VI. La volupté première suite de la chute
Pour comprendre certains récits bizarres ou monstrueux que les païens nous font de la chute, il faut d'abord se rappeler les fausses explications que les commentateurs juifs et chrétiens ont données du troisième chapitre de la Genèse.
Nous convenons avec eux que la conséquence immédiate de la chute, et du trouble qu'elle avait jeté dans l'âme d'Eve et d'Adam, a été de développer en eux une soif brûlante de voluptés. Mais il y a loin de là à prétendre, contre le texte de la Genèse, que le mariage luimême ne date que de la chute, et que tout le récit de la séduction n'est pas autre chose qu'une allégorie des premières noces. Telle a été pourtant l'opinion de plusieurs rabbins, de sectes gnostiques, des Manichéens, des cabalistes et de rationalistes modernes ; et cette falsification de la tradition primitive remonte fort haut, puisqu'elle existe déjà, sous une forme d'une naïve indécence, dans l'histoire de Meschia et de Meschiané.
Mais nous pouvons la signaler dans des mythes qni semblent au premier abord ne point avoir trait au paradis et à la chute, tels que celui d'Atalante, et ceux de Zeus et de Proserpine, de Faune et^'Ops.
Atalante est vaincue au moyen de trois pommes d'or cueillies sur l'arbre du jardin des Hespérides. Son histoire doit donc être en quelque manière la même que celle d'Eve.
Mais pourquoi cette Eve des Béotiens veut-elle rester
vierge? Parce que la jeune fille dont chacun brigue la main domine en reine sur la foule de ses prétendants, tandis que son choix une fois arrêté et les liens de l'hymen acceptés, elle n'est plus que la compagne, l'esclave de son mari. La femme est sans doute faite pour devenir épouse et mère, et c'est Junon elle-même, la plus grande des déesses , qui préside au mariage. Mais la virginité a aussi dans l'Olympe sa protectrice, qui est la noble et fière chasseresse Diane. L'état du mariage est plus saint, plus relevé que le célibat ; toutefois le célibat a le privilège d'une complète indépendance qui inspire à la jeune fille un naïf orgueil, et qui relève sa beauté. Les Germains allaient plus loin que les Grecs, en supposant chez la vierge quelque chose de divin qu'elle perdra par son mariage. Voilà pourquoi Brunhild oppose une longue résistance à Siegfried , qui est pourtant son époux. 11 ne faut pas confondre ces vues antiques sur la chasteté avec celles des siècles postérieurs, où la matière passait pour souillée, le corps pour impur, et le mariage pour la chute de l'âme dans les voluptés sensuelles. A ce point de vue, le premier hymen devait être, comme nous le verrons dans l'article suivant, l'origine de tous les maux. Toutefois on conçoit que les Grecs aient imaginé que la première femme, telle qu'Atalante, fière de sa liberté, ait voulu reculer indéfiniment l'hymen dont elle devait un jour subir le joug. Eve est ici une Diane.
La vie humaine est symbolisée dans le mythe d'Atalante , comme dans les Épîtres de saint Paul, par un combat gymnique, une lutte de vitesse dans la carrière olympique. Atalante se laisse détourner de la droite ligne par trois pommes d'or qu'avait fournies Vénus, la déesse de la volupté. Son amant se nomme ou Milanion, qui est l'homme de la pomme ^ ou Hippomène. Ils attirent sur eux la colère de la divinité (de Cybèle) par
leui* ivresse d'amour, qui leur fait profaner son temple et oublier le sacrifice de reconnaissance qu'ils venaient lui offrir. Elle les punit de leur faute en les métamorphosant en un lion et en une lionne , animaux que les Grecs croyaient condamnés à ne jamais s'unir, et qui figurent ainsi cette existence toujoui'S distincte , toujours étrangère Tune ù Tautrc, de l'époux et de réponse qui aimeraient en vain faire de leurs deux vies une seule vie*.
Le Rig-Véda contient un mythe qui a un faux air de ressemblance avec ces deux derniers. On y voit une jeune beauté qui a une foule de prétendants, et qui est le prix d'une course. Mais la course se fait dans le ciel ; personne ne périt, et la vierge est T Aurore. Le mythe est donc purement physique et n'a rien d'historique ni de moral. Tous les dieux demandent en mariage Ourdjanit « la jeune et charmante fille du Soleil. » Tous ont des droits égaux. Ils conviennent qu'elle « sera le prix d'un combat, dune course vers un but déterminé. » Ils s'élancent tous sur leurs chars ; mais les plus rapides sont les deux Asi^ins , les rayons du soleil levant, qui atteignent en un clin d'œil d'une extrémité des cieux à l'autre, et la beauté, qui était le prix de la lutte, c venant à eux comme à des amis, les accepte pour époux. » « Elle monte triomphante sur leur char, et les cœurs de tous les dieux l'y suivent. » Désormais, « chaque matin l'Aurore » s'offre aux regards des mortels « sur le char des
* Le mythe d'Atalante entraine après soi celui d'Hippodamîe. Celle-ci est, comme Eve, la cause de la mort de tous les siens (de ses prétendants, de son père, de Myrtile, du fils de son époux). Myrtile, l'homme aux myrtes, atteste également que cette fable a trait au paradis. La course à chars a ici le même sens moral que celle à pied dans le mythe d'Atalante. — Les Thraces avaient aussi leur Hippodamie sous le nom de Pallène. (Fragm. hist grœc, t. iv, p. 423.)
swins qu'elle environne de ses trésors de lumière, » et lie disparaît avec eux au moment où le soleil franchit i limite de Thorizon *.
Si nous expliquons en second lieu par la chute le mythe e Zeus séduisant sa fille Proserpine , et celui de Faune lisant violence à sa fille Ops, c'est, d'abord, que les erpents y jouent le premier rôle ; c'est , ensuite , que roserpine et son fils Bacchus-Zagreus représentent Thulanité Primitive, et que dans les mystères d'Ops ou e la Bonne Déesse, beaucoup de choses, d'après Pluurque, avaient de grands rapports avec ceux de Bacchus ; 'est, enfin, que l'héroïne de l'un et de l'autre mythe eut rester vierge comme Atalante. Mais la relation de es deux fables avec la chute est peu apparente au prelier abord, parce que la scène se passe entre des diviités, qu'au lieu d'une séduction , il y a surprise et vioînce, et que la vierge est fille de son amant, qui est le ieu suprême.
Que l'humanité sortant des mains du Créateur soit ersonnifiée en une jeune déesse telle que Proserpine,
n'y a là rien que de conforme à l'esprit mythique de Dute l'Antiquité. Mais pourquoi Proserpine est-elle souspaite par sa mère aux poursuites de Zeus? Pourquoi >ps repousse-t-elle l'amour de Faune? Parce que Ops st fille de Faune , Proserpine de Zeus, et qu'un tel hyaen serait un monstrueux inceste.
Que signifie cet inceste ?'Pour en découvrir le sens, il uffît de nous rappeler celui du démiurge égyptien , Lhera ou Amoun-Ra, et de sa mère, l'antique déesse du haos. Dans ce mythe , ce sont les saints mystères de la réation, que la naïve imagination de la haute Antiquité i exprimés en un langage qui révolte quand on ne le
« T. I, p. 64. 230. 234. 237 sq.
48 ijl chute.
comprend pas. Mais, en usant de ce même langage, pour rendre Fidée que Dieu a lire Thomme de la terre, nous dirons que Zeus uni à la Terre, ou a Déméter, a produit Proserpine ou Thumanité, et s1i veut aimer rhumanité et s'unir à elle, il ne le pourra que par un iuceste.
Ici s'offre à nous une des pensées les plus profondes des religions antiques, celle de Tamour de Dieu pour rhomme et de Thomme pour Dieu. Cette pensée esta peine intelligible pour notre siècle, qui ne rêve que mines d'or et chemins de fer. Mais il n'en reste pas moins vrai que l'amour résume tout. Dieu est amour, et l'amour est en lui la source d'où jaillissent toute création, toute révélation, toute rédemption ; l'homme est amour, et aussi l'amour est-il la fin de la loi morale. Cependant l'amour unit, et l'homme ne peut se reposer que dans sa communion avec Dieu. Ces vérités sont le pain quotidien du chrétien ; l'Hébreu les entrevoyait déjà , et elles ne sont point étrangères au paganisme , seulement il faut savoir les traduire de son langage métaphorique en notre style abstrait. Quand Eschyle fait se rencontrer sur le Caucase les deux soi-disant victimes de la tyrannie de Zeus, Prométhée et lo , il met en présence du Titan rebelle, qui veut faire à sa manière le bonheur de l'honune et qui disparait dans l'abîme le mensonge sur les lèvres, la vierge aveugle qui repousse le saint amour du Dieu qui veut se donner à elle ^ lo est l'Aïno des Grecs, Aïno rio des Finlandais. Dieu ne parvient à se faire aimer de l'âme humaine qu'en usant pour ainsi dire de violence auprès d'elle. Sa grâce n'est efficace qu'à la condition d'être irrésistible.
1 Ce mythe d*Io jette une vive lumière sur le caractère religieux des Grecs : ils connaissaient assez bien Dieu et l'homme, pour savoir que Dieu aime l'homme, mais que Thomme ne sait pas aimer Dien. Ils avaient des Théophile, mais non des Philothée.
Mais si, vus des hauteurs du christianisme, les hymens des dieux suprêmes et des filles de$ hommes n'ont rien qui nous surprenne , le cœur humain est d'ordinaire si froid pour Dieu, qu'il est certainement fort difficile de découvrir comment de tels mythes ont pris naissance chez les païens. Us auraient déjà fait preuve, semble-t-il, d'une très-gprande piété, en supposant que l'amour de Dieu pour l'humanité était pareil à celui d'un père pour sa fille. Le premier monde aurait-il donc compté de ces mystiques dont l'âme ardente est comme brûlée par les feux d'une sainte passion pour leur céleste amant, et qui se sentent aimés de lui avec une force égale? Nous ne le pensons pas, et nous croyons que jamais ni les Sethites et les Noachides, ni les païens n'auraient imaginé que Dieu peut devenir l'époux d'une créature humaine , si le Protévangile ne leur avait comme imposé cette idée.
Eve avait reçu la promesse d'un fils qui naîtrait d'elle et terrasserait le serpent. Ce fils de la femme seule devait naître par un miracle, ou, en d'autres termes, aurait Dieu pour père, qui lui donnerait l'existence par un acte de sa toute-puissance créatrice. Mais si Adam est dans saint Luc le fils de Dieu, Eve est sa fille, et si c'est elle qui doit devenir la mère du Messie, elle sera, dans le langage naïvement sacrilège de l'Antiquité, l'épouse de Dieu, l'épouse de son père. Cet inceste symbolique, nous le répétons, n'a rien de plus immoral, de plus impie que celui des divinités cosmogoniques ; mais il est difficile aujourd'hui de parler des plus profonds et des plus délicats mystères de la religion dans le style tout emblématique des siècles primitifs.
Voici, en peu de mots, le mythe de Proserpine, tel qu'il se lit dans les Dionysiaques de Nonnus :
« Nou8 reviendrons sur ce mythe dans notre livre de Bacchos.
T. II. a
ôi) LA CHUTE.
Proserpine est la fille de Jupiter et de Gérés. Comme Atalante, elle a une foule de prétendants'. Gérés la soustrait aux regards et aux poursuites des dieux en renfermant dans une caverne sous la garde de deux dragons. Mais Jupiter, métamorphosé en serpent, s'introduit auprès d'elle, et il a d'elle un fils , Bacchus-Zagreus , qui périra victime de la faute involontaire de sa mère.
La caverne est la voùle céleste. La vie qu'y mène Proserpine est pure, paisible, heureuse comme celle d'Eve dans le I^aradis. Les dragons qui la gardent sont un double dragon du jardin des Hespérides. Le serpent dont Jupiter prend la forme, est l'emblème bien connu de l'Élemel. Zagreus est la personnification de l'humanité antédiluvienne, et un héros protévangélique.
Plusieurs de nos lecteurs se scandaliseront certainement en voyant que, d'après notre interprétation de ce mythe, le serpent qui a séduit Eve est ici le double gardien de l'innocence, et Dieu le séducteur. Mais, qu'on ne s'y trompe pas, le mythe païen en intervertissant pareillement les rôles n'est au fond pas plus impie que ne le sont certaines philosophies modernes , qui font de la chute d'Adam son entrée dans la sphère de la liberté et du progrès. Nos rationalistes ne sont, à tout prendre, que les successeurs des Ophites qui, vrais païens sous le masque chrétien, ont les premiers soutenu que le troisième chapitre de la Genèse racontait le fait par lequel l'homme avait acquis la conscience de lui-même et la vraie sagesse. Le serpent qui a séduit Eve était pour eux la forme dont s'était revêtue l'Ame du monde, Sophia, pour ouvrir à l'homme les yeux sur l'esclavage où les retenait le méchant et jaloux Jaldabaoth, dont la vivante
1 Suivant le Talmud, Eve était si belle, que Samael en devint amoureux, et U fut le père de Cam.
image était l'Être à la forme de serpent ^ Ophiomorphos, l'auteur de tout mal. Voilà bien les deux serpents du mythe de Zagreus, et celui des deux qui veut le mal de l'homme est, ici aussi, la divinité suprême.
Proserpine est surprise par Zeus dans sa paisible retraite : Ops oppose à Faune une résistance désespérée. Faune est Pan, le dieu du monde, un Jupiter secondaire. Ops répond à Cérès et non à Proserpine ; mais dans les mystères d'Eleusis, Cérès était la mère et non la grand'mère de Bacchus ou Zagreus. Faune veut enivrer sa fille ; il n'y parvient pas. 11 la fustige avec le myrte (du Paradis), qui est consacré à Vénus ; elle ne cède point. Enfin, comme le père de Zagreus, il se métamorphose en serpent.
Faune=Zeus séduisant Ops = Proserpine nous explique le mythe d'Eurydice, la jeune fille à la vaste et pure justice^ que tente de séduire Aristée, et qui dans sa fuite est mordue au pied par un serpent caché dans l'herbe. Aristée est le dieu trh-hon^ le dieu suprême, un Zeus. Eurydice n'est point sa fille ; l'inceste disparaît , mais rien d'ailleurs n'est changé dans les rapports de la vierge qui résiste et du dieu qui la poursuit. Le mythe signifie que la femme, pour avoir fermé son cœur à l'amour de Dieu, a péri victime du serpent infernal. La blessure au pied est un trait emprunté au protévangile.
Adonis a plus d'une ressemblance avec Zagreus, et il est, lui aussi , le fils d'un inceste. Mais le mythe de sa naissance s'est entièrement altéré en passant de Syrie en Chypre, et de Chypre en Grèce. C'est la fille qui est éprise d'un criminel amour pour son père et qui le trompe. On dirait l'histoire des filles de Loth , et il ne serait point impossible que le bruit de cet inceste n'ait rempli toute la Syrie et ne soit parvenu aux oreilles dfc% Grecs mêlé aux mythes d'Adonis.
A Lesbos, la tradition flottait indécise entre la fable d'Adonis et celle de Bacchus. Le dieu séducteur a feit place à un simple roi, Epopeus. Mais le nom de ce roi ressemble beaucoup à celui du serpent en ^^ptien, apop. Epopeus serait ainsi un serpent comme Zeus et Faune. Il brûle d'un amour criminel pour sa fille Nyctimène, qui de honte se cache dans les bois, et que Minerve change en un hibou. Au lieu de hibou^ les Chinois et les Rabbins auraient dit chauve -souris. D'après une autre version, Nyctimène aurait été la coupable comme Smyrna.
Peut-être l'inceste de Thyeste et de Pélopée, celui de Clyménus et d'Harpalicé ne sont-ils que des mythes de la chute transformés en faits soi-disant historiques S de même que l'inceste d'Œdipe et de Jocaste était dans l'origine celui d'Amoun-Ra et de Mouth.
VU. Mythes d'une chute antérieure a la création
Nous réunissons ici plusieurs mythes fort obscurs qui
< Il ne faut pas confondre Tinceste de la chute entre un dieu et sa fille, avec l'inceste cosmogonique entre un dieu et sa mère. Je n'entends point toutefois poser ici une règle absolue. Ainsi, dans les mythes théistes du brahmanisme, Brahnia est père de Saraswati, qui est la Parole divine, et il a d'elle Narada, le dieu-Verbe. L'inceste est entre père et fille, et pourtant cet hymen a trait à l'origine des choses. De même , celui de Manou qui est un Brahma visible, avec sa fille lia qui est une forme inférieure de Saraswati, ne se rapporte nullement à la chute d'Eve ; aussi le mythe ne parle-t-il ni d'une lutte, ni de serpents, ni de fruits, ni d'une faute suivie de mort.
Ajoutons que la résistance d'Eurydice à Aristée n'a rien de commun avec celle de Vesta à Pan, de Minerve à Yulcain, de Némésis à Zeus. Ces derniers mythes ont un sens cosmogonique, aussi bien que ceux de Zeus et de Léda, d'Apollon et de Dryopé, de Pan et de Lotos.
parlent d'une chute de la femme, d'une chute par des fruits, d'une chute par la volupté, et qui n'ont qu'une ressemblance trompeuse ou qu'une parenté fort éloignée avec l'histoire d'Eve.
P Nous avons cité plus haut les mythes cosmogoniques des Goands, des Iroquois et des Esquimaux qui font dériver tout le mal d'une femme. Mais cette femme est la matière, qui est ici empoisonnée, ennemie de Dieu, source de toute souffrance et de tout péché ; c'est du gnosticisme et du manichéisme.
2"* D'autres mythes placent l'origine du mal actuel dans le monde invisible de l'aurore des temps. En Inde, d'après Holwel, chaque homme est un des esprits rebelles qui avaient pour chef Moisasour= Satan ; ils prennent un corps pour descendre ici-bas, où ils subissent le châtiment de leur faute et tentent par leurs vertus de remonter au ciel. Les Laos racontent aussi que les hommes étaient, dans l'origine, des habitants des cieux qui avaient été chassés de leurs demeures par d'autres anges à la suite d'une longue guerre. Ces croyances des Laos et des Hindous, dont nous ne garantissons point d'ailleurs la haute antiquité, ont leurs dernières racines dans la tradition primitive des anges déchus, qui est tout à fait distincte de celle qui se lit au troisième chapitre de la Genèse.
3° D'autres mythes, qui n'ont absolument rien de traditionnel, font de la création même du monde le résultat d'une chute, et de la chute non d'un ange ou d'un homme, mais de la Divinité en personne. On dirait une page d'un des livres où Schelling prétend que les idées divines, en prenant un corps, tombent du monde supérieur de l'intelligence dans le monde inférieur et phénoménal de la matière. Mais comment attribuer des spéculations a^ussi raflées aux Japonais et aux Laos ? Suivant
les premiers, après les dieux et les déesses, ou les esprits qui s'aimaient d'un amour platonique et qui engendraient par le seul regard, sont venus V Esprit qui accorde trop et Celle qui a trop d'attraits , dont Thymen fatal a produit la terre et les deux. Un mythe des Laos, qui diffère complètement de celui de leurs anges déchus, présente les idées fondamentales du mythe japonais sous un jour un peu différent : le démiurge, épris de la jeune déesse qui était née du chaos (comme Vénus), mais qui veut rester vierge (comme Atalante ou Diane) la rend mère par le seul regard, et produit, pour les hommes qu'elle met au monde , la terre ferme avec ses montagnes et ses fleuves ; mais quand il veut remonter au ciel, il ne le peut pas, sans que le mythe indique quelle faute lui en a fermé le chemin. On dirait que chez les Laos, comme au Japon, le célibat est la vertu suprême, et le mariage le premier des péchés.
4<> Enfin, viennent certains mythes qu'on croirait formés à la fois des spéculations japonaises, de la tradition des anges déchus et de celle de la chute d'Eve. Au Thibet, ce sont des esprits en foule, et non plus un dieu ou une déesse qui pèchent. La conséquence de leur faute est non-seulement la naissance d'êtres moins incorporels qu'eux-mêmes, mais l'apparition de toutes les choses matérielles au ciel et sur la terre. La cause de leur chute est tantôt, comme au Japon, l'attrait de la volupté (et les progrès de leur déchéance sont exposés pour ainsi dire dans les mêmes termes), tantôt l'irrésistible attrait qu'eurent pour eux certains aliments nuisibles, le beurre de terre , l'huile de terre , une plante grimpante et enfin le riz.
Aux lies des Amis, ce sont des dieux immortels, et non plus des esprits ou des anges, qui se transforment en de simples hommes. Ils étaient partis de leur ile paradisia-*
que Bolotou, au nombre de deux cent divinités des deux sexes pour visiter les terres que Tangaloa avait pochées du fond de la mer. Mais au bout de peu de joui's quelques-uns de ces dieux meurent, et l'un d'eux, inspiré, leur annonce que s'étant nourris des productions de Tonga , et en ayant respiré Tair, ils étaient devenus sujets à la mort, et qu'ils peupleraient le monde d'êtres mortels.
Cependant , à côté de cette version, il en existait une autre qui ne faisait mention ni d'un aliment ni d'une chute , mais qui suppose l'un et l'autre. Tangaloa , le dieu des arts (Vulcain, Phtha, le démiurge), après avoir tiré du fond de l'abîme, à l'hameçon, les îles des Amis, ordonna à ses deux fils d'y descendre avec leurs femmes et de s'y établir.
De même à Nicaragua : Le Grand-Dieu Thomathoyo eut un fils, Téotbilahe, qui vint habiter la terre, accompagné d'esprits ailés. On ignore tout ce qui le regarde, mais ces esprits ailés sont certainement ceux de la tradition bouddhiste, qui sont devenus hommes.
Mais comment se fait-il que le mythe bouddhiste se retrouve sur les rives du Nil ? Les Égyptiens , d'après Hermès Trismégiste, disaient que les âmes avaient été revêtues d'un corps en punition de leur amour passionné pour la jeune Nature. Cette doctrine était certainement inconnue aux siècles des Pharaons. Elle doit être née dans ces temps voisins de l'ère chrétienne qui ont produit, avec les mystères de Mithras et le gnosticisme, toutes ces erreurs mazdéiennes et manichéennes sur la corruption intime de la matière et sa radicale opposition à Dieu, à l'esprit, à l'âme. D'après la simultanéité du dévelop])ement qu'on remarque entre l'Occident et l'Asie uUc'v rieure , ces erreurs se seront développées à une date correspondante en Inde , d'où elles se seront propagées
au loin. Ces mythes de la chute des esprits célestes mériteraient un examen spécial.