IV. La chute par la convoitise des sens
« Eve vit que le fruit de Tarbre était bon à manger et qu'il était agréable à la vue, et elle en mangea. » Elle fut entraînée au mal par le regard de convoitise qu'elle arrêta sur le fruit bon et beau qui brillait aux branches de Tarbre défendu.
Peut-être, si nous connaissions mieux les traditions des peuples sauvages, verrions-nous qu'il y en a fort peu qui aient perdu tout souvenir de la chute. Les Hottentots savent que c'est l'homme qui a péché, mais ils ont oublié quand et comment : « Leurs premiers parents commirent un péché si énorme et offensèrent si grièvement le Dieu suprême qu'il les maudit eux et toute leur postérité, et il endurcit leur cœur de manière qu'ils ont très-peu de connaissance de cet Être, et qu'ils sont toujours moins enclins à le servir *. »
A l'autre extrémité du monde, dans les contrées boréales du continent américain, d'autres sauvages, les Chippewais, croient que Dieu avait permis aux premiers hommes de manger d'un fruit blanc, défendu de manger d'un fruit noir, et qu'ils ont enfreint son commandement. Chez les Yuracarès, dans l'Amérique-Sud, Caru est devenu mortel et les a rendus mortels pour avoir mangé d'un fruit auquel il ne devait pas toucher.
En Perse, Ahriman, jaloux du bonheur et de la pureté
1 Kolbe, Description du Cap de Bonne- Espérance y U i, p. 40. M Je proteste, ajoute-t-il, que cette tradition est très-réelle, et que je la rapporte telle que je l'ai ouïe de la bouche des Hottentots même, sans que je me sois permis d'y faire la moindre addition, ni le moindre retranchement. »
de Meschia et Meschiané, les séduisit en les engageant à manger de certains fruits et à boire du lait d'une chèvre. De cent avantages, il ne leur en resta qu'un.
Les Mongols bouddhistes racontent qu'originairement les hommes étaient des esprits bienheureux et ailés, qui possédaient toute espèce de vertus et voyaient s'accomplir tous leurs souhaits ; mais qu'ils goûtèrent d'un fruit nommé schimae, qui était blanc et doux comme le sucre, et devinrent ainsi de simples mortels.
Nous citerons bientôt un mythe analogue de Tonga.
Les Iroquois ont substitué au fruit de la graisse d'ours, qui est, je crois, leur grande friandise.
Enfin, quand on sait que les sauvages du Brésil célèbrent dans leurs fêtes le Déluge, on peut bien chercher dans la chute d'Eve le vrai sujet d'une complainte des Puri, qui ont voulu cueillir la fleur d'un arbre et sont tombes. Ce chant est accompagné d'une danse dont MM. Spix et Martius ont été témoins. D'abord lente et triste, elle figure, après trois pas en avant, une fuite en désordre, et elle finit par des airs d'un tout autre caractère et par d'indécentes pantomimes*. Les Perses nous ont appris déjà que la chute avait été suivie des transports de l'amour.
Les Guaranocas, dans la province de Chiquitos , au Paraguay, ont une danse analogue qui nous semble confirmer notre interprétation. Cette danse représente, diton, la récolte du pavi, grosse coloquinte au fruit mangeable, qui croît dans les bois. Les femmes, criant Pavi, Pavi, lèvent les bras en l'air comme pour saisir le fruit, et prennent toutes sortes de postures. Bientôt , tout en
i Ces danses mimiques du Brésil ne donneraient-elles point l'explication de celles qui portent le nom de la Plainte des Femmes, aux Carolines, aux îles des Amis et dans la Nouvelle-Zélande ? — Cook, Second voyage, t. v, p. 336.
dansant et chantant, elles saisissent les hommes qui les regardent , et les portent étendus sur leurs mains élevées en les secouant à qui mieux mieux, et les chatouillant pour quils s'agitent davantage. Qu'on dépouille cette scène des détails accessoires , et qu'on nous dise pourquoi la femme seule cueille le fruit , et pourquoi après ravoir pris elle élève, comme malgré lui, l'homme en l'air vers l'arbre *? \
Si l'on nous objecte que le souvenir du Paradis et de la chute n'a pu se graver aussi profondément dans l'esprit que celui du Déluge, et se conserver assez vivant chez les sauvages de l'Amérique-Sud pour être aujourd'hui encore le sujet de leurs danses, nous citerons le mythe suivant des Guarayos, qui est, ce nous semble, un des plus remarquables du paganisme entier :
Tamoi, le Grand-Père, a vécu parmi eux (au temps du Paradis), et leur a enseigné la culture ; ensuite il les a quittés et s'est élevé à l'orient vers les cieux (lors de la chute), tandis que les Anges frappaient la terre (maudite) avec des bambous ; mais en les quittant, il leur a promis sa protection (ou le Messie) du haut d'un arbre sacré aux fleurs purpurines, le luirenda (l'arbre de vie). On l'implore à l'époque des semailles ou dans les temps de la sécheresse ; en le conjurant de descendre parmi eux pour les écouter, et de leur donner de l'eau pour leurs semences, les hommes et les femmes chantent en frappant la terre de leurs bambous *.
» D'Orbigny, t. ii, p. 639.
s D'Orbigny, t. m, p. 12. 23. Le temple de Tamoi est une cabane octogone. A leurs décès, les Guarayos sont par ses soins enlevés aa ciel, vers Torient du sommet du tuirenda, qu'ils plantent toujours à cet effet près de leurs demeures. Ils jouissent dans l'autre vie de tout ce qu'ils possédaient dans celle-ci. Tous les animaux montent au ciel par une liane tortueuse.