‹ Le peuple primitif, sa religion, son histoire et sa civilisation;Chapitre 137 sur 158 · IV · texte numérisé non relu

IV

Coiumenl le monde a-l-il été produit par Pouroucha? D'abord « est né de lui Viradj, » qui est ici la matière primitive. « De Viradj est né Adhipouroucha, » que nous [comparerons à TEsprit de Dieu descendant sur le chaos, Bl à Kneph fils de Neith.

Puis <c Pouroucha devint le sacrifice accompli sur le saint gazon par les Dévas, les Sadhyas (les èives par faits) et les Richis. > Les actes successifs du sacrifice produisirent les divisions du temps : « le beurre forma le printemps, le bois l'été, l'holocauste l'automne. Du sacrifice naquit le feu, » le feu de l'autel, Agni, qui est la première des productions divines, paice que la piété est le fondement de l'univers, « et avec le Feu naquirent les Libations, les Offrandes et les Hymnes (llitchas), les Chants (Samani) et les Rites (Yadjous) » qui ont été plus lard recueillis dans les trois Védas. Ce ne fut que lorsque toutes les parties du culte furent arrivées à l'existence que « le sacrifice fit tous les animaux qui vivent dans l'air, dans les bois, dans nos maisons. » Après cela « les Dévas, possesseurs de Pouroucha, ont formé de sa bouche le Brahmane, de ses bras le Prince, de ses cuisses le Vésya et de ses pieds le Soudra. » De même « lu Lune est née de son esprit; le Soleil de son œil; Indra c^l Agni de sa bouche; Vayou de son souflle; de son ombilic l'Air ; de sa tête le Ciel. Il a formé de ses pieds la Terre, de son oreille les Régions de l'air. Il est l'auteur de tous les mondes. » C'est ainsi que « les Dévas ont fait de Pouroucha un holocauste » (i, ^46).

Les quatre hymnes sanscrits que nous venons d'analyser, ne contiennent aucune allusion à la métempsycose. Elle apparaît pour la première fois dans les chants de Dirghatamas, qui sont peut-être les plus remarquables de tout le Rig-Véda. On y voit un sage des anciens temps, qui se détache ii demi de l'enseignemeul Vv^d\\\o\\wv^, ^\,

.i68 PEUPLES INDO-CELTIQUES.

qui, debout devant le feu de l'autel, tente de sonder par lui-même les mystères de Texistence. Ce poète est vraisemblablement le père de toute la philosophie hindoue ; ses conceptions, si originales et si naïvement profondes, seront devenues le fondement de la religion brahmanique ; mais nous devons, non sans regret, passer outre.

Dans les Lois de Manou prévaut en plein le dualisme de Dieu et de la matière, que Dirghatamas avait le premier formulé. Le commentaire authentique introduit même dans le texte cosmogonique la notion de Tinfinie succession des mondes.

« Ce (monde qui s'offre à nos yeux) était obscurité, tamas, était imperceptible, dépourvu de tout attribut (listinctif, entièrement livré au sommeil. » Au sein de cette obscurité et de cette substance impalpable était le Seigneur existant par lui-même, qui ne paraissait point encore.

«Alors le Seigneur, resplendissant de Uéclatleplos pur, parut et dissipa Tobscurilé. L'Être invisible et incompréhensible, l'Être étemel, Vàme de tous les êtres, déploya sa propre splendeur. » La lumière, qui, dans ia Vision génésiaque, est une œuvre de Dieu, et d'un Dieu qui agit sans cesse, annonce ici l'éveil d'un Dieu qui dormait. Plus tard, comme Kneph=Ophion (i, 251), il s'endormira de nouveau pour se réveiller ensuite, et ces alternatives de veille et de sommeil produiront les dissolutions et les renaissances du monde.

Le Seigneur , « ayant résolu dans sa pensée de fiiire (émaner de sa substance les diverses créatures, produisit d'abord les eaux (du chaos). Elles sont* appelées Narâs, parce qu'elles étaient la production de Nara (l'Esprit divin) *.

* Naras est ttKBXW ,\ié\5TcvjL , ^leM^.v^e , ^^ù Nérée. Ces eaux répoodent d'ailleurs auWraài âi^ \\ïynfli^N^^Qjaft,\2\\%fc Tb&ias^vix^ tiuanation est-cWe coixiiue à^% cVwvM^^ >.;' vxv A

PEUPLES INDO-CELTIQUES. i69

f Dans ces eaux le Seigneur déposa un germe. Ce ]ierfne devint un œuf brillant comme Tor, aussi éclatant lue l'astre aux mille rayons , et dans lequel II naquit luimême sous la forme de Brahmâ, Taïeul de tous les êtres 1, 375, 379).

f Brahmâ, qui a été produit par Ce qui est, par la Cause éternelle, c'est le divin Mâle, Pouroucha.

« Après avoir demeuré dans cet œuf une année (divine de 31 10 milliards d'années terrestres), le Seigneur (Brahmâ), par sa seule pensée, sépara cet œuf en deux parts, dont il forma le ciel et la terre, et au milieu il plaça l'atmosphère (l'espace entre la terre et le soleil), les huit régions célestes et le réservoir permanent des eaux (atmosphériques) » (i, 379).

Manou arrive ensuite h cette grande question qui préoccupait déjà le chantre de l'hymne k Paramatma : l'union de l'être et du non-être. Aux développements dans lesquels il entre, on sent les progrès qu'a faits la pensée philosophique depuis la période védique. 11 nous montre Brahmâ t exprimant de l'Ame suprême (de l'univers, ou de son propre esprit répandu partout) le sentiment, la conscience de soi et l'intelligence (qui forment un seul et même principe) et les cinq organes destinés à percevoir les objets extérieurs. Le dieu, ayant ensuite uni les molécules imperceptibles de ces six principes (spirituels) à des particules de ces mêmes principes (transformés et devenus les atomes physiques), forma tous les êtres. C'est donc au moyen des particules de ces sept principes (pourouchas) qu'a été formé de l'impérissable, le périssable (de Dieu l'univers) (ii, 465 et i, 320).

€ L'Être suprême (qui est bien toujours le Dieu vivant et personnel) assigna aussi , dès le principe , à chaque créature en particulier, un nom , des actes et une manière de vivre, d'après les paroles àuNfeô.'âi^T» ^^^^v^^-

diiHi du livre des décrets éternels, écrit dans les cieux par Dieu lui-même, et qui se retrouve en Phénicie et en fig>pieiï, li2, sq.).

D'après le système de Témanation, ou d'après Tantique vi vraie tradition, « le Souverain Maître produit (d*abord) une multitude de dieux essentiellement agissants, doues (l'une àme (sans corps?; et une troupe invisible de Génies (S;idljyas |i, 303j), et le sacrifice institué dès le commencement. > Les Sàdhyas et les Dévas sont les Anges. Ce sacrifice est celui de Pouroucha lui-même, qui a servi de type à tous ceux de la terre, et qui est l'œuvre même de la création.

Dans rhymne à Pouroucha, la première naissance dans le monde des choses visibles, c'est celle du temps qui fut suivie de celle du feu, puis de celle des divers actes du sacrifice ordinaire. Dans les Lois de Manou, les trois Védas apparaissent les premiers. Le dieu les a exprimés du feu (simple élément antérieur aux êtres particuliers), de l'air (autre élément formé lors de la rupture de fœuf ), et du soleil (dont Manou ne nous dit point l'origine). La sainte Parole, écrite dans le langage humain, est ainsi connue l'expression des lois de l'univers, et elle ne peut être que la copie du Véda éternel, ainsi que les livres sacrés des Égyptiens n'étaient qu'une translafion de ceux de leurs dieux. Après les Védas vient le temps avec ses divisions. Il est donc plus récent (lue l'Hymne, le Chant et le Rite, et c'est sur la foi, sur la religion (|ue repose toute la vie humaine. En effet, notre ame, en tant que créée a l'image de Dieu, n'est point faite pour vivre dans le temps; elle ne fait qu'y passer; IViernité est sa patrie.

Après le temps furent créés « les constellations et les planètes,* ou les astres, et «les fleuves, les mère, les montagnes, les p\m^%,\Çi^ v^\\m.^\\v^jijML^ » ou la su^

face de la terre. Nous avons vu (i, 181 sq. 388 sq.) les Égyptiens, avec leur esprit plus philosophique, représenter cette portion de l'œuvre cosmogonique par des iieux généraux , Horus I, Haroueris, ou par les deux grands rois de la nature, le soleil el la lune. Ré et Chousou.

Après les montagnes et les plaines furent créés « la lévolion austère, la parole, la volupté, le désir, la colère , le juste et Tinjuste, le plaisir et la peine , la méchanceté et la bonté , la véracité et la fausseté, la vertu et le vice. » C'esi ainsi que, d'après le syslènje éminemment pélagien de Manou, le mal vient de Dieu comme le bien.

Conformément à la doctrine de l'émanation, qui part de l'esprit pur pour descendre progressivement vers la matière, et en opposition avec l'hymne à Pouroucha, Manou fait apparaître l'homme avant les animaux. Drahma produisît, de quatre parties différentes de son corps, les quatre castes.

Mais le souvenir d'Adam androgyne ne s'était point perdu chez les Hindous, et voici le mythe auquel il donna lieu :

€ Brahmâ, ayant divisé son corps en deux parties, devînt moitié mâle, moitié femelle, et en s'unissant à celte partie femelle, il engendra Viradj (qui, d'après Benfey *, signifierait le Brillant): Viradj, qui est (une forme nouvelle de) Pouroucha, le divin Maie, a produit lui-même, en se livrant à une dévotion austère, Manou, le créateur de tout cet univers. » On lit dans l'Oupnékat que Pradjâpati, le Pire des Etres, étant seul, n'éprouvait aucune joie ; il souhaita l'existence d'un autre que lui, et tout à coup, par la division de son propre être en deux, il de-

» Sama-Véda, p. t7:2.

vint homme et femme, et son premîer-né fut Manon*. » Manou est créateur parce qu'il est père ; sa création, c'est sa postérité, la race humaine.

c Désirant donner naissance au genre humain, après avoir pratiqué les plus pénibles austérités, il produisit d'abord dix saints éminents (Maharchis), pères des êtres (Pradjàpatis).

Ces Maharchis créèrent à leur tour sept autres Manous, les Dévas , une foule de Génies, et enfin tous les animaux. Ces Manous , ces Dévas, ces Génies appartiennent au monde antédiluvien , et nous y reviendrons ailleurs.

Chine. Nous rechercherons les doctrines cosmogoniques des Chinois dans leurs hiéroglyphes* et dans leurs traditions.

Le chaos est le résultat d'un incendie. La matière primordiale, KHI, s'écrit avec le signe de la fumée ou rflpeur qui s'élève dans l'air, et avec celui du riz expliqué par celui de la petitesse, La fumée suppose le feu, le grain

* Viradj est tantôt Adam androgyne (ii, 16), tantôt la matière primordiale (ii, 467), et ce mythe exprime rennaî qa*éproiive dans sa solitude soit Adam qui désire une compagne , soit Rrahint qui vent produire le monde. Eve est tirée de la substance d'Adaa comme le monde de celle de Brahma.

^ Voyez M. G. 0. Piper , Les origines du monde et de h tie, d* après l'écriture hiéroglyphique des Chinois. (Berlin 1848, en ail.] Il suit l'orthographe anglaise de Morrisson, qui fait disptnte avec celle de nos sources françaises, mais que nous ne poavoBi modifier. Les hîéTOg\y\»\ie« <\\]l« noua citons, ne sont point d*aille«n Je« seuls qui viennent ^ Y«i^^^ ^^TiQ^\\A«r\ft^\«îûsswi.

riz figure l'atome (i, 155, 320). La matière du chaos crit aussi par les deux signes, d'air et de feu. Le chaos est eaux et ténèbres. Lopi dit expressément e f Teau est le principe de toutes choses , et la mer, ï, s'écrit par eau et par mère (i, 346). En outre, un des noms du chaos est hung-mung, mot mposé de ceux de vif-argent et de pluie fine ou brouil' rd. Ce dernier s'écrit par le signe d'eau et celui de 8te et obscur.

D'autres noms du chaos sont hwen-lun et hwen-thun. ¥EN signifie un torrent d'eau bourbeuse^ le bruit d'une u qui court comme un torrent^ ce qui est désordonné^ uillé^ humide^ opaque. Thun a pareillement le sens de araiSf de confusion^ de ce qui se précipite en désordre mme un torrent. Nous trouvons ici tous les traits que magination peut inventer pour peindre l'abîme du laos génésiaque, avec un détail de plus, celui de souilre.

Les eaux (du chaos) sont souillées. Le même caractère linois a le double sens de pêcher et de pécher (i, 325), L'eau est l'élément des poissons. L'eau primordiale ira donc pour symbole cet animal , qui prend ainsi un ns cosmogonique. Le signe de poisson, joint à celui de z ou des atomes de ce chaos, qui était à la fois le tom- »u d'un monde et le berceau d'un autre, a le sens de ssusciter, de revenir à la vie aprls la mort. n faut pour contenir les eaux cosmogoniques un vase. ai ou la matière primordiale, qui est opposé à li qui est principe spirituel, est désigné par un vase (i, 329). Ici { montre de nouveau toute la supériorité du monoléisme chinois. Ce vase qui contient la matière s'ouvre la pluie d'en haut (i, 220, 486), qui est le symbole de *,8pritj del^cau^e puissante et invisible, et du bonheur. joutons que les deux signes du riz (o\x Àe% ^Voxci^ ^x

de la coupe ou du boisseau, ont le sens de la matihre première dont sont faites telles ou telles choses.

Sur les eaux primordiales planait TEsprit de Dieu, l'oiseau démiurgique. L'union du ciel et de la terre ou des deux principes contraires, Yang et Yin, qui sont les éléments de toutes choses (i, 430), se dit Kiao-Keu. Keu signifie la simple rencontre; Kiao a le sens actif d'wwir et se rapporte donc à la Divinité qui, par son Esprit, a combiné les éléments divers du chaos. Or le signe de kiao est un oiseau qui vole. TsCHi, l* oiseau qui descend (d'auprès de Dieu sur le chaos), signifie perfectionnementy accomplissement (i, 217).

L'œuf cosmogonique ne fait pas défaut en Chine. Pouaokou est né d'un œuf, dont la coquille a formé le ciel, le blanc l'air, et le jaune la terre ' (i, 378). — « Le corps (thi, ou la forme actuelle) du ciel et de la terre, disent les "Grammatistes, ressemble à un œuf d'oiseau (niao-lwan). Le ciel embrasse extérieurement la terre, comme la coquille le jaune (hwang-li). La terre passe pour être jaune. »

La création du monde actuel étant pour les Chinois une simple restauration ou du moins une résurrection, l'idée de naissance et celle de mort s'unissent d'une manière indissoluble dans leur esprit. Ainsi la grossesse s'écrit par les deux signes d'enfant et de cadavre ; le am" mencement par ceux d*êlre enceinte (thaï) et de mort. On a même un nom spécial, hwa, pour désigner l'alterna' tive apparition et disparition des êtres, leur transformation continuelky cette action du ciel et de la terre qui fait que ce qui existe cesse d'être, et que ce qui n'est pas, arrive à V existence. L'idée de destruction est, d'après Piper, tellement inhérente à celle de production, queTSGHHWA>'G

* Martini, Histoire de ta Chine, t. i, p. 13;

signifie à la fois blesser avec une armp , et commencer ^ faire le 'premier, inventer.

Cette blessure q\û commence (i, 245) s'explique par l'œuvre de rupture , de déchirement ou de séparation par lequel , dans la Vision génésiaque , Dieu donne au inonde sa forme actuelle. En Chine, M. Pauthier, qui ne pense pas aux conséquences à tirer de son assertion , a presque toujours trouvé, dans les passages des traditions sur l'origine des choses, que ce que nous appelons création était chez elles une division , une séparation'. YuEN, en effet, qui désigne la cause première, la puis^ san'ce crratrice, s'associe parfois au signe du couteau. C'est peut-être avec ce couteau que la Divinité a partagé en deux moitiés la ligne entière, ou le koua du ciel, pour produire le koua brisé de la terre.

Le Chou-king et le Chi-king ne font d'ailleurs pas même allusion h l'origine de l'univers, et l'Y-king ne contient que ces mots : « Taï-ki (ou le Grand Comble) a engendré deux images, Yang et Yin. Ces deux images en ont engendré quatre (la matière parfaite jeune et vieille, et la matière imparfaite jeune et vieille), lesquelles ont engendré les huit trigrammes de Fo-hi (ou les huit éléments). » De ce passage, les commentateurs orthodoxes ont conclu avec raison que « le ciel et la terre ont eu un commencement ; » que « le Grand Comble ou la Grande Unité , qui n'a ni corps ni figure, a fait tout ce qui a corps et figure ; » que « lorsqu'il n'y avait que l'Être infini, la matière n'existait pas encore ; » que « cet Être est Ti, le seigneur et souverain Maître du ciel, qu'il a produit toutes choses, (ju'elles lui obéissent et sortent lorsqu'il les appelle. » L'Y-king le nomme aussi le Grand Homme, Ta-gin, indiquant sans doute par là que l'homme

» Univers inttoresque .Chmey p. 22.

est un petit dieu, une image de Dieu. Le terme d'engeftdrer, dont le Livre sacré fait usage, écarte l'idée d'une création pour y substituer celle d'émanation, et, en effet, les écrivains chinois ont fait de la lumière le fils de l'Unité, et de l'eau son petit-fils.

D'après une ancienne tradition , le ciel fut ouvert à l'heure Tsé (de onze heures de la nuit à une heure) ; la terre parut à l'heure Tchéou (d'une heure à trois), et l'homme naquit à l'heure Yn (de trois à cinq heures du matin). Ces trois heures doubles semblent correspondre aux six périodes de la Vision génésiaque. Dans cette Vision aussi , le ciel est créé avant la terre, et la terre avant l'homme. Enfin le premier soir par lequel commence l'œuvre des Six Jours, c'est l'heure Tsé, dont an écrîvain chinois a dit : c Au commencement, quand toutes choses furent produites, elles eurent Tsé pour source et pour toute origine. Tsé est le principe duquel tout est sorti. » Seulement, dans le mythe chinois, le soir se prolonge pendant toute la création, et le matin ne commence qu'après la formation de la terre, et qu'à l'apparition de l'homme, qui est la lumière spirituelle de la nature'.

Autre cosmogonie fort bizarre, c L'homme est né de l'union des deux principes Yin et Yang, de l'union de la forme et de l'esprit, et de l'influence pure des cinq éléments. » Ces éléments sont : celui du sud , le feu ; du nord, l'eau; de l'orient, le bois; de l'occident, le métal, et du milieu ou du zénith, la terre, c Du nord est venu le fils de la subtile essence de l'eau ; du sud, le fils de la subtile essence du rouge ; du levant, le pin ; du couchant et du mont Kuen-lun, la mère d'or ; et h ces quatre s'associa le vieillard jaune. Tous ensemble, par un procédé

chimique, ils firent sortir d'un immense creuset un être mâle et une femme-serpent, sche-niu. Ceux-ci , avec le concours du soleil et de la lune, produisirent d'autres êtres humains ^ »

Le vieillard jaune, c'est la terre, qui, à la création de rhomme , était déjà vieille de six jours de Dieu. L'occident est désigné ici comme la région du paradis où a vécu le premier homme. Le pin n'est autre chose que le représentant de l'élément du bois. Le creuset (i, 448) ou la fournaise, est le symbole universel de la nature terrestre que recouvre la voûte azurée, et que le soleil échauffé. Enfin , la femme-serpent est celle qu'a séduite ^tan, c'est Eve (n, 33).

Le mythe signifie donc simplement que lorsque la création du monde physique fut achevée, tous les éléments concoururent à former Adam et Eve, desquels naquit tout le genre humain. Mais leur naissance, au lieu d'être une création de Dieu, est expliquée par un travail chimique de la nature entière.

Japon. Nous connaissons deux cosmogonies japonaises; nais la première seule nous parait vraiment indigène et [>ure de tout élément bouddhiste.

f Au commencement de l'ouverture de toutes choses, le chaos ou la terre flottait dans les eaux comme les [)oissons nagent dans l'eau pour leur plaisir. De cette terre sortit quelque chose de semblable à une épine ou !^ une fleur, qui était susceptible de changement et de transformation, et qui devint une âme ou un esprit, » le premier des sept esprits célestes qui ont régné jusqu'à a création de l'homme.

c L'Esprit de l'Épine du chaos et deux autres après lui ('étaient enfantés eux-mêmes sans le concours de quel-

1 Piper, p. 134 8g.

ilX RACE MONGOLE.

que élre féminin. Les trois esprits qui succédèrent au premier furent mâles et femelles, et ils engendraient en se reg«irdant Tun Fautre. Mais le septième Esprit, celui qui ai'cordf* trop, Isanagi, s'unit à celle qui a trop d'attraits, et celle-ci enfanta successivement : les îles du Japon, la mer, les fleuves, les montagnes ; Taïeul des arbres, Taieule des herbes; puis le soleil, que ses parents trouvèrent trop beau pour la terre et qu'ils placèrent dans le ciel ; la lune ; la sangsue qui fut jetée à la mer, et qui est sans doute la mère de tous les animaux; et enfin le vent, qui est le génie des fléaux de la nature. Le soleil, Ten-Sio-Daï-Dsin, fut la seule des enfants d'Isanagi qui eut lignée, c'est d'elle que descendent tous les Japonais (tous les hommes), et elle est leur principale divinité » t (n, 53 sq. 38o).

L'autre cosmogonie semble plutôt arienne que japonaise. A Miaco est une pagode en l'honneur d'un Taureau, qu'on dirait frère d'Aboudad. 11 est représenté « sur un autel large et carré, d'or massif. Il porte au cou uu collier très-riche, mais l'objet qui attire principalement l'attention, c'est cet œuf (i, 378 sq.) qu'il heurte avec ses cornes en le tenant entre ses deux pieds. Le taureau est sur un morceau de roche, et l'œuf dans une eau enfermée dans un rocher creux. L'œuf représente le chaos, et voici comment les docteurs du Japon expliquent l'emblème. Le monde entier, au temps du chaos, était enfermé dans cet œuf, qui nageait sur la superficie des eaux. La lune, par la force de sa lumière et par ses influences, lira du fond de ces eaux une matière terrestre qui se convertit insensiblement en rocher» et ce fiit là que l'œuf s'arrêta. Le taureau , trouvant cet œuf, eo rompit la coque à coups de cornes, et de cette coque

« Kœmpfer, t. \, p, \^^ %V'. ^» ^^>^- ^ ^^^

RACE MONCOLE. 479

sortit le inonde. Le souffle du taureau produisit l'homme. »

La version suivante, que rapporte Monianus dans son Ambassade hollandaise^ poursuit l'histoire du monde jusqu'aux siècles de Typhée. « Au commencement, il y avait un grand œuf de métal (comme ceux du Kalévala), qui renfermait le germe de tous les êtres. Survint le taureau primitif, qui le brisa de ses cornes. Comme il était tout haletant des efforts qu*il venait de faire, son souffle frappa accidentellement une citrouille, qui prit vie et devint une femme. Ennuyée de sa solitude, elle s'unit à des dieux inférieurs et devint la mère des hommes, qui se nommèrent Pourang. Les premières générations se corrompirent au point que les dieux résolurent de les anéantir par un déluge. Une seule famille fut sauvée à cause de sa vertu. C'est d'elle que sont sortis les hommes d'aujourd'hui. Mais il y eut bientôt parmi eux de grands pécheurs, qui résolurent de se venger sur les dieux de la destruction des premiers hommes. Un jour que les dieux se livraient au plaisir de la chasse dans une grande, foret, les uns assis sur les arbres, les autres volant au-dessus , ces méchants en brûlèrent un g^and nombre en mettant le feu à la forêt (ii, 225). Mais les autres dieux tinrent jugement sur ces monstres et les précipitèrent dans le plus profond de l'enfer.

Laos. La cosmogonie sintoïste du Japon ressemble beaucoup à celle du Laos, telle que Marini la raconte.

c Le monde ayant été réduit en eau dans sa dernière révolution S un mandarin (une divinité) qui se nommait Pon-Ta-Bo-Ba-Mi-Suan descendit des cieux. De son cimeterre (i, 245) il partagea en deux une fleur (le lotus) qui Bottait sur l'eau (du chaos), et il en sortit une belle

* Ces révolutions sont un emprunt fait aubo\idOi\Awft%.

jeune fille (Vénus), dont il devint éperdument amoureux. Comme elle résistait par pudeur à ses feux, et qu'il ne jugeait pas honnête à un dieu de faire violence à une vierge, ne voulant ni altérer sa virginité, ni rester sans lignée, il se mit devant elle (ainsi que le faisaient au Japon les Esprits antérieurs à Isanagi), à une ceitaine distance, et par leurs regards réciproques» elle devint mère et enfanta successivement plusieurs enfimts. Dans son affection pour sa famille, le mandarin créa des montagnes et des vallées, des rivières, des métaux, des fruits doux et savoureux, tout ce qui pouvait contribuer à rendre la vie délicieuse. Néanmoins, quoiqu'il eût approuvé ce qu'il venait de créer, et qu'il se vit seignear absolu d'un monde où rien ne manquait de tout ce qui pouvait flatter les sens , il regrettait le ciel , et il résolut d'y retourner. Mais il n'avait pas prévu qu'il ne pourrait y remonter. Il fut ainsi contraint de demeurer dehors, où il fit une si rude pénitence que les autres dieux du ciel en furent émus et le placèrent en leur compagnie, dans la première béatitude * » (n, 54).

Cette cosmogonie , japonaise par la virginité de la déesse, est polynésienne par l'impossibilité où se trouve le dieu de remonter au ciel.

Les Laos ont une anthropogonie plus altérée que la précédente, mais non moins curieuse.

< Les habitants du ciel (les anges) s'étaient partagés au sujet des femmes , et s'étaient livré de sanglants combats. Les vaincus furent relégués sur la terre déserte, qui était réduite en eau (en un chaos), et qu'ils desséchèrent, réunirent et rendirent solide. Mais il n'y avaic point de femmes. Ils se rendirent donc sur la plus haute cime où l'on avait planté un arbre d'une hauteur prodi-

* Histoire de Tonquin, v- ^V ^o^»

gieuse (Farbre cosmique), d'où ils appelèrent chacun leurs femmes qui étaient demeurées dans le ciel. Elles descendirent du ciel vers eux. Le nombre des femmes surpassant de beaucoup celui des maris, ceux-ci prirent, chacun, plusieurs d'elles, et leur postérité se multiplia bientôt tellement qu'ils entreprirent d'exterminer de la terre certains hommes noirs qui étaient des démons, et qui avaient enlevé un grand nombre de ces femmes blanches. Celles-ci retournèrent avec leurs premiers maris, mais tous leurs enfants restèrent noirs ^ » (ii, 53). Dans le mythe antique et traditionnel du buffle cosmique, les honmies blancs et les noirs sont contenus dans le même œuf (I, 261.380).

Thibet. Le mythe suivant du Thibet (u, 54) se rattache par son trait essentiel à celui du Japon et du Laos; mais il a été altéré par la doctrine hindoue de la métempsycose.

c Les Lases, ou les premiers esprits que Dieu a créés, rapporte Géorgi, ayant péché, furent, en punition de leur faute, transportés dans le monde terrestre. Les deux Lases les moins souillés devinrent homme et femme; les autres furent, selon le degré de leur culpabilité, ou des hommes sans sexe, ou des animaux. Le

^ p. 3838q. Par ces noirs nous entendons les Moi ou Moies, peuples tout à £iit saavages, noirs et anthropophages qui habitent les montagnes qui séparent la Cochinchine du Camboge et du Laos. Ce sont évidemment les débris de la plus anciepne population de ces contrées , qui aura été refoulée par la race blanche ou jaune dans les montagnes les plus impraticables. (Il est bien vrai que les Laos se divisent en Veutres-blancs et Ventres- noirs ; mais ces deux races ont, à peu de chose près, la même couleur, et parlent deux dialectes de la même langue.) — Quand le voyageur bouddhiste Fa-hian dit que Ceylan n'était primitivement habité que par des démons et des génies, il faut pareillement entendre par ces démous des N^^r^s» T. IL ^\

if<± RACE MONGOLE.

premier couple vécut d^abard dans ufie três^rande pureté et ne connut pas d'autre hymen que celui des regards. Aux regards succédèrent les sourires; aux sourires les mains serrées , puis vinrent les baisers. Mais leurs enfants avaient toujours une nature trop incorporelle, et le dieu Cenrési, de concert avec la déesse Cadroma, résolut de produire une race nouvelle d'une nature moins spirituelle. Comme ils n'avaient pas d'autre modèle devant leurs yeux que les singes, ils prirent la forme de ces animaux, et c'est de ce couple que sont nés tous les habitants du Thibet (ou de la terre). • Le singe symbolise chez la grande race mongole l'humanité postdiliivienne (ii, 308).

Boi'DDHiSME. On pourrait être tenté de rapporter ces cosmogonies semblables du Thibet, du Laos et du Japon, au bouddhisme qui s'est propagé dans ces trois contrées. Cette religion enseigne en effet aussi que la création est une chute. Mais la cause de la chute est tout autre iii, 52. 59), et il n'y a certainement pas emprunt. Voici deux cosmogonies bouddhistes, recueillies. Tune chez les Kalmouks, l'autre chez les Thibétains euxmêmes.

< Les Kalmouks disent, d'après PallasS que dans le principe, il existait un abîme énorme. Us déterminèreol sa longueur et sa profondeur à six millions cent seiie mille bérés (lieues) ; mais ils ne parlent pas de l'époqie de son existence. Des nuages dorés s'élevèrent de cet abime ; ils se rassemblèrent et se fondirent en une forte pluie, qui donna naissance à une mer immense. D s*est formé peu a peu, sur cette mer, une écume semblable i celle du lait, qui donna naissance à toutes les créatures vivantes, ainsi qu'à la race humaine : les Bourkhans oi

dieux descendent de celle-ci. Des orages s'élevèrent, sur cette mer, des dix parties du monde. Ils produisirent dans rhémisphère supérieur une colonne (le pivot de l'univers) plus haute que la profondeur du vaste élément de la mer. Elle a deux mille bérés de circonférence. Les difi^rents mondes habités voltigent dans les airs autour de cette colonne. Leurs livres de religion ne parlent pas de la manière dont le soleil , la lune et les étoiles ont été formés dans cet hémisphère supérieur. Us font monter le nombre des étoiles à dix milliards. (Dans l'hémisphère inférieur) quatre grandes terres tournent autour de cette colonne, elles sont séparées par huit autres plus petites. Notre terre est à droite sous ces quatre grands mondes; j'ignore ce qu'ils entendent par là. Elle s'appelle Sambou-Toup, parce qu'elle produit en abondance un arbre nommé Jasambou-Bararkha, qu'ils ne connaissent pas (voy. t. ii, p. 23). Il y a un autre monde vis-à-vis du nôtre, habité par des géants. Deux antres mondes sont sur les côtés ; le premier n'est habité que par des vaches ; le second est peuplé par des hommes qui , quoique sans âmes , vivent mille ans sans être sujets à aucune maladie. Lorsque leur fin approche, une voix céleste les appelle par leur nom, et leur annonce la mort. Ils assemblent alors tous leurs parents et amis pour prendre congé d'eux. » (La symétrie exigeait quatre terres, celle des géants antédiluviens formait la deuxième; on en ihventa deux autres.)

c Au commencement du monde, les hommes vivaient près de quatre-vingt mille ans. Ils étaient remplis de sainteté. La Ridi-dia-nar {grâce invisible) leur servait de nourriture. Ils avaient la force miraculeuse de s'élever au del. La transmigration des âmes était alors générale, tous les hommes étaient des Khouboulgans (âmes régénérées).

dans le firmament.

c Les hommes mangèrent de ce fruit penda tain temps : il manqua ensuite. Ils se nourri beurre rougeâtre très-doux, produit par la beurre fut bientôt épuisé ; ils recoururent à nommé Sala-Sémis. Ils jugèrent à propos de t tionner pour l'avenir, et ils firent en conséi grandes provisions de cette herbe. Leur prud fut très-Caitale : l'herbe diminua et cessa tou ainsi que leurs autres nourritures. Les hommes qu'alors n'avaient été que malheureux , devinr nels. Les vertus se retirèrent de dessus la te; furent i^emplacées par l'adultère, l'homicide et 1 qui s'emparèrent du cœur des hommes. Ils lai la terre, et choisirent le plus sage d'entre eux chef. Sa fonction était de paitager les terres possessions. U fut enfin élu Khan.

c Telle est la condition actuelle des hommes

tache, volaient au-dessus des eaux qui recouvraient la terre entière, et ils ne se nourrissaient que de joie. Sur cette eau flottait, comme de la crème, le suc de la terre, qui avait la couleur du beurre et le goût du miel. Il n'y avait alors ni soleil, ni lune, ni étoiles, ni jour, ni nuit. Un de ces esprits goûta du bout du doigt ce beurre, et ne sut résister au désir d'en manger toujours davantage. Son exemple fîit suivi par d'autres, et ainsi leur corps devint dur, lourd, opaque, et les ténèbres apparurent dans le monde. Puis naquirent le soleil, la lune, les koiles et le temps. Cependant les esprits qui mangèrent :rop de ce beurre devinrent fort laids ; les autres, qui étaient plus beaux, les méprisèrent ; l'orgueil prévalut, H le beurre disparut. 11 fut remplacé par une huile de lerre d*un goût exquis ; mais il y eut de nouveau abus, népris, oi^eil , et à l'huile succéda une plante grimpante, qui, paria même raison, fit place au riz, qui croislait sans culture. Cette dernière nourriture opéra la distinction des sexes, que suivit le mariage. Or le mariage itait immoral et les autres esprits le condamnèrent. Mais ceax qui avaient mangé du riz ne purent plus s'en passm*, et ils se construisirent des maisons pour s'y livrer m mal. La paresse de plusieurs obligea de déterminer des limites dans la rizière et de distinguer le tien et le mien. Pour réprimer les empiétements, il fallut nommer an roi, qui devint la souche de la caste des Guerriers. Quelques-uns se retirèrent dans la solitude, inventèrent les Védas et devinrent les Brahmines, etc. *»

* D'après M. Schiefncr, dans le Butletin de la CUusp des Sciences hUioriques de V Académie de St-Pétersbourg. On trouve une légende mongo!e toute semblable dans V Histoire des Mongols orientaux de M. J.-J. Schmidt.

Ogéanie.

Point de traditions cosmogoniques chez les Mélanésiens. Celles de la Micronésie, ou des Maiiannes et des Carolines, ont un caractère tout autre que celles des archipels Malais. Ces dernières, qui sont sœurs les unes des autres, ont pour traits distinctife l'oiseau démiorgique, la montagne tombant du ciel, le dieu tirant à son hameçon la terre du fond de la mer, et des esprits produisant rhomme.

MiGRONÉsiE. La cosmogonie des Iles Mariannesesi]mï plus chinoise que polynésienne et malaise. Les Mariannais (qui ne connaissaient pas le feu ) croyaient le premier homme formé de terre dans l'île de Guaham (comme Adani [il, lOJ), et transformé dans l'île Funa en un rocher (lors du Déluge [i, 243]). De ce rocher, disaient-ils, étaient sortis tous les hommes. Ils racontaient d'ailleurs sur l'origine du monde des fables mal inventées qu'ils chantaient dans leurs assemblées , mais qui ne nous ont pas été conservées *. Tout ce qu'on en sait, c'est que Pontan ob Fontan (i, 246), homme très-ingénieux, vécut un grand nombre d'années dans les espaces imaginaires qui existaient avant la création, et qu'à sa mort il chargea ses sœurs de faire avec sa poitrine et ses épaules le ciel et la terre, de ses yeux le soleil et la lune , et de ses sourcils l'arc-en-ciel *.

c Les Carolins n'ont, assure-t-on, point de connaissauce d'un Dieu créateur, mais ils croient en un Grand Maître du ciel, auquel beaucoup de génies sont subor-

^ HûCoire des natn^cUion^ atup terres australes, t. ii, p 507 iq^ « De Freycànet, V(W|ome awloowr dn TwwvAft^wiu

donnés. Ces génies, êtres célestes, ont un corps. Le plus vieux, Sabucoor, eut de sa femme Hatmélul un fils, Eliulep , le Grand-Esprit y et une fille, Ligobuud. EHutep épousa Léteuhieul, femme née dans File d*Ulée, et il en eut. un fils, Lugueiling, le Milieu du ciel, que ces peuples adorent comme le Grand Maître du ciel, dont il est Théritier présomptif. Cependant son père, peu satisfait de n'avoir eu qu'un enfant de son mariage, adopta Reschahuileng, jeune homme très-accompli, natif de Lamurrec. Ils disent que, se dégoûtant de la terre, il monta au ciel pour y jouir des délices de son père ; que sa mère vit encore a Lamurrec dans un âge décrépit ; qu'enfin il est descendu du ciel dans la moyenne région de l'air pour entretenir sa mère et lui faire part des mystères célestes. Par ces fables, les habitants de Lamurrec s'attirent plus de respect et de considération de la part de leurs voisins. Ligobund, sœur d'Eliulep, se trouvant enceinte au milieu de l'air, descendit sur la terre, où elle mit au monde trois enfants. Elle fut bien étonnée de trouver la terre aride et infertile. A l'iustant, par sa voix puissante, elle la couvrit de fleurs, d'herbes et d'arbres fruitiers ; elle l'enrichit de verdure, et la peupla d'hommes raisonnables. Dans ces commencements, on ne connaissait point la mort , c'était un court sommeil ; les hommes quittaient la vie le dernier jour du déclin de la lune, et dès qu'elle commençait à reparaître sur l'horizon, ils ressuscitaient comme s'ils se fussent réveillés d'un sommeil paisible. Mais Engirégers, esprit malintentionné pour le genre humain, qui se faisait un supplice du bonheur des hommes , leur procura un genre de mort contre lequel il n'y avait plus de ressource, de sorte que les gens morts une fois le furent pour toujours. Aussi l'appellent-îls Elus mélabut, esprit mauvais ou malfaisant, au lieu qu'ils nomment les autres Elus mélafirs, esprits bons ou. bienfaisants. llsmeUi?AvV.*\>Y

488 OGÉANIE.

rang des mauvais esprits Morogrog, qui, ayant élé chassé du ciel pour ses manières grossières et inciviles, apporta sur la terre le feu jusqu'alors inconnu ; fable qui a quelque rapport à celle de Vulcain et à celle de Prométhée. Lugueileng, fils d'Eliulep, eut deux femmes, Tune céleste, qui lui donna deux enfants, Carrer et Méliliau; l'autre terrestre, née à Falalu dans la province d'Huogoleu, dont il eut Ouléfat. Ce jeune homme, ayant su qoe son père était un esprit céleste, dans Timpatience de le voir prit son vol vers le ciel ; mais à peine se fut-il élevé dans les airs qu'il retomba sur la terre , désolé de sa chute et pleurant amèrement sa malheureuse destinée. Mais, sans se désister de son premier dessein, il alluma un grand feu, et à l'aide de la fumée, il iiit porté une seconde fois dans les airs, où il parvint à embrasser son père céleste *.!

Sabucoor est un dieu suprême , un Amoun ; Halmélult une Grande-Mère, une Mouth. De leur hymen naissent Ëliulep, qui est un Esprit démiurge, un Kneph, et Ligobund la Nature, une Isis, une Déméter. Ligobund couvre la terre de végétaux et produit l'homme, qui était immortel; mais Erigirégers = Ahriman le fait mourir. Morogrog est un Vulcain incendiant la terre au temps de Caïn. A côté de cette anthropogonie en existe une autre: Eliulep, ou le démiurge, a de Léteuhîeul, forme secondaire de la Grande déesse du chaos, Lugueileng, qui est un Athamas=:Adam. Celui-ci a deux épouses, dont Tune est une déesse comme Néphélé, et l'autre une mortelle comme Ino (ii, 41). L'homme issu de cette Ino, Ouléiiatt se souvient de son origine divine, et parvient à monter aux cieux pour y embrasser son père céleste. Enfin Reschahuileng est TOuléfat de l'île Lamurrec.

« Hht. des navig . oux terre» OMAtraVAi A»vi>^« 479 «q.

Malais. Les légendes cosmogoiiiques des Malais où la tradition primitive s'est le mieux conservée, sont fort courtes. Elles appartiennent aux Tagales et aux Sandloichiensy et nous les avons déjà transcrites (i, 214, 318; II, 13).

L'oiseau démiurgique de ces deux cosmogonies est connu aux îles Sumoa. « Tangaloa, le dieu suprême qui habite dans les cieux, envoya sa fille, l'oiseau Tuli (espèce de bécasse), pour examiner ce qu'il y avait en bas. Elle lui rapporta qu'elle n'avait rien vu d autre que la mer. Sur quoi le dieu roula du ciel autant de rochers que l'archipel compte d'îles. Mais Tuli voulut avoir des hommes pour peupler ces îles. Il lui ordonna de planter de la vigne sauvage (ftiefue)^ et quand cette vigne aurait poussé, de l'arracher, de la couper et d'en jeter en tas les morceaux. Il en naquit des vers ; Tuli leur envoya des esprits, et les vers devinrent un homme et une femrae ^ »

La première partie du mythe de Samoa et celui des Tagales déterminent le vrai sens du mythe suivant des Baitasy qui est moins diluvien que cosmogonique. c Depuis l'origine des temps la terre reposait sur le serpent aux cornes de vaches (i, 446, 503). Fatigué de son fardeau , il secoua la tête, et la terre s'enfonça sous les eaux. La fille du grand dieu, Pouti-arla-boulan, témoigna à son père (Batara-Gourou), qui demeure au ciel, le désir de descendre sur la terre ; il y consentit, et elle y vint sur un hibou blanc ( celui de Minerve ), accompagnée d'un chien (symbole de la lumière). Mais elle ne savait où poser les pieds dans les eaux , et Batara-Goxirou fit tomber

* Nas rative ofthe United States exploring Voyage, dans Prichard, t.v, p. i64 (trad. ail.).

T. II. Vl

i90 OCEANIE.

du del le mont Bakarra, qui est situé dans le pays des Battas, et qui devint la demeure de la déesse. De ce mont sortirent peu à peu tous les autres pays. La terre fut ensuite replacée sur la tète du serpent , et pour empêcher celui-ci de secouer de nouveau son fardeau, Batara-Gourou envoya son fils Layang-layang-mandi (V Hirondelle de mer[\^ 214]) lier les mains et les pieds du monstre. Cependant il n'en continue pas moins à agiter la tàe, et telle est la cause des tremblements de terre. Pouti-arlaboulan eut, on ne sait de quel père, trois fils et trois filles, qui furent les ancêtres du genre humain (ii, ^7). A la fin du monde, les chaînes du serpent lui seront ôtées, et il lui sera permis de secouer de nouveau la terre dans l'eau. Alors le soleil s'approchera d'elle à la distance d'un pouce, et tandis que les âmes des gens de bien qui auront vécu jusqu'alors, monteront au ciel, celles des méchants, qui ont été jetées à leur mort dans une chaudière ardente, seront encore plus tourmentées par les rayons dévorants du soleil , jusqu'à la complète expiation de leurs péchés et à leur admission finale dans le cieP.

Aux Iles des Amis, une fiction, inspirée par le spectacle de tant d'Iles perdues dans l'immense Océan, est intimement liée à une légende fort curieuse sur Abel et Gain * : c Les habitants de Tonga n'ont que des notions très- vagues sur l'origine de la terre. Ds croient qu'autrefois il n'y avait au-dessus des eaux d'autre terre quelUe de Bolotou qui, probablement de même que les dieux, le firmament et l'Océan , avait toujours existé. Un jour, Tangaloa (le Taaroa de Tahiti), le dieu des arts et des métiers (le démiurge, comme Phtha), sortit pour pécher

> D*aprè8 Téditioii anglaise de Marsden, Hist, of Sumatra, p. 381. Stuhr, Orient, p. ^^^ %<V' « MarineT,t.u,p, V^vv-

dans le grand Océan * . Ayant laissé tomber du haut du ciel sa ligne et son hameçon dans la mer, il sentit tout ù coup une résistance puissante. Pensant avoir pris un immense poisson, il employa toutes ses forces, et vit paraître sur la surface de Teau diverses pointes de rochers , dont le nombre et la grandeur augmentaient à mesure qu'il tirait sa ligne, dont il est évident que Thameçon s'était accroché au fond de TOcéan. U aurait fmi par tirer ainsi du sein des eaux un vaste continent ; mais sa ligne se cassa, et les îles de Tonga servent de preuve que Fcntreprise de Tangaloa n'a pas complètement réussi. Le roc dans lequel l'hameçon s'était arrêté était déjà sorti de rOcéan. Il se trouve dans l'île de Hoanga, et l'on y monti*e encore le creux dans lequel l'hameçon s'était engagé. Cet hameçon était en bois ; il a été de tout temps conservé dans la famille du Toitonga, mais il a été consumé dans un incendie il y a environ trente ans.

c Tangaloa ayant ainsi découvert la terre, son influence divine et celle des autres dieux la remplit bientôt d'animaux, et la couvrit de végétaux, semblables à ceux qui existaient dans l'île de Bolotou, mais d'une nature inférieure, puisqu'ils étaient sujets à la mort. Voulant alors que Tonga fut habitée aussi par des êtres doués d'intelligence, il dit à ses deux fils : c Emmenez vos femmes c avec vous , et allez demeurer ù Tonga. Divisez le pays c en deux portions, et que chacun de vous en prenne c une. » Ils partirent donc. L'aîné se nommait Touboy et le plus jeune Vaha-Ako-Ouli. Ce dernier était un jeune homme plein d'intelligence; il en donna des preuves en inventant la hache, les étofles, les colliers et les miroirs.

5 Suivant des recherches plus récentes , le dieu pécheur serait Mawi, et non Tangaloa, le démiurge. Prichard, Hist. de l'homme^ i.is, p. ii4 delà traduction allemande.

i92 OCÊANIE.

Toubo (Gain) agit tout différemment ; il ne faisait que se promener et donnir , et portait envie aux ouvrages de son frère. Enfin, s'ennuyant d'être sans cesse obligé de lui demander ce dont il avait besoin, il résolut de le tuer. 11 racha soigneusement ce dessein criminel ; et ayant un jour rencontré son frère à la promenade, il le battit jusi|u a ce qu'il fut mort. Tangaloa vint alors de Boloton fort irrité , et lui dît : t Pourquoi avez-vous tué votre € fi*ère? Ne pouviez-vous pas travailler comme lui? Mi-

< sérable ! partez ; allez dire à sa famille de venir me « ti*ouver sur-le-cbamp ! i Us arrivèrent. Tangaloa leur dit : c Mettez vos canots en mer ; faites voile du côté de « Test, vers la grande terre que vous trouverez, et fixez-

< Y votre demeure. Votre peau sera blanche , parce que c vos cœurs sont purs ; vous aurez de la sagesse, des ha- « ches, toutes les richesses possibles, et de grands ca- « nots. J'irai commander aux vents de souffler de la terre c que vous habiterez pour vous conduire à Tonga, mais c les habitants de Tonga, avec leurs petits canots, ne f pourront vous y aller joindre. Quant à vous , dit-il à

< Toubo et à sa famille, vous serez noirs, parce que votre « cœiu* est méchant; vous serez sans sagesse , et vous c manquerez de ce dont jouiront vos frères ; vous n'irez

< jamais dans la grande terre qu'ils habiteront ; vos cac nots ne pourront vous y conduire. Vos frères, au cont traire, pourront venir à Tonga , et faire le commerce « avec vous quand il leur plaira i (u, 125).

Certains détails de ce récit sont postérieurs à l'arrivée des Blancs à Tonga. Mais les faits principaux font certainement partie de croyances fort anciennes ; car ils se retrouvent, les uns vers l'est, à Manga-réva et ù Tahiti, les autres, au sud-ouest, dans la Nouvelle-Zélande.

Nouvelle Zélande. c Mawi demeurait au milieu de la mer sur un roc nu qui est au nord de Tile. 11 n'avait avec lui que son épouse Hina (une Grande-Mère) * et son frère Taki. Hina lui avait donné deux fils (Castor et Potlux?), mais il les avait, tout jeunes encore, frappés de sa mas^ -sue pour faire de leurs mâchoires des hameçons. Il plaça l'œil droit de l'un et de l'autre dans le ciel, et ainsi furent formées l'étoile du matin et celle du soir. Un jour qu'il péchait avec un de ces hameçons, auquel il avait fixé comme amorce une portion de son oreille, il sentit un poids énorme qui s'y prenait : c'était une grande lerre. 11 travailla huit mois ù la tirer à lui , et il n'y aurait jamais réussi s'il n'avait pas pris une colombe (la colombe démiurgîque) et attaché à son bec la corde qui tenait l'hameçon. Il lâcha vers le ciel l'oiseau, qui souleva ainsi la terre à la surface de la mer. Cette colombe, qu'anime l'esprit de Mawi, se fait voir de loin en loin, et quand elle roucoule dans la nuit, c'est l'annonce de quelque grande tempête. Mais quel ftit l'étonnement de Mawi, lorsque voulant visiter cette terre (la Nouvelle-Zélande), il rencontra sur le rivage des hommes auprès d'un feu ! Ignorant que le feu brûlait, il en prit dans sa main ; mais de douleur il se précipita dans la mer, et en sortit, portant sur ses épaules l'île du soufre (dans la baie de Plentay), sur laquelle il jeta le feu qui depuis lors y brûle sans cesse. Cependant, le soleil s'étant couché, Mawi voyant que la nuit s'étendait partout, courut après l'astre et le ramena sur l'horizon au matin. Mais il n'eut pas assez de force pour le retenir et l'em-

i Hina est sans contredit O-heena, qni à Tahiti est la lune, la déesse dans le bocage, fille de Taaroa et de Tapappa, ou de Diea et de la matière. Chez les Nouveaux-Zélandais, la fille a pris la place de la mère, la déesse astrale de la lune est une déesse lanaire des eaux primordiales.

pécher de se coucher. Alors il prit une corde, et en fixa l'un des bouts autour du soleil, l'autre à la lune, afin que Tastre du jour, en se couchant, fût obligé de tirer de la mer celui des nuits, et que Mawi eût toujours de la lumière. Quand les Nouveaux-Zélandais Tirritent, ne pouvant éteindre ces astres, il place du moins sa main entre ceux-ci et la terre et produit ainsi les éclipses *.»

Les Nouveaux-Zélandais se disent aussi descendus de deux frères, dont Taîné, Mawi-Moua, tua et mangea le cadet, MawiPotiki ; d'où provient leur coutume de manger les corps de leurs ennemis. Mawi-Moua fut chassé de son pays natal à la suite de dissensions civiles, s'embarqua avec quelques-uns de ses compatriotes, et guidés par le dieu du tonnerre, Tauraki, il vint s'établir sur les bords du Shouraki. Ces deux frères, dans lesquels on ne saurait méconnaître Toubo et Vaka-Ako-Ouli , se sont d'ailleurs identifiés, si l'on n'a pas fait erreur, avec des divinités cosmogoniques : Mawi-Moua a formé la terre sous l'eau, Mawi-Potiki l'a attirée à la surface au moyen d'un hameçon et lui a donné sa forme actuelle*.

On connaît plusieurs cosmogonies des Tahitiens Elles s'accordent à faire sortir de la nuit les dieux et le monde. Nous avons exposé plus haut (i, 287) celle qui nous a paru renfermer le plus d'éléments traditionnels. Mais il en est une autre qui, comme celle de Tonga, se rattache aux bibles du Laos, du Thibet, du Japon sur les esprits incamés. D'après EUis, l'île Raiatéa, le paradis des Tahitiens, était habitée depuis un temps immémorial par les Esprits, Tii, quand l'Esprit qui atteint à la terre ^ Tii Maaraauta, et r Esprit qui s'étend sur les eauxy Tii Maaraatai, qui porte aussi le nom d'Hina, prirent un corps, s'établirent à

*■ ilf o^asin de BÀle i^our VlvUtoire des MissioM, 1836, p. 636. « D'UrviUe, La PéTouw,V^^>\«'^^>'^'^'^*

Opoa, qui est une plaine h Raiatéa, et engendrèrent les premiers hommes, dont les descendants peuplèrent tout Tarchipel.

Manga-Réva ou îles Gambier. « Le dieu Mawi, qui n'était alors qu'un homme, s'amusait avec ses compagnons à pécher. N'ayant pas d'amorce, il se coupa une oreille qu'il mit à l'hameçon de sa ligne. A peine l'eut-il jetée à l'eau qu'il sentit un poids énorme qui s'y accrochait. L'ayant retirée à lui, il fit sortir de la mer une grande quantité de terres. A cette vue ses compagnons se jetèrent dessus pour s'en emparer et se les partager. Mais de dépit, Mawi agita trois fois sa ligne, et chaque fois les terres que les autres s'étaient données, retombaient à la mer. Enfin il ne resta que Manga-Réva, qu'il garda pour lui. Mais le ciel était si près de la terre que Mawi ne pouvait se tenir debout et qu'il était très-incommodé par la fumée. Alors donnant un coup d'épaule au ciel, il le fit s'élever à la distance où il se trouve maintenant de la terre. Rien ne le gênant plus, le dieu donna naissance aux habitants de Manga-Réva ; la fable ne dit pas de quelle manière*. »

Amérique*.

Dans le Nouveau-Monde, les peuples civilisés paraissent avoir été les plus pauvres, et les sauvages les plus riches en traditions cosmogoniques.

1 D'Urvîlle, Pâle sud, t. m, p. 166. 387.

» Au moment de mettre sous presse ces feuilles, j'ai reçu V Histoire des religions primitives de V Amérique , par J.-G. Muller, professeur de théologie à Baie (en allemand). J'ai pu profiter encore de l'érudition et de la saine critique de cet écrivain, qui aurait épuisé, je crois, son sujet, s'il avait eu connaissance de la Cosmographie universelle de Thévet. M. Muller nie d'ailleurs positivement l'existence d'une tradition prinûtiye, tout en réurnssanl tt^«^ xmft ^^^SÀX» bonne fol une foule de faits favorables à Vo]^uùoIX QOIv\XîSa^%

!<¥> AMÉRIOCE.

MexiQrE. M. J.-G. Mnller attribue aux races indigènes ou aux Magas : Téotl, qui est pour nous un thëothée; TIaloc, que nous assimilerons à Océanus=r Nérée=Vichnon et h Jupiter plvriu^. et Centéotl, qui a les surnoms de Grande m^rf^ de M^re des dieu r, de Xofre mèrr^ de la Terr'-^tnire.

Point de légendes Gosmogoniques ; point d'oeof du monde: mais le tableau hién^lyphique de Taigle, du loup et de l'homme (i, 217, 340^, et une anthropogmiie, qui appartient aux habitants du ^férhoaran*. c De tons les peuples du Mexique, ceux-ci avaient la plus juste notion dun Dieu suprême, d'un jugement dernier, do ciel et de l'enfer. Leur dieu, Tucapacha, était regardé comme l'auteur de tout ce qui existe, et comme l'unique arbitre de la vie et de la mort. Ils Tinvoquaient dans leurs afflictions en jetant les yeux vers le ciel, qu'ils prenaient pour la base de son trône. Leurs idées sur l'origine des choses semblaient venir de plus loin que les fables du paganisme. Ds racontaient que Dieu avait créé de terre (u, 10^ tsn homme et une femme ; que ces deux modèles de la race humaine s'étant allés baigner, avaient perdu leur forme dans l'eau , mais que leur Auteur la leur avait rendue avec un mélange de certains métani« et que le monde était descendu d'eux. » Ici, comme dans le mythe chimique des Chinois , le souvenir de la chute se mêle à celui de la Msion génésiaque ; l'eau passe pour malfaisante, souillée, à cause du chaos ; et les aïeux de la race humaine reçoivent après leur faute des corps plus métalliques, plus lourds, plus grossiers.

PÉROU. Ici encore, les légendes nous font défaut. Noos déduirons les doctrines cosmogoniques des Péruviens de leurs dieux et de leurs mythes.

« HiiUnn^ ^nérole des Toiiates, t« m, p. 570. HumboMt, Vum, k JI, p. ITÏ.

taguju est un théothée (i, 175). Ses temples, de forme icuUère, étaient répandus dans tout le pays, achacamac est le théothée des peuples de la côte. Le { qui animey vivifie la terre ou le monde, se nomme » l'architecte ou fondateur du monde , le créateur Hel et de la terre (i, 163, 13^, 14i, 156). e théothée des Âymaras et des Collas est Viracocha, parait être le même que Chun. C'est un Tlaloc, un [ des eaux primitives. Il est barbu, c'est-à-dire éter- On lui donne pour sœur la déesse de la pluie, qui l sans doute une Téthys=Okéamé (i, 238). huquisaco avait probablement pour théothée Tangag (1,175).

D dieu, qu'on adorait sous la figure d'un perroquet, l sans doute un démiurge comme Picus. Le condor ââ, 281 ; u, 11) doit avoir eu le même sens. a matière primordiale est représentée par Mamaco- . la mer-mire de toutes choses, et en particulier de ice des Géants (i, 355), et par Pachamama, la tprree,

I théogamie de la matière et de Dieu est au fond du be de la vierge qu'un dieu féconde, et qui met au de un œuf. Âpo-catéquii , l'un des deux frères que ;enait cet œuf, est peut-être moins un Âhriman que ieu du tonnerre Catéquil (i, 377, 380). La foudre reit dans les Andes avec un tel éclat que nombre d'Ins surpris par l'orage sont morts de frayeur. Caté- , issu de l'œuf cosmogonique et armé d'une fronde 'une massue , ne peut être un dieu créateur ou dérge. S'il est réellement le même que Chuquilla ( i, I, la triade péruvienne du dieu tonnant est celle d'un )le dieu-monde, ou même d'un dieu qui ne préside i l'orage.

e mythe de l'œuf est anté-incasique. De tro\& o^sis

qui sont tombés du ciel, sont sortis les Curacas (ou les chefs des peuples que les Incas ont soumis plus tard), les nobles et le commun peuple.

Les Géants, c'est-à-dire les Antédiluviens, passaient pour être nés de Mamacocha, ou pour avoir été créés par Pachacamac, dont ils avaient construit le temple.

Le mythe suivant (d'après Zarate) part de la création et aboutit au Déluge. « Du côté du nord est venu un homme extraordinaire, Chun (i, 132), qui n'avait ni os, ni jointures, et qui en marchant accourcissait ou allongeait le chemin selon sa volonté. 11 élevait ou abaissait ù son gré les montagnes, creusait les vallées, remplissait d'eau les lacs et les rivières. C'est lui qui créa les premiers habitants du Pérou, et il leur assigna pour nourriture les herbes et les fruits sauvages. Ceux de la plaine lui ayant fait quelque offense, il convertit le pays, auu^ fois très-fertile, en un désert sablonneux comme on le voit aujourd'hui (ii, 135), et ordonna qu'il n'y tombât jamais de pluie ; mais ensuite, ému de compassion, il ouvrit les sources et fit couler les rivières. Chun fut adoré comme Dieu jusqu'à ce que vint du sud un autre homme, Pachacamac, qui avait plus de pouvoir que lui. Selon queiques-uns, il fit la guerre à Chun, et le défit. D'autres disent qu'à son arrivée, Chun disparut, laissant les hommes qu'il avait formés sans protecteur. Pachacamac (aui temps diluviens) les métamorphosa en oiseaux, en singes (il, 308), en chats, en ours, en lions. Puis il créa les Indiens d'à présent, et leur enseigna l'agriculture. >

D'après une autre version (que nous empruntons à la i\orth American Review), Chun, esprit invisible et tout puissant qui a créé le monde, avait donné aux hommes tout ce qui pouvait les rendre heureux. Ils gardèrent pendant longtemps leur première simplicité, mais enfin ils négligèrent \e çu\ve ôiÇi ^xixv ^x. vwsibèrent dans la dé-

bauche et dans toute espèce de vices. Chun changea leurs campagnes fertiles en déserts arides, et les métamorphosa eux-mêmes en chats noirs et autres hideux animaux. Us errèrent sur la terre désolée jusqu'à l'arrivée de Pachacamac, fils de Chun et, comme lui, esprit toutpuissant, qui créa de nouveau ce que son père avait détruit, et rendit la vie à la race humaine. La nouvelle génération, moins ingrate envers la Divinité que la première, éleva à Pachacamac le temple splendide de Lurin. Cependant les Péruviens attribuaient à ce dieu le Déluge qui a mis fin au second âge du monde, et ils attendaient que la fin du monde aurait lieu après une famine générale, pendant laquelle le soleil perdrait sa lumière, et la lune tomberait sur la terre.

Passons aux peuples sauvages, et d'abord à ceux de l'Amérique du Nord.

Famille hyperboréenne. Aïeules, c 11 y avait à Ounalachka une chienne ; un gros chien y vint de Kadiek à la nage, et c'est de ces deux animaux qu'est issu le genre humain. > Ou c la chienne Makakh vit arriver du nord un vieillard, Iraghdadakh, dont elle eut un fils, Âcagnikakh, et une fille, qui étaient mi-homme et mi-renard. Ce couple donna naissance au genre humain. Le vieillard savait faire des hommes avec des pierres. 11 a aussi pourvu la terre de quadrupèdes, l'air d'oiseaux, la mer de poiss(His, en y jetant des pierres. Il avait de l'affection pour le genre humain , qui se multiplia extraordinairement, de sorte qu'on voyait à peine des quadrupèdes et des poissons, parce qu'ils avaient été mangés par les hommes. Ceux-ci, étant sur le point de mourir de faim, prirent le parti d'abandonner le pays et d'en chercher un autre. Us allèrent au nord, etc.^ >

A Choris, Voyage pittoresque autour du nwndei

Le vieillard est le diea suprême ; le chien est, comme le loap, le symbole du soleil (i, ^9) et plus spécialement du dieu suprême, dont le soleil est limage, et de qui procède la lumière. La mer que le théothée traverse à la nage, est celle du chaos. La chienne est son épouse, une Grande-Mère; les Égyptiens auraient dit une vache, et nous allons retrouver chez les Mœnitarris le nom de Makakh ou Makoh désignant la F?>i//e déesse de la nature. Le fils représente le principe mâle qui agit dans le monde ; la fille le principe femelle. L'un et l'autre sont mi-intelligence, mi-lumière, ou mi-esprit, mi-matière.

EsquimatiXy d'après Franklin et Parry : t Le plus puissant de tous les esprits , Nappayouk , habite une maison inaccessible aux hommes, parce qu'elle est gardée par d'immenses troupes d'ours et de narwals. 11 ne mange jamais. Sa taille n'excède pas celle d'un enfant de dix ans, et il n'a qu'un bras. > C'est le dieu des déistes qui a fort peu de puissance et qui n'entend pas les prières des mortels.

c Sa fille se nomme Ây-Ouilliayou , qui n'a que l'œil gauche, règne sur tous les animaux de la mer (l'unique nourriture des Esquimaux) , habite une superbe maison toujours pleine de vivres, et inspire aux femmes une grande frayeur. & C'est une Grande-Mère qui préside à la nature entière , en particulier aux eaux et à la lune, et qui est méchante comme l'épouse anonyme de Tomgarsak.

« Elle a pour mari un chien (le soleil) qui est le père de tous les hommes. H garde la porte de son palais et n'a pas de queue. >

Peaux-Rouges. ' Nous savons que les Peaux -Rouges croient en un Dieu suprême qui a fait le monde, mais non créé la matière (i, 155, 323), et qui a pour épouse une déesse de \a nature (356). Cette croyance provient des révélations pv\m\\x\çs> ^ç>\i\Vs5»^^^>C\%<îs.^^^\. ^sèment reconnaissables daxi%\e^ ç,o^m^%wv\^%%Kû.\^\v\^

Cosmogonie de quelques peuples de la Virginie^ d'après Purchas : « Dieu créa d'abord des dieux subalternes dont il emprunta le secours pour créer le monde, et qu'il établit ensuite pour le gouverner. Ensuite il créa le soleil, la lune et les étoiles, qui sont d'un rang inférieur aux autres dieux. La première chose que les dieux créèrent ce fut l'eau ; ils en tirèrent toutes les créatures tant visibles qu'invisibles. La femme fut formée avant l'homme. Elle devint enceinte d'un de ces dieux créateurs, et telle fut l'origine du genre humain. » Les dieux subalternes semblent empruntés à Platon. Les eaux du chaos sont ici, comme dans la Vision génésiaque, plus anciennes que le monde. La plus récente des créatures est l'homme, né de la Terre et d'un dieu créateur.

Chez les Lenni-Lénapes, c Manitou-Kichton, le Grand Esprit j le créateur de toutes choses, nageait au commencement sur la surface des eaux. Puis il créa la terre d'un grain de sable. 11 forma d'un tronc d'arbre l'homme et la femme. Après que tous les hommes eurent péri par la grande inondation , il transforma les animaux marins en hommes et en animaux terrestres ^ » Nous avons ici : un Brahmâ ou Vichnou-Narayana (i, 238), ; les eaux primordiales ; les atomes figurés comme en Egypte par le sable (i, 320); le symbole de l'arbre, souche de l'humanité (u, 13), et répoque diluvienne nettement distinguée de la création primitive avec laquelle les Peaux-Rouges la confondent fréquemment.

Les deux cosmogonies suivantes sont théistes comme les précédentes, mais plus spécialement démiurgiques.

Mœnitarris. c Au commencement tout était eau. Il en sortit un grand oiseau (i, 216) avec un œil rouge, qui éleva la terre à la surface. Cet oiseau avait été en-

i J.-G. Muller, p. i07.

voyé par l'Homme qui ne meurt pas, le Seigneur de la vie, le Premier Homme ^ Ëhsicka Wahaeddisch. A la création prit part ensuite la Vieille^ la Grande-Mhrey Makob, qui forma certains animaux, et donna aux Mœnitarris deux pots en mémoire des grandes eaux d'où étaient sortis, joyeux, tous les animaux. ^ •» Le Premier Homme est un théothée (i, 246) ; la Vieille , la déesse de la matière; Toiseau à l'œil rouge, l'Esprit de Dieu faisant naître la lumière du soleil dans les eaux ténébreuses du chaoB; les pots ou les coupes, l'emblème bien connu de ces eaux (i, 329).

Chepéwiansy d'après Mackenzie : t Le monde n'était autrefois qu'un vaste océan ; et il n'y avait d'être vivant dans l'univers qu'un puissant oiseau (i, 215), dont les yeux étaient de feu, les regards des éclairs et le mouvement des ailes un éclatant tonnerre. Il descendit sur l'océan, et aussitôt qu'il le toucha, la terre s'élança au-dessus des eaux et y demeura en équilibre. L'oiseau fit ators sortir de la terre tous les êtres divers qui la peuplent, à l'exception des Chépéwians , qui naquirent d'un chien. Aussi ils ne font point usage de la chair de cet animal, et ils ont en horreur les nations qui en mangent. Après l'oeuvre de la création, l'oiseau fit une flèche qui devait être conservée avec soin, et à laquelle il n'était pas même permis de toucher, mais les Chépéwians eurent l'imprudence sacrilège de l'emporter, ce qui irrita tellement l'oiseau que dès lors il cessa de se montrer. > Le chien est ici encore le symbole du soleil, de même que chez les Aleutes et les Esquimaux, avec lesquels les Chépéwians se seront sans doute mêlés (comp. ii, il). Dans le récit de la chute , la flèche a remplacé le fruit défendu, et depuis la désobéissance de l'homme , Dieu a cessé de lui apparaître,

* Prince de î^euVied, dans ^\«tMBi^\. w^ v ^^^

t défendu n'est d'ailleurs point inconnu des Chéd'après une autre tradition recueillie par Fran- ^). i Chapéwee trouva sur la terre (dans le Paraurabondance toute espèce d'aliments. Il créa Qts et leur donna deux espèces de fruits, les s, les autres noirs, avec défense de manytr de ers. Puis il prit congé d'eux pour une longue A sou retour il amena avec lui le soleil , et s enfants qui avaient respecté sa défense, mais Qt épuisé la provision des fruits blancs. Il les nouveau pour aller chercher la lune. Mais la )0ussa à manger des fruits noirs. Il en fut telrité qu'il leur annonça qu'à l'avenir la terre ne lerait plus qiùe de mauvais fruits , et qu'ils seimis à la maladie et à la mort, Chapéwee vécut [nps (il, i6i) que son gosier était tout usé et i n'avait pour lui plus de joie. Mais il ne pouvait t il fallut qu'ù sa demande un de ses descendants ^t dans la tête une dent de castor (animal diluai cosmogonie, fort incomplète, des Muscogns s de TAlabama, l'oiseau du chaos s'est confondu deux oiseaux que Noë a lâchés de l'Arche : I création, il y avait une vaste mer. Deux courent envoyées à la recherche de la terre, et irent que les excréments du ver de terre. Mais, seconde course, elles trouvèrent un brin d'herpès cela les eaux baissèrent et les terres apparule brin d'herbe et ces excréments marquent la raduelle des eaux du chaos, et n'ont aucun sens ne.

ï mythe canadien de la cai^pe (i, 378, 880), Vœuï la nature, et non Dieu.

craft, t. J, p. 266.

Cependant le théothéisme ne règne point seul chez les Peaux-Rouges. Eux aussi disent la matière mère de Dieu (I, 156, 323, 359), et voici les cosmogonies qui se sont formées sous Tiniluence de ce dogme.

Les Indiens des Nouveaux Pays-Bas croyaient « qu'avant le commencement des choses existait déjà une femme, Tépouse du Dieu créateur. Gomme tout était eau dans Torigine, elle descendit du ciel dans la mer, où la terre ferme se forma sous elle. La terre se couvrit de plantes, et elle s'agrandit à mesure que Teau diminuait Puis la femme mit au monde un cerf, un ours et un loup, qu'elle allaitg^. Elle eut d'eux plus tard les diflërentes créatures, et enfin l'homme. » Cette femme est une Grande-Mère; la mer est celle du chaos; le cerf symbolyse l'eau de pluie, le loup la lumière du soleil, qui l'une et l'autre fécondent la terre. La dernière des créations est celle de l'homme, ici comme dans la Genèse, c Ces Indiens ont d'ailleurs la tradition d'un déluge et d'une terre nouvelle*.»

Hearne a recueilli chez une peuplade sœur des Chépéwians le mythe suivant où reparait le chien solaire :

« Le premier être fut une femme. Elle resta longtemps seule, se nourrissant de baies, lorsqu'un jour se tronst près d'elle un chien qui la suivit dans sa caverne, se changea en un beau jeune homme et eut d'elle plusieurs enfants. Mais chaque jour il reprenait sa forme de chien. Arrive un immense géant dont la tête atteignait aux nues. Il aplanit la terre inégale, y trace avec son bâton des lacs et des fleuves, déchire le chien et jette dans les eaux ses intestins, sur le sol sa chair, dans les airs sa peauei ses poils, d'où naissent les oiseaux, les quadrupèdes et les poissons. Le géant épargna d'ailleurs la femme et ses

* D'après ^driau vaTiOLeî\>^A\<i^8.,^w» I.-G. Maller, p. 108. H--

ifants à qui il donna la domination sur les animaux. » utile de répéter que la femme est ici encore une Grandeère. Les baies ou le riz sont les atomes. La caverne est voûte céleste. Par le chien il faut entendre le principe aie de la vie universelle qui de jour agissait avec puismce par le moyen du soleil, et dans le silence des nuits condait amoureusement la terre. Le géant qui apparaît ibitement, venant on ne sait d'où, et qui achève la créaon du monde, est le Dieu suprême, le Premier Homme 3S Mœnîtarris. La diiacération du chien est un mythe >smogonique bien connu (i, 246).

Enfin, nous avons vu déjà les Peaux-Roufes se préociper de l'origine du mal et le faire provenir de la ma- ^re primordiale (i, 323). Cette matière étant eau, elle 3ut être personnifiée ou par une divinité des eaux ou ir une Grande-Mère. De là les cosmogonies suivantes, léothéistes ou physiothéistes, dans lesquelles apparaît »ft un Océan=Nérée, le Grand Tigre, Michinisi, soit une ybèle= Vénus, Ata-Entsik.

Le dieu suprême des Algonquins se nomme le Grand ièvre, c'est-à-dire le Dieu bon et sauveur (i,280; ii, 124) 1 le dieu de la fécondité et de la création (i, 292). Étant porté sur les eaux avec toute sa cour, composée î quadrupèdes tels que lui, il forme la terre d'un grain i sable tiré du fond de la mer, et les hommes des corps orts des animaux. Mais un dieu des eaux, le Grand igre, s'opposa aux desseins du Grand Lièvre*. » Ce mythe est bien cosmogonique : le grain de sable, est l'atome; les quadrupèdes, semblables au Grand Lié- ■e, sont les symboles des dieux subalternes ou des an- 3s, et l'eau est la matière primordiale qui résiste au

* HUtoire générale de$ Voyages^ t. xv, p. 27. —Notons qu'il

y a point de tigres dans les contrées occupées pat \e» N\%QîtL<\vv\^'?> .

T. II

démiurge. Mais le radeau qui devait porter le Grand Lièvre et sa cour d'animaux est un emprunt fait au Déluge, et les temps du cataclysme se confondent ici avec ceux du chaos. C'est ce que disait déjà de la Potherie, qui avait recueilli chez d'autres Indiens un mythe tout pareil à celui du Grand Lièvre :

(( Les sauvages (broient et tiennent pour assuré qu'ils ont tiré leur origine des animaux, et que le Dieu qui a fait le ciel s'appelle Michapous. Ils ont quelque idée du Déluge, et suivant eux le commencement du monde n'est que depuis ce temps-là ; le ciel a été créé par Michapous, lequel ensuit! créa tous les animaux qui se trouvèrent sur des bois flottants, dont il fit un caïeu, qui est une m^ nière de pont, sur lequel il demeura plusieurs jours sans prendre aucune nourriture. Michapous prévoyant que toutes ses créatures ne pourraient subsister longtemps sur ce pont et que son ouvrage serait imparfait, s'il n'obviait aux malheurs et à la faim.... et ne se voyant alors que maître du ciel, se trouva obligé de recourir à Michinisi, le dieu des eaux, et voulut lui emprunter de la terre pour y loger ses créatures. Celui-ci ne se trouva pas disposé à écouter la demande de Michapous, qui envoya tour à tour le castor, la loutre et le rat musqué chercher de la terre au fond de la mer, sans pouvoir recouvrer que fort peu de grains de sable et cela seulement par le moyeu du dernier. Michapous mit habilement le peu de saMe i profit puisqu'il servit de levain à une haute montagne. Le renard fut invité de tourner autour de cette montagne. Michapous l'assura que ces tours agrandiraient b terre. Le renard tourna donc quelque temps pour augmenter le globe terrestre ; mais il se lassa bientôt et Michapous acheva le reste. Ces sauvages font naître l'homme de la corruption des premiers animaux que Biichapous détruisit à cause de la discorde qui régnait en-

e eux. Ces hommes nouvellement créés inventèrent mtre les bétes Tare et les flèches. Un jour il arriva l'un d'entre eux s'étant écarté des autres, découvrit le cabane dans laquelle il trouva Michapous qui lui >nna une femme, et limita les devoirs de Tun et de iutre. La chasse et la pèche furent le partage de l'home; la cuisine, la quenouille et tous les soins du ménage rent destinés à la femme. Michapous fit pour les comignons de cet homme des contrats de mariage de même neur. Il les maria tous de sa main, leur donna puisnce sur les animaux et les avertit qu'il les avait créés mr mourir, mais qu'après leur mort ils inaient dans un m déplaisir. Les hommes vécurent heureux et contents mdant quelques siècles, mais le genre humain s'étant trémement multiplié, il fallut chercher de nouveaux lys de chasse. La discorde et la jalousie se mêlèrent ifiu parmi ces chasseurs, et voilà l'origine de la guerre. » élément diluvien prévaut dans ce mythe sur l'élément »smogonique. On y retrouve l'Arche, mais sans Noë, et les limaux envoyés à la recherche de la terre, mais plontant dans l'eau au lieu de voler dans les airs. Michinisi t le dieu du cataclysme qui ne permet pas à la terre ! reparaître à la surface des flots, plutôt que le dieu de Joime primordial. Cependant le rat est, comme le castor la loutre, un des symboles des ténèbres du chaos ( i, ta), et c'est bien à lui qu'il appartient de plonger dans blme à la découverte d'un peu de terre. Puis la femme tici, comme dans la Genèse, créée après l'homme. Les îgines du monde Primitif se confondent ainsi avec celles i monde postdiluvien au point qu'on ne sait où classer I tel mythe. Les traits principaux s'en ofiriront à nous U8 tard, ainsi que le renard solaire, dans des légendes contestablement diluviennes.

La force malfaisante du mal, à peine indiquée dans le

mythe des Michapous, est beaucoup mieux accusée dans celui d'Ata-Enlsik, de la déesse de la nature et de la mort.

Les Indiens de la Louisiane, d'après Hennepin, racontent que « le ciel, la terre et les hommes ont été faits par une femme (Ala-Entsik des Iroquois, une Grande-Mère) qui gouverne le monde avec son fils (le démiurge}. Aussi ces peuples comptent-ils leurs généalogies par les femmes. Le fils est le principe du bien, et la femme la cause du mal. Cependant Tun et l'autre jouissent également d'une parfaite félicité. La femme tomba du ciel enceinte, et fut reçue sur le dos d'une tortue (symbole des harmonies cosmiques), qui la sauva du naufrage. »

Ce dernier trait est le point de départ d'une autre légende qui se lit dans Picard * : « Les sauvages qui habitent au haut du fleuve Saint-Laurent et du Mississipi disent qu'une femme descendit du ciel, et voltigea quelque temps en l'air cherchant où poser son pied. La tortue lui ofii'it son dos. Elle Taccepta et y fit sa demeure. Dans la suite, les immondices de la mer se ramassèrent autour de la tortue , et il s'y forma insensiblement tout autour une grande étendue de terre. Cependant la solitude ne plaisant point à cette femme , il descendit d'en haut un esprit qui, la trouvant endormie, s'approiba d'elle. Elle devint enceinte après cette appro<;he, et accoucha de deux garçons qui sortirent de son côté. Ces enfants , devenus grands , s'occupèrent à la chasse, et comme l'un était beaucoup plus habile chasseur qœ l'autre, la jalousie fit naître bientôt la discorde. Us vécm*ent dans une haine irréconciliable. Le maladroit, dont l'humeur était farouche , traita son frère si mal, que celui-ci fut obligé de quitter la terre et de se retirer dans

« T. I, partie \,pîvgt HV^ .

3 ciel. Après cette retraite , Tesprit retourna vers la eiDine, et de cette seconde entrevue naquit une fille, qui si la mère des peuples de TAmérique septentrionale. » iette fille est la Terre postdiluvienne qui est censée avoir produit les Peaux-Rouges. Les deux frères sont Abel et '.aïn. La tortue est ici, comme partout, l'emblème des ois harmoniques de Tunivers. La femme est une Grandefière, dont la vraie nature nous est révélée par le mythe tnalogue des Iroquois.

f Au commencement, avant la terre, il y avait six homnes venus on ne sait d'où, qui erraient au gré du vent lans les airs, et n'avaient point de femmes. Ayant appris qu'il y en avait une dans le ciel, ils tinrent conseil, ît l'un d'eux, Hogouaha, le Loup, s'y transporta avec le »ecours des oiseaux. Il attendit au pied d'un arbre que ;ette femme allât puiser de l'eau ; il lui donna à manger le la graisse d'ours, et elle se laissa séduire (ii, 39). Le Maître du ciel, irrité, la précipita du ciel. Dans sa chute, a tortue la reçut sur son dos. La loutre et les poissons, 3uisant^ de l'argile au fond des eaux, formèrent sur la carapace de la tortue une petite île qui s'accrut peu à [>eu et s'étendit dans la forme où nous voyons la terre aujourd'hui. Cette femme, que Dieu a chassée de sa demeure, se nomme Ata-Entsik, l'aïeule des vivants, ou la Personne d'une durée infime • (i, 323, 356). Elle eut deux fils, dont l'un tua l'autre (ii, 125), et l'un de ses descendants est le dieu Tharonhiaouagon ', qui est devenu le dieu des morts, et qui ne cherche qu'à faire du bien (comme le Fils, dans Hennepin). Mais elle est d'un très mauvais naturel, ne se nourrit que de serpents et pré-

* Les Allemands disent puiser pour créer ^ schôpfen. « J.-G. Maller,p. 149.

5 haûtaa, t /, p. 93, Ui,

side à la mort. » Ce mythe est fort mystérieux. La chute d'Ata-Entsik rappelle à la fois celle d'Eve et celle de la vierge japonaise qui a trop d'attraits. Hogouaha semble répondre à Isanagi , les six hommes aux six Esprits qui ont régné , selon le sintoïsme , avant que la terre fût créée (t. ii, 54, 386).

A ces cosmogonies, oii les purs rayons de la vérité traditionnelle se sont brisés sous vingt angles différents, sgoutons quelques mythes anthropogoniques non moins remarquables.

Nous connaissons déjà celui de la Vierge des Mandaos avec la peau de buffle (i, 261), et ceux des Iroquoiset des Canadiens, qui se disent issus d'un loup , ou d'une tortue, d'un ours, d'une carpe, etc. (ii, 11).

Sioux. c Le premier homme resta pendant plusieurs générations, les pieds adhérents au sol, semblable à un grand arbre. Près de lui croissait un autre arbre pareil. Enfin un grand serpent rongea leurs racines , et il purent quitter leur place. Ce sont les aïeux du genre humain. » Le serpent est l'emblème de la Divinité. L'humanité est sortie de la terre comme l'arbre (ii, 13), ou, d'après Herder, elle est la fleur de la nature terrestre. Elle a commencé par un couple unique.

Les Mandansy les Mœnitarris et les Crows nomment premier homme Numank-Machana, celui qui seul a été le sauvé lors de la grande inondation. Le Seigneur de la vie lui a donné une grande puissance, et aussi lui font-îls des sacrifices*. On dirait que les Peaux-Rouges ont déifié et adoré l'Aïeul de l'humanité, mais au moins est-ii évident qu'ils ont identifié Adam et Noë comme l'ont fiut les Égyptiens et les Hindous, qui désignaient l'un et l'autre par le même nom de Menés et de Manou.

» Catlin, 2« éàilionaUeTûasi^^^^^^^Q.

« D'après CatWn, e\^.'»\3X\e;T^^. \1>^.

Indiens de là Californie. « Il n'y avait au nioiide, dans le principe , que deux êtres qui étaient frère et sœur (i, 356), Tun formant le ciel, Tautre la terre (Uranus et Ge, Gœlum et Terra). Une obscurité profonde régnait partout ; il n'y avait ni soleil, ni lune, ni étoiles (c'était le chaos). Le frère s'approcha de la sœui*, et, lui présentant la lumière (l'œuvre du premier Jour), il lui dît qu'il voulait cohabiter avec elle. De leur commerce naquirent, en différentes fois (comme au Japon), les pierres de toute espèce, et surtout les cailloux tranchants dont les Indiens arment leurs flèches, les plantes et les arbres ; enfin, après toutes les choses existantes, un être animé nommé Oïot (le dieu des temps antédiluviens). Cet Oïot engendra un grand nombre d'enfants, dont il fut le père et le chef, mais dont on ignore la mère, et qui étaient (comme les Réphaïm) d'une nature difl'érente de celle des Indiens. A mesure que leur nombre augmentait la terre s'agrandissait du nord au sud (ce qui est la di- < rection du continent américain). Oïot étant devenu vieux, les hommes, mécontents de son gouvernement, l'empoisonnèrent avec des herbes vénéneuses (lors du Déluge aux eaux empoisonnées [u, 111, 171] ). Puis, ayant brûlé son cadavre, ils se réunirent pour élire un chef en sa place. Pendant qu'ils délibéraient, ils virent planer sur leurs têtes une figure, ombre ou fantôme, qui ne leur ressemblait aucunement. Ils lui demandèrent s'il était leur roi Oïot. « Non, répondit l'apparition ; je suis un < chef bien autrement puissant. J'habite là-haut, et me ( nomme Chinigchinig ; c'est moi qui ai tout créé , et € bientôt je formerai des êtres qui seront bien differonis « de ce que vous êtes. » U ajouta que dès ce moment (de la palingénésie diluvienne) il leur accordait le pouvoir de créer les animaux et les plantes dont ils pourraient avoir besoin. En achevant, il prit uw ç^w d^ ()v>vv%

au bord d'une lagune, et en forma plusieurs hommes et plusieurs femmes ( la famille de Noë), d'où descendent les Indiens actuels. II leur dit alors : c Celui qui ne croira « pas en moi , et qui ne m'obéira pas , sera sévèrement < châtié ; je le ferai déchirer par les vipères et dévorer « par les ours. » Il leur indiqua ensuite les lois et les règles qu'ils devraient observer. La première fut de lui ériger un temple où ils lui offriraient des sacrifices. Ce graod Être n'a eu ni père ni mère; son origine est entièrement ignorée. Il est présent partout, il voit tout, même au milieu des nuits obscures ; invisible à tout , il est l'ami des bons et châtie les méchants. Quant aux descendants d'Oïot, Dieu transforma leur nature (dans les siècles postdiluviens) , et les rendit en tout semblables aux Indiens (actuels) *. »

Haïti. Les mythes cosmogoniques de l'Amérique-Nord sont d'une interprétation si facile qu'on est fort surpris, en • passant dans les Antilles, de n'y recueillir que des fables fort obscures et qui ne ressemblent à peu près à rien. On lit déjà dans Picard que c l'origine que les indigènes « d'Haïti donnaient au genre humain est si extravagante « qu'on a de la peine de se résoudre à la rapporter. * — t Les hommes, disent-ils, sont sortis de deux cavernes d'une montagne. De l'une sortirent ceux qu'on peut appeler de la bonne sorte, c'est-à-dire la fleur et l'élite du genre humain ; de l'autre, ce qu'il y a de plus chétif et de plus vil parmi eux. Un géant, Machakael, Maracael, devait veiller sur les deux cavernes et empêcher les hommes de voir la lumière du soleil. Mais une nuit, comme il s'était trop éloigné de son poste , le soleil à son lever le surprit et

* De Mofras, t. Il, p. 364 sq. Le temple de Chinigchinig, déforme ovale, a dix à douze pieds de diamètre, avec une grossière image du dieu. II a droit d'asile,

sur lui un regard si irrité qu'il ne put le supporter, it changé en une montagne. C'est celle de la contrée imée Cannana d'où sont venus les hommes. Depuis les hommes commencèrent à sortir de leurs caverpour pécher, mais de nuit seulement, car le soleil • était fatal. Quelques-uns d'entre eux ayant commis prudence de ne pas rentrer à temps, l'astre du jour changea en rochers, en animaux, en plantes. Ainsi uoniana, qui était le chef des hommes dans les canes, avait un ami qu'il envoya à la pèche et qui, pour ir oublié l'heure, devint un oiseau à la voix méloise. Les Indiens assuraient que chaque année , vers oque où il avait subi cette métamorphose , ce rossi- 1 déplorait la nuit son triste sort en sons lamentables, |ue c'était pour cette raison qu'il ne chantait que dans ténèbres*. Cependant Vaguoniana, dans son attlic- , se décida à chercher son ami, enferma les hommes s une des cavernes , et partit avec les femmes et les mts. Quelque temps après, il abandonna dans une île femmes, qui devinrent des chênes. Les enfants, qu'il l gardés près de lui , se mirent à crier : Toa, toa ! t-à-dire mère, mère, et furent changés en grenouilles, ne sait où le Cacique est allé. Enfin les hommes s'haèrent peu à peu à la lumière et peuplèrent l'île. Mais l'avaient pas de femmes. Or, des chênes sortirent des •mis, qui se métamorphosèrent bientôt en d'aimables les filles. Un jour qu'ils se promenaient près d'un lac, irent au milieu des branches des arbres de jolis ani- IX qui se trouvèrent être des femmes. Lorsqu'ils voulu- ; les saisir, elles leur glissèrent entre les mains comme anguilles, et il était impossible de les retenir. Enfin îmployèrent certains hommes dont une sorte de lèpre

W. ïrwing, Vie de Christ. Colomb, t/il, p. 97 sq. T. II. !2-2*

avait rendu les mains calleuses. Ceux-ci réussirent à prendre quatre de ces femmes glissantes, et ce fut par elles que le monde fut peuplé. Mais elles ne recouvrèrent qu'avec Taide d'un pivert leur pleine nature de femme. » D'après une autre tradition, les femmes proviendraient d'une belle femme que Vaguoniona aurait vue dans le fond de la mer, et avec laquelle il aiu*ait vécu *.

« Cependant le soleil et la lune, Tonatiks et Tona, habitaient dans l'île même d'Haïti une caverne, d'où les deux époux l'éclairaient et la réjouissaient de leur chaude lumière. (Cette grotte était si fameuse que les indigènes y allaient faire des pèlerinages qui ne devaient rien à ceux que l'on fait ailleurs. La caverne était ornée de peintures d'un goût indien ; mais avant que d'y mettre le pied, on rendait ses devoirs à deux démons qui gardaient l'entrée.) Mais le temps vint où les deux astres montèrent ao ciel pour illuminer de là le monde entier. Tonatiks envoya dans l'île , pour le remplacer, lokahuna (locanna), dont la mère , grande et puissante déesse du nom de lémao, prit la place de Tona*. »

Les cavernes des hommes et celle des deux grands astres sont la voûte céleste. Si l'homme, dans le mythe de Puan-kou et d'Ymir, devient l'univers , les hommes sont ici la forme originale de tous les êtres qui existent à la surface de la terre. Tandis que Puan-kou est mis en pièces pour que ses membres forment les cieux et la terre, ici ce sont des hommes que le dieu suprême, sous la forme du soleil, convertît d'abord en rochers, puis en arbres , et ensuite en animaux, après quoi ces hommes symboliques donnent naissance au genre humain. Les fourmis ont ici le même sens que dans le mythe desNy^

» W. Irwing, Vie de Colomb, t. ii, p. 97 sq. J.-G. Maller, p. 180. « W. Ipwing, ibid. Picard. ^-G. MuUer, p. 176 sq.

AMÉIUQUE. 515

midons (ii, 12), et le pic est le pivert démiurgique de Mars. Une fois le sens symbolique de la caverne oublié, on aura imaginé de faire monter le soleil et la lune de leur soi-disant grotte terrestre dans les cieux, où ils brillent aux regards de tous.

Sauvages de l'Amérique du Sud. Nous traversons les Llanos de FOrénoque, les monts dé la Guyane , les Selvas de l'Amazone, les plateaux du Brésil, les Pampas du Paraguay et de la Patagonie sans recueillir une seule légende cosmogonique, et cependant ces contrées abondent en traditions sur l'histoire primitive du genre Immain, et en particulier sur le Déluge. Ces traditions sont si vraies , si précises qu'on s'attend ù en rencontrer à chaque pas de pareilles sur le chaos et l'Esprit démiurge. Mais cette attente est constamment trompée, et je ne sais si la faute en est à l'indifférence inexplicable des sauvages de l'Amérique méridionale pour ces mêmes questions cosmogoniques qui occupent si vivement leurs frères du nord, ou bien aux voyageurs qui n'auraient point encore étudié avec le soin convenable ces peuplades trop longtemps soumises au joug de l'Espagne et du Portugal. Cependant M. Rugendas assure n'avoir pu trouver chez certaines tribus du Brésil d'autres traces d'une croyance religieuse que celle en un antique déluge ^

Mais si les mythes cosmogoniques font défaut, ceux qui ont trait à l'origine de l'homme sont très-fréquents. Nous verrons plus bas ceux des Yuracarès et ceux des Brésiliens. Vers rOrénoque, les Salivas se disent, les uns,

* On Ut déjà dans Y Histoire générale des Voyages^ t. xiv, p. 264 : «• Dans les fables des Brésiliens, on ne troave rien qai ait le moindre rapport à leur origine ou à la création du monde. Ils ont seulement quelques histoires confuses d'un grand déluge qui fit périr tout le genre humain, à la réserve d'un frère et d'une sœur qui recommencèrent à peupler le monde. »

nés de la terre comme les ronces, les autres, produits par des arbres comme le sont les fruits, des troisièmes, descendus du soleil. Les Achaguas sont issus de troncs d'arbres, ou de rois, t Les Ottomaques, qui sont, dit Gumilla, l'extrait et la quintessence de la barbarie, et le plus barbare de tous les peuples de rOrénoque, prétendent qu'une pierre , formée de trois autres, mises Tune sur Tautre en forme de chapiteau sur une pointe de rocher appelé Barraguariy a été leur première aïeule, et qu'un autre rocher affreux qui en termine un autre, éloigné de deux lieues, a été leur premier aïeul, et, en conséquence, ils croient que tous les rochers et toutes les pierres qui composent le Barraguan (c'est un haut promontoire sur lequel il n'y a pas un grain de terre), ils croient, dis-je, que chacune des pierres est un de leurs ancêtres, et de là vient que, quoiqu'ils enterrent leurs morts avec du pain et de la chicha pour que leurs âmes aient de quoi vivre pendant leur voyage, l'année n'est pas plutôt passée, ils enlèvent leurs têtes et les mettent à l'ombre de leur aïeule, les plaçant dans les creux que forment les rochei's du Barraguan ; ainsi y trouve-t-on un grand nombre de ces têtes, sans qu'elles se changent en pierres, ainsi qu'ils le croient*.»

L'aïeule, formée de trois pierres, est une triple Grande- Mère, une triple déesse de la matière primordiale ; le rocher aïeul est le dieu suprême, comme à Tahiti.

Le mythe suivant des Indiens de l'Esséquibo semble indiquer que les sauvages de l'Amérique du Sud sont moins pauvres en traditions génésiaques qu'on ne le pense généralement. « Le Grand Esprit s'assit sur un cotonnier et en coupa des morceaux d'écorce qu'il jeta dans une rivière ; ils prirent vie et devinrent divers ani-

^ Gumilla, t i, p. 173.

maux. Le dernier des êtres créés fut rhomme, qui tomba dans un profond sommeil ; le Grand Esprit l'ayant touché, il se réveilla et vit à ses côtés une femme*. » Cette origine de la femme est toute biblique. Celle des animaux rappelle ce que disent les Esquimaux « d'un homme qui prit des copeaux d*un arbre ; il les jeta par-dessous la jambe dans la mer, et les poissons remplirent l'Océan. »

Afrique.

Nous n'avons recueilli (hors de l'Egypte) qu'un seul mythe cosmogonique digne de remarque. 11 appartient à la Guinée, < Une grosse araignée noire, nommée Anansie ou Naunj (i, 367), fit sortir d'elle-même les premiers hommes, et en si grand nombre qu'elle en fut tout épuisée. Mais elle attendit en vain quelques marques de reconnaissance de leur part : ils se dispersèrent et ne songèrent point à elle. Alors elle forma de la dernière substance qu'elle trouva en elle un homme, qu'elle appela de son nom, garda auprès d'elle, instruisit dans toute espèce de ruses et dressa à tromper les autres hommes. On raconte de lui mainte histoire amusante*. »

1 Alexander et Hillhouse , Journal of the Royal GeographiccU Society, 1830.

< Rœmer, Nouvelles de la GitinéCy 1 769, p. 43 (en allemand).

SECTION SECOIWE.

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Chaldée. Les Chaldéens étant issus du même père, Arphacsad , que les Hébreux, il n'est pas étonnant que le récit que Bérose nous fait du Déluge soit une simple variante de celui de Moïse. « Sous le dixième et dernier des rois antédiluviens , Xisuthrus (ii, 180), eut lieu un grand cataclysme. Saturne (Bélus) lui révéla dans un songe que le quinzième jour du mois Daîsius les hommes seraient détruits par un déluge. Il lui ordonna donc d'enfouir en la ville du soleil» Sippares , des livres qui contiendraient les origines, le milieu et la fin de toutes choses (il, 171, 172) ; puis de construire un vaisseau et d'y entrer avec ses parents et ses amis, d'y prendre des comestibles et des boissons, d'y faire entrer aussi des oiseaux et des quadrupèdes, et d'être prêt à naviguer (ii, 176, 182, 183). Xisuthrus lui ayant demandé où il de\Tait naviguer, il répondit : « Vers les dieux, après avoir prié (ou pour prier) pour le bien des hommes. » Xisuthrus, fidèle à cet ordre, construisit un vaisseau de cinq (ou quinze) stades de longueur sur deux de largeur. Il exécuta tout ce qui lui avait été commandé, et fit entrer dans le navire sa femme, ses enfants et ses parents et amis.

Le Déluge étant survenu, et ayant bientôt diminué, Xisuthrus lâcha quelques oiseaux , qui|, ne trouvant ni nourriture , ni lieu où se poser, revinrent vers le vaisseau (il, 192). Quelques jours après il les lâcha de nouveau ; mais à leur retour ils avaient les pieds couverte de boue. Relâchés pour la troisième fois, ils ne retournèrent plus vers le vaisseau. Xisuthrus reconnut à cela que la terre avait reparu. Ayant ouvei't une partie du toit, et vu que le vaisseau avait abordé sur une montagne, il sortit avec sa femme , sa fille et le pilote , adora en se prosternant la terre, érigea un autel, sacrifia aux dieux (u, 202), et disparut ainsi que ceux qui étaient sortis avec lui. Ceux qui étaient restés dans le vaisseau, ne voyant pas revenir les autres, sortirent pour les chercher et appelèrent à grands cris Xisuthrus par son nom. Mais ils ne le virent plus, et une voix venant de Tair les exhorta à la piété envers les dieux ; que c'était à cause de sa piété qu'il était allé habiter avec les dieux, que sa femme, sa fille et le pilote partageaient avec lui cet honneur. La voix leur dit ensuite qu'ils devaient retourner à Babylone, et déterrer, comme les en chargeait le Destin, les livres à Sippares pour les communiquer aux hommes ; que la contrée où ils se trouvaient présentement était l'Arménie. Ils sacrifièrent donc aux dieux, et ils se rendirent à pied à Babylone. Ils y retrouvèrent les livres, fondèrent de nombreuses villes, élevèrent des temples et rebâtirent Babylone. Il existe encore en Arménie, dans les montagnes des Cordyens, une certaine partie du vaisseau, et des gens vont en enlever l'asphalte dont on fait usage (comme talisman) pour détourner les maux (ii, 199 ). »

Au nord de la Chaldée sont situées les montagnes de Sindjar où demeurent les YÉzmis, peuple dont la religion est un mélange inextricable de croyances païennes

et monothéistes. A ces Yézidis se rattachent Jes Sékiis béiklous, qui adorent les chiens noirs, et qui vouent une espèce de culte h tous les insectes. Or voici comment ils expliquent leur respect pour ceux-ci : t L'Arche de Noé s'avançant vers le mont Ararat, où elle devait s'arrêter, heurta contre un rocher près de la grande montagne de Sindjar, et fit une voie d'eau. Noê, désespérant de se sauver, le serpent qui était dans l'Arche lui offrit son secours, a condition que le patriarche, après le Déluge, le nourrirait avec du sang humain. Noë accueillit la demande, et le serpent , avec ses longs replis, ferma les fentes du navire. En sortant de l'Arche, le serpent rappela la promesse que Noé lui avait faite ; mais celui-ci, d'après les conseils de l'ange Gabriel, brûla le serpent et jeta au loin ses cendres, qui produisirent toutes les légions d'insectes qui poursuivent l'homme * » (ii, 477).

« Poujoalat, Voyage dans l'Asie Mineure, t. I, p. 368. — Nous transcrirons ici un conte da Maroc , qui rapporte pareillement aa Déluge l'origine des moucherons, et qui est peut-être moins arabe que berber :

« Au commencement Dieu créa la mer, et dans sa bouté il la fit d'eau douce, comme les eaux vives des fontaines et des sources. Dieu lui donna un vaste espace à remplir, et la doua d*an merveilleux pouvoir au-dessus de toutes les autres créatures. Alors, l'orgueilleuse mer, levant la tête jusqu'aux astres, poussa de terriblei rugissements, fouetta ses rives de ses vagues, et terrifia tout ronivers. Son arrogance croissant chaque jour, elle blasphéma; et dépassant les limites que lui avait assignées son créatenr, sourde à ses ordres, à ses censures, elle submergea la terre et détruisit tout être vivant sur la surface du globe. L*homme et toutes les créatures de Dieu, excepté les poissons, cherchèrent en vain un refbge, et furent noyés dans les tourbillons des eaux furieuses.

« Alors Dieu parla aux grandes eaux, et leur dit : «Écoute, à mer, tu t'es ri de celui qui t'avait créée, tu t'es rendue sourde i ma voii, tu as renversé les bornes que j'avais posées devant toi, et mainteoant voilà ! je vais créer le plus insignifiant des insectes ailés , mtif jf

Arabes. Le Coran fait allusion au four d'Eve, qui se mit à bouillir et regorger, et par où commencèrent à sortir les eaux du déluge (i, 448; ii, 491).

En tête d'un exemplaire du poème d'Antar est une tradition, fort altérée sans doute, mais qui est précieuse pour nous par la mention des géants antédiluviens. < Sept géants faisaient haie pour arrêter le vent. Dieu les plongea dans un profond sommeil à rêves délectables... d'où se formèrent sept fleuves qui inondent le pays et se transforment en un lac. (Le sommeil spirituel des antédiluviens et leurs débordements , cause morale du Déluge, en deviennent la cause physique.) Longtemps après l'inondation, les géants font place à des races nouvelles, et c'est alors que paraît Nouhh (Noë). Celui-ci a pour nièce Ounéka, la vierge mère du roi des Amalécites.

Strie. A Hiérapolis, le temple de la déesse syrienne, Dercéto, avait été construit par Deucalion Sisythès, sur le gouffre, fort étroit d'ailleurs, qui s'était formé après

vais le créer par essaims, par myriades innombrables, et ta connaîtras que je sais ton maître et ton Dien ! »

m Ainsi Dieu créa le moueberon, et des naées de moacberons couvrirent la terre, mais le Seigneur dit à leurs essaims bourdonnants : • Etablissez-Tons sur la surface de la mer, et buvez ses eaux. • Les moucherons burent, et la mer se dessécha. Oui, la vaste mer disparut et s'anéantit dans l'estomac des chétifs moucherons.

m Alors Dieu parla encore à la mer contenue et cachée dans ces atomes, et lui dit : • Sais -tu, ô mer! connais-tu aujourd'hui que je « suis ton Dieu et le maître de toutes choses? » La mer se repentit et reconnut le Seigneur tout-puissant. Alors Dieu dit aux moucherons : « Vomissez les eaux que vous avez avalées ! » Les insectes obéirent et la mer retourna dans son lit. Mais les eaux depuis ont été salées, comme elles letûent devenues dans l'estomac des moucherons. Dieu ordonnant qu'il en fût ainsi, afin que la mer connût qu'il est le Seigneur , et qu'il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu. » (Drummond Hay, Le Maroc et ses trilms nomides, t. ii, p. 60 sq.)

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