II. Que font les âmes
!8 souffirent, sont heureuses. Ou elles sont dans l'attente, es sont bienfaisantes, malfaisantes. Ou elles ont faim et soif, tinuent leur vie d'ici-bas ; l'épouse et le serviteur accom- Qt le défunt.
Lte question, les peuples les plus célèbres de l'Anauraient répondu qu'à dater de la mort et du ju- ;, les âmes vivent, les unes , plus ou moins heudans leurs Élysées souterrains, transocéaniques ou j, et les autres, plus ou moins sévèrement ^\uv\e%>
dans l'enfer ténébreux. Mais autre aurait été la réponse du peuple Primitif, ou du moins de ses pieux patriarches : Réunies dans un même Schéol, les âmes attendent leur jugement, leur condamnation, leur délivrance.
L'idée d'un jugement étant pour tout honune pleine d'angoisse, et l'attente oisive et patiente, même d'une grande jo^e, étant antipathique au cœur naturel delliomme , les nations païennes se refusèrent à croire que leurs aïeux subissaient tous le supplice ou d'une vertu aussi sublime, ou d'une crainte aussi poignante, et ils ont imaginé tantôt que l'existence dans le monde invisible différait fort peu de celle qu'on mène sur la terre, tantôt qu'élevés à un rang supérieur dans l'échelle des êtres, les mânes exerçaient sur les vivants une action puissante, qui était bienfaisante ou pernicieuse , selon qu'eux-mêmes avaient été ici-bas bons ou méchants. De ces deux croyances, la dernière, qui est la plus récente, est devenue la principale cause de la grande extension qu'a prise le culte des morts. L'autre est véritablement universelle, et les origines en remontent si haut qu'elle a laissé des traces de sa présence chez les peuples qui l'avaient plus tard complètement abandonnée pour les doctrines contraires du jugement des âmes ou de leurs transmigrations.
La foi dans l'immortalité de l'âme était si vive chei les hommes du premier monde, qu'à les croire, les mânes conservaient non-seulement le souvenir distinct de leur existence terrestre, leurs qualités personnelles, leurs goûts de prédilection, leurs talents, mais la forme de leurs corps, ou plutôt un corps aérien qui avait la figure et éprouvait les besoins de celui qu'ils avaient laissé dans le tombeau. Ils avaient en particulier faim et soi( et c'était un devoir pour les survivants de les nourrir. Ce dont les âmes élaietii V^ ^V^is avides, c'était le sang;
sur le sang est la vie, et il leur rendait ainsi plus de fores qu'aucune autre substance. Si Ton ajoutait d'ordiaire au sang le miel, c'est que le miel est un symbole e résurrection.
Porphyre pensait que la coutume de nourrir les âmes spenit sur l'avis [général des sages, et elle a existé ou Ile e]d8te encore chez un si grand nombre de peuples lavages et civOisés des trois races blanche , noire et lune qu'il serait inutile d'en faire l'énumération.
Mais si les âmes peuvent encore manger et boire, et 1 elles n'ont rien perdu de leurs anciennes inclinations, ourquoi ne se livreraient-elles pas aux mêmes occuations , aux mêmes plaisirs qui remplissaient leurs mrs ici-bas? Le monde invisible est ainsi devenu la réétition du monde actuel, à la seule exception du corps e chair et d'os. On y chasse, pèche, fait la guerre, joue, bante comme sur la terre ; erreur qui sans doute douait une grande consistance à la croyance d'une vie à enlr, et procurait aux survivants des consolations approriées à leur intelligence ; mais erreur qui renversait de md en comble la tradition primitive, et substituait à i vérité des rêves mensongers.
Cette erreur s'offi*e partout à nos regards. Elle se déuit de la coutume presque universelle de placer auprès u mort, dans son tombeau ou sur son bûcher, avec nelques aliments, ses armes, ses plus beaux vêtements, e l'argent et même tout ce qu'il possédait de plus préteux, parfois aussi ses chiens de chasse et ses chevaux ^
^ Je pourrais remplir des pages de noms de peuples, de détails t de citations, car j*ai devant les yeux un travail fort considérable a'a bien voulu faire, à ma demande, un de mes amis, ministre déiMonnaire vandois, M. G. Mais l'universalité de l'usage est trop ertaine pour que je veuille fatiguer le lecteur d'un long exposé de renves inutiles.
336 ÉTAT DE l'homme
11 serait fort important de déterminer exactement les peuples qui ne connaissent pas cette coutume. Malheureusement dans des questions de cette nature la preuve négative est, si ce n'est impossible, au moins fort difficile a fournir : le silence des écrivains anciens et des voyageurs modernes ne suffît point pour ranger tel peuple à droite ou à gauche, et souvent on se demande si certaines offrandes qui semblent faites au mort comme à une divinité subalterne, ne sont point simplement des aliments qu'on lui présente. On voit d'ailleurs les Hindous, à qui le brahmanisme enseigna plus tard les migrations de l'âme, démontrer par leurs pratiques funèbres qu'ils avaient cru antérieurement à la prolongation de son existence actuelle. Chez les Grecs et les Latins, les animaux égorgés aux funérailles , les vases dans les sépulcres , les objets de prix jetés dans les bûchers s'accordent fort mal avec leur Tartare et leurs Champs Élysées. Le seul peuple qu'on sait positivement n'avoir pas admis que les âmes continuaient leurs occupations d'ictbas, ce sont les Israélites. Peut-être faut-il leur associer les autres peuples sémitiques * et les Égyptiens.
Cependant l'erreur a sa logique comme la vérité. Si b vie future n'est que la continuation de la vie actuelle, pourquoi la tendre épouse, le serviteur dévoué ne se précipiteraient-ils pas dans le monde invisible sur les pas de celui qu'ils pleurent et qui vient de les quitter? Chez les Scandinaves, dont la foi en l'immortalité avait une extrême vivacité , Brunhilde monte sur le bûcher qui va consumer le corps de Siegfried; le bûcher de Baldor reçoit pareillement les restes de la déesse Nanna qui n'a
*■ Chez les Arabes , plusieurs d'entre eux attachaient bien ao sépulcre un chameau ; mais c'était dans la pensée que le mort y dk»terait lors de la résurrection, (iteland, la religion de Mahomtt, trad. du latin, p. 2*71.)
APRè8 LA MORT. :)87
lai survivre, et l'histoire cite quelques exemples d'un eil attachement jusque dans les temps du moyeu âge. Grecs avaient aussi, dans leurs mythes, une Évadné se nt dans le bûcher embrasé de Gapanée, une Maipessa se tue après la mort de sou époux, comme l'ont faii on exemple sa fille Cléopâtre et sa petite fille Poly- «. Les Romains parlent de Gaulois qui se jetaient 18 les bûchers de leurs proches, et chacun connaît les tees des Hindous, dont il est déjà fait mention dans le r-Véda.
Hais dès que le dévouement devient obligatoire par la , par la coutume, par l'infamie qui s'attache à qui prée la vie et le deuil à la mort, et aux joies qu'on fait lier à ses yeux, la victime qui s'immole ou qu'on im- >\e auprès du mort, n'est plus qu'un odieux sacrifice main ; le suicide de l'amoui* se change en un meurtre i crie vengeance , et l'excusable erreur de l'antique lagianisme qui , pom* soustraire l'âme aux ennuis de itente et aux craintes du jugement , avait imaginé de &ire vivre dans l'autre monde comme elle a fait dans iui-ci, aboutit à l'assassinat. Puis le sang appelle le ig; les cadavres égorgés se comptent par centaines, ron se met à dépeupler la terre pour peupler les fers.
Les nations sémitiques et l'Egypte ont ignoré, si nous fidsons erreur, la coutume d'honorer les morts en ant les vivants.
Elle a prévalu au contraire chez les peuples indo-celtiles. En Grèce, aux temps héroïques , on égorgeait sur tombe d'un chef des esclaves ou des prisouniei's de lerre. Les combats des gladiateurs en Étrurie et chez ft Romains étaient, dans l'origine, des jeux funèbres mt le but était sans doute de procurer au mon un corge de serviteurs, qiù lai ût honneur dans Vem^vve ^^ T. a. \&
338 ÉTAT DE l'homme
Plu ton. Les Celtes immolaient dans leurs funérailles des esclaves et des clients. Chez les Hérules de race gothique, chez les Wendes, chez les Polonais, chez les Thraees, la veuve» la femme la plus aimée , devait se frapper elle-même d'un poignard ou périr de la main d'un des siens. A la mort d'un roi scythe, arménien, parthe» slave, on égorgeait, avec une de ses femmes , ses ministres et un certain nombre d'esclaves. Les Malais de rOcéanie, que nous comptons au nombre des peuples indo-celtiques, connaissaient et le dévouement des veuves dans la famille des chefs, et les sacrifices humains sur les tombes des grands.
La race mongole, qui a le même nom de Dieu que la grande famille indo-celtique, la suit d'assez près sur cette voie des funérailles, qui conduit au suicide et au meu^ tre. En Chine régnait autrefois , dit-on, l'usage que la femme se pendait à la mort de son mari, et il y est aussi question de sacrifices de jeunes filles. Le Japon a vu des serviteurs se percer de leurs poignards au trépas de leur maître. Des coutumes toutes pareilles existaient au Mexique, au Pérou, à Haïti et même chez les Natchez.
Mais le vrai domaine des sacrifices humains aux funérailles, c'est l'Afrique, et tout spécialement l'Afrique occidentale, la Guinée et le Congo avec leurs peuples nègres. Là, les femmes, les esclaves qui doivent accompagner le roi défunt dans le monde des âmes, se comptent par centaines. 11 paraît toutefois que jamais femme n'y est enterrée avec un mort de condition médiocre; c'est un honneur réservé aux grands.
m. Quel sera le sort final des âmes?
^a résurrection de la chair, dogme primitif à en juger par les instincts de rhomme, par certains usages funèbres, par Abraham et Job, par les mythes des païens. Destruction de cette croyance par le pélagianisme et par le spiritualisme. — Le jugement final des âmes. Dogme des peines étemelles. Enfers-purgatoires, et métempsycose. Transmigration de toutes les âmes.
Les saints du premier monde savaient que la mort est e châtiment du péché, que le péché avait été introduit Hir la terre par le Serpent, et que le Serpent serait mncn par le Fils de la femme. Ils pouvaient en conclure ]ae le Vainqueur du Serpent détruirait le péché avec outes ses conséquences , et rendrait en particulier à 'âme le corps dont la mort Ta violemment séparée. Mais ine déduction n'est point une révélation ; elle peut donler une vive espérance, mais non produire un article brmel de foi. 11 en est de la résurrection de la chair ^mme de la Trinité :'elle se trouve dans le paganisme partout et nulle part ; le dogme ne se formule pour ainsi lire en aucun pays, et il n'est cependant pas un pays qui l'en offre quelques informes rudiments. C'est ainsi que [)our les sens un cadavre qui se décompose est un objet ie dégoût et d'horreur ; néanmoins l'âme est saisie d'un respect involontaire devant la tombe qui recouvre ce hideux foyer d'infection. Un autre sentiment, tout aussi mystérieux, tient, surtout chez les sauvages, les fils comme enchaînés aux lieux où reposent les os de leurs ancêtres ; on dirait que chaque génération attend l'instant où celles qui l'ont précédée se réveilleront dans leurs sépulcres. La plupart des nations font même les demeures des trépassés plus somptueuses ou p\u% \wdie%<*
tructibles que celles des vivants ? Combien de tribus et (le races qui ne nous ont laissé d'autres preuves matérielles de leur existence que des pierres-levées sur des ossements, ou que des collines funéraires ! Que de grands peuples, qui ne construisaient pour eux-mêmes que d'éphémères et chétives hôtelleries j tandis que les demeures de leurs morts , ainsi que celles de leurs dieux, bravant la faux du temps, nous étonnent aujourd'hui en- (!ore par leur magnificence, et méritent bien le nom de palais éternels que leur donnaient les Égyptiens! En s'exprimani ainsi, ils ne faisaient que formuler un sentiment universel auquel les sauvages ne sont nullement étrangei*s. Ainsi, chez les Nègres du .cap Corse, les sépulcres des rois sont aussi grands que leurs palais ; les Serrères, près du cap Vert, construisent pour leurs morts des huttes rondes aussi bien couvertes que leurs propres habitations, et qui forment des villages plus grands que ceux des vivants. Sur la côte des Esclaves et dans le Congo, les morts sont placés assis dans des caveaux creusés avec soin. Les Indiens de l'Amérique du Nord témoignent plus de respect et d'affection aux morts qu'aux vivants; ils les inhument avec tant de précautions que la terre ne puisse les toucher, et leur cellule, garnie de bonnes peaux, est plus riche que ne l'avait été leur cabane. Pourquoi enfin tant de peuples dans le Nouveau Monde, non moins que dans l'Ancien , se sont-ils efforcés de préserver de la (corruption les morts en les embaumant ou les dessécliant, si ces restes de leurs parents n'avaient pas été sacrés à leurs yeux , s'ils n'avaient pas espéré qu'un jour viendrait où l'âme rentrerait dans sa première demeure^ Dans l'Asie Antérieure, en Grèce , en Italie, on sculptait, nous l'avons vu, sur les tombeaux les emblèmes de )â vie, du printemps, de la renaissance, tels que le flaffibeau, la pomme deçm, \^ ^^^. Va mieU qui figure la
palingënésie, faisait partie, dans ces pays oi dans bien d'autres encore, des cérémonies funèbres. I^es Chinois, comme les peuples de TEurope, plantent près des tombes des cyprès, dont le sens symbolique est le même que celui des flambeaux. N'entendait-on signifier par là que la persistance de l'ame dans la mort? Les regards de la foi ne pénétraient-ils pas plus loin, jusqu'aux temps où l'âme, en reprenant son corps, renaîtrait à une nouvelle exîstenre? Toute tombe n'est-elle pas un berceau? On cite certains peuples, et des peuples sauvages, qui, au lieu de graver avec art sur le marbre d'ingénieux symboles, donnent au mort, dans le sein de la terre, la position qu'il avait dans celui de sa mère avant de venir au monde. Ainsi font les Hottentots, qui comprennent fort bien la signification de ce rite, et une partie des Gaffres. Cette même coutume existe chez les Péruviens, chez les Patagons, chez les Brésiliens et en plusieurs endroits parmi les Indiens de l'Amérique du Nord. D'antiques tombeaux attestent qu'elle n'était point étrangère aux Germains.
Cependant, s'il est vrai que les sépultures des païens attestent qu'ils attendaient la résurrection des corps, cette espérance doit nécessairement avoir été partagée par les patriarches hébreux , fidèles dépositaires de la tradition primitive qui seule avait pu l'inspirer aux gentils. Aussi , d'après l'Auteur de l'Épître aux Hébreux , Abraham , en sacrifiant son fils, pensait que Dieu le lui rendrait en le ressuscitant , et Job, qui, a en juger par la longue durée de sa vie , est antérieur au Père des croyants, et qui parle le langage de son temps, sait qu'après sa mort il verra Dieu de sa chair *. Cette foi ne peut
< Le sens dn passage est controversé (xix, 25 sq.). En voici, ce nons semble, la traduction la plas naturelle et la plus littérale : Et mai je sais mon rédempteur vivant, et le dernier (à la fin des temps) t7 se tiendra debout mr la pùyssière (des tom\)e%.ux^> et
3i2 ÉTAT DE l'homme
avoir péri chez les Hébreux pendant leur séjour en Egypte, où Ton conservait les corps avec un soin extraordinaire. Si Moïse ne la formule pas dans sa législation, c'est qu'il accepte tacitement toute l'antique religion des patriarches , et qu'il a la mission de donner aux Hébreux ce qu'ils ne possédaient point encore, un culte public, des préceptes moraux , des lois politiques. David croit à la résurrection des corps quand il dit que, parmi les saints de Dieu, il en est qui, par exception, ne sentiront pas dans leur sépulcre la corruption. Enfin, au temps de la Captivité de Babylone, le travail incessant et caché delà foi dans les cœurs avait fait de la résurrection un dogme populaire, qui fournit à Ézéchiel un magnifique emblème pour figurer le relèvement final de sa nation.
Un travail pareil de la foi avait sans doute eu lieu chez les Ariens de l'Iran ; car Zoroastre, qui a vécu peu après Ézéchiel , a exposé en détail et d'une manière fort heureuse la doctrine de la résurrection des corps. Le mazdéisme est la seule religion païenne, à nous connue, qui l'ait admise au nombre de ses articles de foi.
Nous ignorons malheureusement quelles étaient, sur ce point, les opinions des Ghaldéens.
Reland assure que plusieurs Arabes croyaient la résurrection des corps et le jugement dernier. Mais d'où leur venait cette croyance ? D'une antique tradition indigène ou de leurs relations avec les Juifs et les chrétiens?
En Afrique, les contes populaires des Bassoutos indiquent que l'idée d'un retour des corps morts à la vie n'est point étrangère à ce peuple cafire.
En Europe, on prétend que les peuples de race letie
après qu'ils (les vers) auront détruit ma peau, cette (peaa-oi), de ma chair (nouvelle) je verrai Dieu. Moi , je le verrai pour moi (pour mon bien, venant me sauver), et mes yeux le contempleront, et non (ceux d') un autre..
APRÈS LA MORT. dàii
avaient quelque idée d'un dieu inconnu qui appellerait à lui des tombeaux sur une haute montagne toute la race humaine pour la juger, ou d'une vie à venir où riches et pauvres mèneraient après leur résurrection une vie toute semblable à la leur d'ici-bas.
Selon les Groenlandais, dont Textréme misère fait un singulier contraste avec la sublimité de leurs croyances, à la fin des temps le genre humain disparaîtra de la face du monde, et le globe terrestre sera dissous et mis en pièces. Mais il sera purifié du sang des morts par une vaste inondation. Un vent séchera cette poussière bien lavée, la ramassera dans les airs et la remettra dans une forme plus belle qu'auparavant. Plus de rochers décharnés; partout des plaines vertes et riantes. Les animaux rensdtront pour les peupler, et l'Être d'En- Haut, Pirksoma, dont on ne sait rien, soufilera sur les hommes, qui reprendront vie.
On a signalé quelques traces de la foi en la résurrection des corps chez les Péruviens, qui préservaient leurs morts de la corruption. Mais Azura leur refuse cette croyance.
Si la tradition de la résurrection des corps ne s'est conservée que chez ces quelques peuples, c'est que l'Antiquité tout entière, les Hébreux non moins que les Gentils, était appelée par la loi même du développement de l'humanité , bien plus à s'assujettir la terre et à mettre en pratique, si possible, les lois morales que lui prescrivait la conscience ou Jéhova, qu'à se transporter par la foi au milieu des choses futures et invisibles. Quand on voit Israël si peu préoccupé de la vie à venir, on ne peut s'étonner que les poètes grecs nous laissent dans une complète ignorance sur le sort final des héros qui peuçtewV. V^
Champs Élysées, et des criminels qui subissent leurs peines dans les Enfers*. Les Chinois, dont il serait fort important de constater les antiques doctrines eschaiologiques, semblent avoir, encore plus que les Grecs, détourné leurs pensées du monde invisible pour les concentrer sur le monde présent. C'est à peine s'ils avaient une vague attente d'un jugement final que Dieu exercerait sur les méchants. Au Japon, qui est la terre de prédilection du pélagianisme , on met un soin tout particulier à écarter toute pensée sérieuse qui pourrait vous inquiéter sur votre sort à venir ; l'unique souci est d'être heureux ici-bas; aussi a-t-on supprimé l'enfer, et Ton admet simplement que les grands scélérats reviennent sur la terre pour expier leurs crimes. Nous croyons pouvoir appliquer aux Japonais, jusqu'à un certain pointai» Chinois, et peut-être même à tous les peuples de la race jaune, ce que le P. de Marini dit des indigènes du Lao6 dans le royaume de Tunquin : ^ Quoiqu'ils aient eu quelque connaissance de l'Enfer , ils ne veulent pas néanmoins qu'on leur en parle, et n'en font aucune mention de peur de troubler leurs plaisirs par la considération de ces cruelles peines ; car ils ne refusent rien à leurs sens et s'abandonnent à leurs sensualités sans rien souffrir que de la part de leurs propres passions, qui che^ chent incessamment à se satisfaire *. »
* Platon dit dans le Politique qa'à chaque grande révolution do monde, l'âge des êtres s'arrête, les vieillards retournent à la jeonesse, les jeunes gens s'amoindrissent au point de disparaître , et les morts reviennent à la vie, enfant» de la terre qui ne se rappeilent rien de ce qui a précédé. C'est là une .opinion propre à Platon, et elle n'a qu'une fausse ressemblance avec le dogme de la résurrection. (Eusèbe, Prœp. Evang., u, 32.)
* Histoire de Tunquin, p. 391. — Ce passage, auquel j'ai dû Aire . on léger changement, se rapporte , dans la pensée de Marini, aoz
Les Âraucans aussi ont supprime TEnfer : Le Seigneur do inonde, disent-ils , est trop bon pour prolonger jusque dans la vie future les châtimenls des méchants.
Cependant cette foi avait à lutter non-seulement contre répicuréisme de l'homme charnel et contre les préoccupations terrestres et morales de l'Antiquité, mais contre le spiritualisme qui prévaut de plus en plus chez toute nation civilisée à mesure qu'elle s'éloigne de son enfance pour marcher vers sa vieillesse, et qui lui inspire pour le corps et les choses matérielles un secret dédain , auquel correspond une estime d'autant plus haute de l'âme et des choses spirituelles. Cette lente transformation qui s'opère dans les idées d'un peuple, explique comment l'inhumation qui confie à la terre le corps dans son intégrité, a peu à peu cédé la place, en Italie et ailleurs, n la crémation qui ne laisse subsister du corps qu'un peu de cendres, et qui concentre toutes les pensées des survivants sur l'âme qui s'envole du bûcher vers le ciel Partout où Ton livre aux flammes les cadavres, on croit bien à l'immortalité de l'âme, mais on n'attend pas la résurrection de la chair, et nous verrons, dans le livre des Mœurs du peuple Primitif, que ce mode de sépulture a supplanté sur une vaste étendue de la terre l'antique mode de l'enterrement.
A la question de la résurrection des corps se relie étroitement, dans notre esprit, celle du jugement dernier
seetatears de rancienne loi qui a précédé le bouddhisme. Selon eux, à la mort, les âmes des méchants sont anéanties ; celles des bons, après avoir joui dans les seize deux (empruntés au bouddhisme) de tons les plaisirs, se réunissent de nouveau à leurs corps (par une résurrection!), et se rétablissent dans le môme état d'hommes qu'elles possédaient auparavant, mais remplies de toutes sortes de biens et élevées an rang des rois.
T. II. W
et du soi't des âmes dans Tétemité. Mais nous venons de voir que la haute Antiquité ne portait que rarement ses regards vers les horizons vaporeux de l'avenir, et nous pouvons bien nous refuser à ranger parmi les croyances primitives, nettement formulées, celle des peines éternelles. Toutefois le premier monde l'aurait probablement acceptée sans hésitation ; car elle était la conséquence la plus probable des intuitions morales qui étaient alors les mieux accréditées. Nous avons vu que, dans les siècles postdiluviens, le péché de l'homme semblait si afiTreux et la justice de Dieu si terrible que, pour expier l'un et apaiser l'autre, on allait jusqu'à immoler ses propres enfants. Avec de telles prémisses, on devait, semble-t-il, arriver à l'infmie durée des châtiments qu'encouraient les méchants qui n'avaient point tenté d'obtenir leur pardon de la Divinité. Telle a dû être l'opinion instinctive des siècles les plus reculés ; autrement Homère et Hésiode, qui se faisaient des idées si imparfaites de la gravité du mal moral et de la sainteté de Dieu, auraient certainement fixé un terme quelconque, un terme fort rapproché, aux peines du Tartare. De leur côté, les patriarches hébreux , qui croyaient que les âmes n'étaient pas encore jugées, n'auraient pas admis que celles sur qui Jéhova prononcerait un jour une sentence de condamnation, échangeraient dans la suite des siècles leurs justes tourments contre la félicité des cieux. Nous associerons, ici comme partout, les Chinois aux Hébreux^ et nous pensons que les Sémites païens, dont les doctrines eschatologiques nous sont h peu près inconnues, avaient en somme les mêmes vues que les Hébreux leurs frères et que les Grecs leurs disciples. Vers le nord de l'Europe, chez les Scandinaves, les croyances sont aussi remarquables par leur précision que par leur orthodoxie : Selon VEdda, ^çv^s\^ ^\:tsjid incendie du monde,
APRÈft Lk MORT. 847
les âmes qui avaient jusqu'alors habité en commun Hel helm ou les enfers, se diviseraient en deux troupes ; les méchants iraient dans l'enfer, ou Nastrand , subir des peines étemelles, et les justes, se réunissant aux âmes privilégiées des héros qu'Odin avait reçus dans son Valhalla, monteraient dansleOimlé, qui est le ciel du monde à venir. Il est fort probable que la croyance des Celtes et celle des Slaves ne différaient pas essentiellement de celle des Scandinaves.
La doctrine des peines éternelles est en contradiction si manifeste avec tous les mauvais instincts de l'homme déchu, que l'homme ne l'aurait jamais inventée, et que, sans les révélations primitives et la tradition, elle n'aurail jamais fait partie intégrante d'aucune religion. Dieu, semble-t-il , est trop bon pour tourmenter sans fin ses créatures ; l'homme est de naissance trop infirme pour que ses péchés, ses peccadilles, puissent être punis avec une pareille cruauté ; la peine d'ailleurs moralise le crimine qui la subit, et doit aboutir nécessairement ù sa con versio n enfin, un enfer étemel crée dans l'univers une éternelle désharmonie, qui implique contradiction avec noire indestructible besoin d'unité. Ces arguments, qu'on fait valoir de nos jours contre le dogme révélé, sont au fond de toutes les instinctives résistances qu'il rencontre partout oii Ton ne comprend ni l'infinie démence du péché, ni la sainteté infinie de Dieu, et nous ne devons pas être surpris que quelques peuples aient fait de l'enfer une maison pénitentiaire, un purgatoire. Ils n'admettent point trois classes d'hommes, ni trois séjours des âmes; mais ils transforment la prison perpétuelle des méchants en un lieu de détention temporaire. Ainsi Zoroastre paraît avoir admis la conversion finale d'Ahriman lui-même, de ses dew8 et des hommes méchants. Ainsi, encore, au dire des Ostiaques, ceux qui meurent dans leur Ut u'^vns^vkV
348 ÉTAT DE l'homme
au ciel qu'après avoir longtemps servi un dieu rigoureux qui habite sous la terre ; et aux Philippines, les âmes se rendent d'abord dans un lieu où tout est noir, et d'où elles parviennent, par une série de lieux de moins en moins sombres, dans une dernière demeure où tout est blanc.
L'idée de la purification de Tâme par la douleur se développa en plein chez les Égyptiens et les Hindous, qui, en adoptant l'hypothèse de la succession des mondes, avaient été conduits à voir dans chaque homme un ange déchu et à faire de la terre elle-même un enfer-purgatoire. Les souffrances de la vie présente se combinèrent avec celles du monde à venir pour opérer la complète purification de toutes les âmes qui ne persévéraient pas avec une invincible opiniâtreté dans la voiedu.péché.On eut même recours, pour les sauver en quelque sorte à tout prix, au plus humiliant et par là même au plus efficace de tous les châtiments : l'exil temporaire dans on corps d'animal, et ainsi se forma la doctrine, essentiellement morale, de la métempsycose. En Egypte, les âmes qui avaient habité trois fois dans un animal sans s'amender, étaient précipitées dans un enfer dont les effrayantes descriptions ont survécu au paganisme, et ont servi de modèle aux tableaux fantastiques qu'on trace chez les nations chrétiennes du lieu des tourments étemels. L'enfer-purgatoire du brahmanisme paraît avoir passé parles Tao-ssé en Chine, et par les bouddhistes dans toute l'Asie ultérieure.
Il ne faut pas confondre, avec la doctrine égyptienne et hindoue de la métempsycose des seuls méchanus celle de la transmigration de toutes les âmes qui, après un temps plus ou moins long, reviennent sur la terre pour y renaître dans les enfants. Ici l'idée de purification fyit entièrement défauV, s\ tvo\v*& T\e nous trompons, et il
s'agit moins peut-être du sort des âmes après la mort que du problème de leurs origines. Telle fut la croyance des Druides et des Néo-bardes , ou des Celtes et des Kymris.
On en retrouve quelques vestiges chez les Porusses et les Lithuaniens qui habitent les contrées où, d'après Tacite, on parlait le breton, et chez les Peaux-Rouges, dont les mythes diluviens rappellent ceux des Kymris. Les Peaux-Rouges disent que les âmes de leurs ancêtres renaissent dans leurs enfants ; les Porusses, que les âmes passaient d'un corps dans un autre , et plusieurs dans ceux d'animaux dont elles prenaient la nature grossière. Chez les Indiens de TUcayal , ce sont au contraire les âmes des bons qui vont demeurer dans le corps des sin-r ges. Les Aztèques prétendaient que les âmes d'élite, qui vivaient dans la maison du soleil^ pouvaient ù volonté visiter leurs parents en se métamorphosant en des oiseaux au brillant plumage, ou en des nuages. A Tlascala, les âmes des grands passaient dans les oiseaux les plus beaux ou dans les quadrupèdes de grande taille, celles des gens du commun dans les petits quadrupèdes et les insectes. On trouve au Pérou des traces de la croyance que les animaux servaient de demeure aux âmes. Les Mélanésiens de la Nouvelle-Hollande croient à la transmigration des âmes dans le sens des Celtes ou des Peaux- Rouges. Au Loango, cette renaissance n'a lieu que dans la famille royale; mais il y a peut-être ici quelque idée d'une incarnation semblable à celle de Bouddha dans chaque Grand Lama.