.

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raÎDS est postérieure au Déluge et antérieure à persion ; que l'île occidentale des Antédiluviens Kenheureux date très-probablement du môme que ce dernier mythe a produit logiquement ce vaisseau pour traverser la mer qui sépare de c la terre des vivants, d'un nocher pour conduire seau , et de quelque argent ou de quelque noi pour subvenir aux frais de ce long voyage; enf les mythes des Enfers étant tout diluviens, il ( mis d'expliquer par les torrents du cataclysme l ves des Enfers.

Poursuivons quelques moments encore l'anal mythes des Enfers. Nous avons vu que les an morts étaient censées, depuis le Déluge, se rendi tes dans la même demeure souterraine ou dans h île. Mais leurs destinées ne peuvent y être semb le sentiment inné de la justice , et la foi dans u souverainement juste exigent une séparation de et des méchants. Dans la croyance primitive et doxe, telle que l'ont conservée les Hébreux, et ei que manière aussi les Chinois, le jugement ne d pérer qu'à la fin des temps, et jusqu'alors ton âmes sont enfermées sans distinction dans la niêi son. Cette longue attente ne s'accordait pas avec 1 tience naturelle au cœur de l'homme ; aussi les p païens les plus civilisés et les plus moraux ont-ils porté le jugement dernier à l'arrivée de chaque &\ Enfers. C'est ce qu'ont fait dès les siècles les pi ciens : les Égyptiens avec leur pesée des âmes par devant le tribunal d'Osiris ; les Grecs avec leurs ti ges des Enfers, Minos, Rhadamanthe et Eaque ; 1 arienne avec son X^m^L^Dchemchid; très-pro

ment les Phéniciens avec leur Mouth, et les Slaves avec leurs Sudîcé ou divinités du jugement.

Mais le mythe du jugement supposait un tribunal, un président, des assesseurs, des huissiers, des bourreaux, des lieux de tourments, des lieux de joies, des degrés dans les châtiments, des degrés dans les récompenses. Les nations civilisées se mirent donc à peupler leurs enfers soit de personnages fictifs, soit d'anges, et à tracer les tableaux les plus sombres, les plus riants des demeures invisibles des morts, en présence desquels on rougirait pour les Hébreux , de leur pâle et vague Schéol, si l'on ne savait qu'il a du moins le mérite d'une humble et patiente ignorance.

D'autres peuples païens ont admis que la séparation des bons et des méchants se faisait sans un jugement préalable, soit par les secrets instincts de l'âme qui se porte elle-même à droite ou à gauche , soit (en Perse, diez les Iroquois et dans l'île de Formose) au moyen d'un pont fort étroit que les bons seuls traversent.

Mais nous connaissons moins bien les différents procédés de séparation que les séjours définitifs des âmes. Ces séjours sont au nombre de deux, l'un de tourments, l'autre de récompenses ou de paix ; car tout homme est bon ou méchant ; son sort est heureux ou malheureux; un juge absout ou condamne, et l'on tombe du pont ou on le franchit heureusement. Le séjour des châtiments est partout dans les entrailles de la terre ; partout les Enfers sont devenus l'Enfer. Mais on a assigné aux bons des séjours fort différents.

Certains peuples , fidèles à la tradition primitive qui réunissait toutes les âmes en un même lieu , ont divisé leors Enfers en deux régions : <;elie des tourments et celle des récompenses. Tels les Égyptiens, avec leur double Amenthès ; les Grecs et les Romains avec leuv%

Champs Élysées et leur Tartare. Tels aussi , si les renseignements ne sont pas inexacts , les Malais de Manga- Réva avec leur Po-routou et leur Po-kino , réservés, le premier aux bons, le second aux méchants, et situés l'un et l'autre vers le centre de la terre. Tels encore les habitants des Mariannes \ qui ont un enfer souterrain, avec un diable du nom de Ghayfi, et un paradis qui est aussi sous terre. Tels, en Amérique, les Ghépéwians et les Iroquois, dont les mythes sont pleins d'originalité. Les premiers croient « qu'à l'instant où ils meurent leur âme passe dans un autre monde, qu'ils arrivent sur le bord d'une grande rivière, qu'ils s'embarquent dans un canot de pierre , et que le courant les porte dans un grand lac, au centre duquel s'élève une île délicieuse. C'est, disent* ils, à la vue de ce fortuné séjour qu'ils entendent prononcer l'irrévocable arrêt qui décide de leur destinée. Si les bonnes actions qu'ils ont faites dans ce monde l'emportent sur les mauvaises, on les débarque sur l'île, où ils jouissent d'un bonheur dont la durée est éternelle, et qui, suivant leurs idées grossières, ne consiste que dans les plaisirs des sens et d'une insatiable volupté. Mais si leurs mauvaises actions font pencher la balance, le canot de pierre s'enfonce tout à coup et ils restent plongés dans l'eau jusqu'au menton , regrettant la récompense dont jouissent les âmes des gens de bien, et faisant sans cesse de vains efforts pour remonter vers l'île fortunée dont ils sont exclus pour jamais*. » Les Iroquois supposent que les âmes des méchants tombent d'un pont étroit dans un fleuve qui les emporte, et que la demeure unique des ombres est disposée en étages, dont

< Les bons étaient, suivant eux, ceux dont la mort était doace. et les méchants ceux qui périssaient de mort violente.

* Mackeuzie, Voyage dans l'inférieur de l'Amérique septentrionale, 1. 1, p. 278.

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Bs supérieurs sont réservés aux âmes pures. Celles-ci ont un peu tristes , de même que les héros de l'Elysée es Grecs. Gomment en serait-il autrement puisqu'elles ont séparées de leurs corps?

D'qutres peuples ont transporté leur Elysée dans les ieux où vivent les grands dieux, et qui s'étaient ouverts éjà aux mânes des patriarches antédiluviens. Tels les [indous, les Perses avec leur Gorotman, les Scandinaves vec leur Yalhalla, les Nouveaux-Zélandais , les Mexiains, les Nicaraguaîs, et en général tous les peuples du fouveau-Monde, qui adoraient spécialement le soleil et ss étoiles.

Cependant les bons, qui peuplent les cieux, les méhants, qui souffirent aux enfers, n'ont pas tous mérité le dénie degré de félicité, ni les mêmes tourments. 11 ne se >eut que certains peuples, plus particulièrement occupés lie d'autres du monde invisible, n'aient divisé , selon la iérarchie des vertus et des vices, leur ciel et leur enfer n un certain nombre de régions superposées les unes ux autres. Nous venons de voir que chez les Iroquois Oe montagneuse des mânes est disposée en étages. L'ensr des Égyptiens avait aussi ses degrés. Les Hindous, et près eux les Bouddhistes, comptent sept lieux souterains de tourments, et sept demeures célestes de la félicité.

Nous ne connaissons aucune nation ancienne qui ait dmis l'existence d'un troisième lieu entre le ciel et l'enèr \ Les spéculations hérétiques de Platon et de Plutar-

1 Lamennais a affirmé le contraire sans foamir la moindre preuve i Tappui de son assertion. (Essai sur l'indifférence^ t. m, p. 375.) IM. Combalot, Nicolas, etc., Tout copié aveuglément, et de nos jours lombre de catholiques français sont certainement convaincus que le logme d'un troisième lieu est catholique par son antiquité et par son miversalité. Je dois avouer que je l'ai cru moi-même fort longtemps, Tompé que j'étais par la hardiesse avec laquelle \e fail «%\. «^^rcoft Mr certains écrivains de l'Eglise romaine.

332 ÉTAT DE l'homme

que ne doivent pas être rangées parmi les dogmes orthodoxes de la religion nationale des Hellènes, et le Hamestan des Persans, où vont les âmes dont les bonnes et les mauvaises actions sont égales, est une fiction de beaucoup postérieure à Zoroastre et sans doute mâoae à l'ère chrétienne. La division des âmes en trois grandes classes, les saints, les imparfaits, les impies, est une découverte comparativement récente de la philosophie. L'instinct ne connaît que les bons et les méchants, que le bien et le mal, de même qu'il ne voit dans la nature que la lumière et les ténèbres, que le chaud et le froid. L'état de transition entre les deux extrêmes , le tiède , le crépuscule, l'imperfection morale, n'a pour Tinstinct aucune consistance, aucune réalité, et n'attire que fort rarement son attention. Il a si bien façonné la langue selon ses impressions qu'elle ne possède aucun mot pour exprimer le juste milieu entre les grands saints et les grands scélérats, et qu'elle ne pourrait désigner que par des termes impropres ou par de longues périphrases les âmes que réunirait le troisième lieu. Une saine psychologie confirme en plein les primitives données de l'instinct, en constatant qu'il est impossible à Tâme de se tenir en équilibre entre le bien et le mal, et que, par ses secrets penchants et ses plus intimes désirs, à chaque époque de son existence eUe aime le mal et hait le bien, ou se porte vers le bien et se détourne du mal. La raison s'est donc égarée quand, au mépris de la tradition primitive , elle a divisé dans et monde et dans l'autre les hommes en trois classes : celle peu nombreuse des saints; celle tout aussi peu nombreuse des scélérats, et la foule immense de ces honnêtes gens qui n'ont assassiné personne , et qui n'aspirent point à une haute piété. Cette division est éminemment pélagienne, et elle ne peut se défendre devant le tribunal de la vraie pli\\osoçVvte> qui sait quelle est la haute

>D de l'homme et quelle est la hideuse oature du

si aucune des nations antiques n'a admis le troiieu, on en cite une, les Japonais, qui ne suppose es âmes récluses dans leurs deux séjours, et leur B la liberté d'en sortir à volonté pour errer sur la Cette opinion nous conduit à celle qui prévaut !S Nègres de la Guinée : les âmes ne descendent ans la terre et ne montent point au ciel, mais ha- ;elle montagne , tel rocher, tel fleuve , tel arbre, es se jettent invisibles sur les passants et les tuent, mimai, qu'on se met à adorer, ou certains objets ils les sorciers les lient et qui deviennent des fé-

aiutres peuples sauvages , qui ont oublié la tradiimitive et chez qui le sens moral est tout émoussé, r le lieu où vont les âmes après la mort, des idées afuses ou fort bizarres, que nous ne transcrirons parce qu'elles ne tiennent par aucun lien sens!- [ tradition primitive.

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