I. Considérations générales
Expulsés du paradis, Adam et Eve savaient que Dieu ne leur avait point retiré sa grâce; ils savaient que de la femme naîtrait un Vainqueur du serpent, un Sauveur, et cette foi faisait toute leur consolation. Rien, en effet, de plus admirable que Timmense révolution que la promesse de Dieu avait produite à Tinstant même dans leurs cœurs ! Ils s'attendaient à mourir, et la mort était pour eux quelque châtiment subit, inconnu, épouvantable. Mais rÉternel, au lieu de les foudroyer sur-le-champ, leur parle d'un lointain avenir, d'une postérité de la femme, et d'une longue guerre qui se terminera par la défaite du serpent. Aussi, ce même Adam, que la peur venait de rendre dur envers son épouse , ingrat et presque insolent envers Dieu, est saisi , à l'ouïe de son pardon, d'un divin enthousiasme, et à l'instant même où l'Éternel vient de lui dire : c Tu es poudre et tu retourneras en poudre, » il appelle sa femme Ft€, et leurs enfants les Vivants ; car il a bien compris que le corps seul est poudre, et que seul il mourra, mais que son âme vit et ne peut périr. Ce cri sublime d'Adam a été répété dès lors par sa postérité à travers tous les siècles et sous toutes les zones ; et l'on ne peut dire à l'un de ses descendants: mort^ qu'il ne réponde aussitôt : vie.
Cette fol inébranlable en rimmortalité de Fâme, qui remplit TAntiquité entière , et qui ne s'affaiblit chez un peuple que lorsqu'il décline vers sa tombe, s'est donc épanouie dans le cœur d'Adam au jour même de sa chute, et avant son départ du Paradis. Mais elle reposait tout entière sur l'espérance d'un Sauveur, et de tous les peuples issus d'Adam, les Chinois n'ont certainement pas été le seul qui se soit beaucoup plus occupé du saint ou du demi-dieu qui devait détruire le mal ici-bas et ramener le Paradis ou l'âge d'or, que des destinées des âmes dans les régions inconnues du monde invisible.
La promesse d'un Sauveur a été pour l'humanité entière la principale cause de ses progrès ; car, pour marcher, il faut avoir un motif qui vous y pousse, et connaître le but à atteindre ; or, sans le protévangile, l'homme serait resté stationnaire au point où l'avaient surpris sa faute et son châtiment. 11 aurait été balloté de siècle en siècle par le désespoir et par la sécurité, par la terreur de Dieu et par l'oubli de Dieu, par la prostration morale et par une aveugle jouissance de toutes les voluptés, et en tombant d'un de ces états dans l'autre , il aurait atteint rapidement les derniers degrés de la corruption et de la souffrance. Jamais il n'aurait osé espérer sérieusement en Dieu ; toute espérance qui se serait formée en lui se serait bientôt éteinte au milieu de ses inutiles efforts pour revenir à sa pureté, à sa félicité originaires, au milieu de sa ^ine attente d'une délivrance qui lui viendrait du ciel, au milieu des joies enivrantes auxquelles il se serait livré sans frein. Les souvenirs d'Éden n'auraient fait que remplir son cœur des plus amers regrets et de remords impuissants. Les facultés de son âme, se développant les unes après les autres, n'auraient eu aucun idéal à poursuivre et réaliser. Il n'aurait point adoré Dieu, car on ne rend pas un culte au juge inexo-
62 LE PROTÉVANGILB.
rable qui ne sait et ne veut que vous châtier; et que serait devenu la terre sans la foi? Qu'aurait été une civilisation sans religion ? Mais l'assurance d'être un jour relevé de son état de chute a rempli rhomme d'un a^ dent désir de concourir à son relèvement, a fait briller de toute part à ses yeux de splendides idéaux, a mis en jeu toutes ses forces morales, a lutté avec succès contre l'œuvre de désorganisation que le péché exerçait dans ses facultés. Aussi, les termes par lesquels Dieu avait annoncé la venue du Réparateur sont-ils devenus le premier objet des méditations de l'homme. Les mythes prolévangéliques sont les fleurs les plus brillantes et les fiuits les moins corrompus du paganisme ; c'est là que l'Antiquité a déposé ses vues les plus profondes sur l'unign de la nature humaine et de la nature divine, sur la miséricorde de Dieu venant ici-bas souffrir et mourir pour l'homme, sur la haine mortelle, mais impuissante, que les méchants portent ù la vertu et à la vérité.
Quatre mille ans devaient s'écouler entre la promesse d'un Sauveur faite au premier Adam, et la venue du second Adam qui , par sa mort, a brisé la force du séducteur. 11 fallait quarante siècles de soufli'ances et de crimes pour que l'humanité confessât son état de déchéance et son impuissance à se relever par elle-même. 11 fallait quarante siècles de révélations et de foi, de grâces divines et de piété, pour que le peuple de Dieu pût enfin produire le Messie né de la femme. C'est à opérer cette double préparation qu'était destinée l'économie mosaïque; parla loi, elle contraignait l'homme à reconnaître qu'il ne peut redevenir saint que si Dieu le sanctifie, être sauvé que si Dieu le sauve, être délivré du mal que si Dieu l'en délivre ; par la prophétie, elle remplissait son cœur d'un désir, de plus en plus ardent, de voir enfin paraître le libérateur. En même temps, elle lui parlait de l'amour de
père, de Tamonr d'époux qu'avait pour lui Jéhova, et du devoir d'aimer de tout son cœur un Dieu si bon. Moïse lui avait fait de cet amour une loi, David l'avait possédé dans le cœur, et Salomon l'avait chanté dans un poëme mystique ; les prophètes opposaient le tendre amour de Dieu pour son peuple aux impures et adultères amours du peuple pour les faux-dieux ; enfin, quand l'économie lévitique, au terme de son existence, produisait ses derniers et ses meilleurs fruits, la plus pure des vierges, celle qui aimait Dieu comme jamais ne l'avait fait âme humaine, âevint la mère du Fils de Dieu, et le protévangile fut accompli.
Mais la venue en chair du Verbe éternel fut un scandale pour la foule de Juifs. Élevé dans le sentiment que Dieu seul est, et que toutes ses créatures ne sont devant lui que néant , ce peuple n'avait pu se familiariser, malgré ses prophètes , avec la pensée d'une intime union entre le néant et l'être, entre la nature humaine et la Divinité. Cependant les vrais Israélites crurent dans le Fils de Dieu, et après sa résurrection ils l'adorèrent, quoique plusieurs d'entre eux aient hésité un instant à le faire*. Mais leurs doutes fortifient notre certitude, comme la répulsion de la multitude pour THomme-dieu témoigne que ce n'est point le fanatisme national qui l'a produit, et que c'est bien du ciel, du séjour de toute vérité, qu'il était descendu sur la terre pour vivre au milien de ses meurtriers.
Les peuples païens, qui avaient le cœur tout plein de la promesse d'un Sauveur, ne surent pas attendre patiemment sa venue , et, donnant un corps aux imaginations que la prophétie primitive avait fait naître dans leur esprit, ils finirent par croire que le serpent était déjà ter-
^ Matth. xxyiu,17: t Us Tadorèrent, et quelques-ans A^^èrenf. ■
64 LE PliOTÉVANGILE.
rtsflë ; ils inventèrent ainsi, la plupart, des libérât qui avaient les traits distinctifs du protévangile, < leur attribuèrent toutes les délivrances physiques oi litiques dont ils avaient été les objets et dans lesqu ils reconnaissaient l'intervention de la Divinté. C'est que Ton voit apparaître, dès les temps les plus auc un certain nombre de Messies anticipés^ dont on r les uns au rang des dieux , tandis qu'on fait des ai des personnages réels, des héros, des grands hom Mais ces mythes ne pouvaient tromper le. coeu: l'homme au point de lui faire croire que le mal bien réellement vaincu, et que la joie et la sainteté av; repris possession de la terre ; plusieurs peuples n jugèrent assez sainement l'état présent du monde ne pas méconnaître que la délivrance n'avait point core commencé, et le paganisme eut aussi des Mi futursy dont la venue devait inaugurer une ère i nouvelle ou précéder de peu la fin du monde.
La vision du chaos exceptée, rien peut-être ne pr mieux la réalité et la puissance de la tradition prin que tous ces messies futurs et anticipés. D'après le ] évangile, le Sauveur devait être : l<».le fils de la fe seule ; 2<» l'objet de Tinimilié du serpent qui le ble; au talon ; 3<» le vainqueur de celui-ci dont il écrase tête. Or ces trois caractères ont été saisis avec une cité, conservés avec une fidélité, développés avec originalité qu'on ne se croirait pas en droit d'attendr païens. Plusieurs d'entre eux ont découvert dans la messe traditionnelle d'un Vainqueur du serpent, d vingt siècles avant Jésus-Christ, ce que nombre de < mentateurs modernes se refusent encore à voir da texte du troisième chapitre de la Genèse ^
A II ftut sans doate 8e garder de prendre pour d'antiques '
est-il pas en effet surprenant que l'humanité prilit su déjà, aussi bien que les chrétiens, que ces la postérité de la femmcy signifiaient la postérité mme seule, et qu'ils devaient s'entendre non d'un ilectif tel que la société des saints, mais d'un indiî Sauveur naîtrait donc d'une vierge, d'une épouse, concours de l'homme, il serait ainsi doué de foraaturelles, et ne fallait-il pas un être d'une nature [)our écraser la tête de ce serpent qui avait ter- )erdu le premier homme ?
en quoi consistera la supériorité du Sauveur et le ( de sa .naissance ? Question pleine d'étranges mysvers laquelle se sentaient attirés et le cœur de le souffrant qui rêve à son libérateur, et l'imagides poètes qui se complaisent dans le monde du t de l'imprévu, et la curiosité du sage qui aime à les sublimes questions du rapport du monde à
Grecs qui ont eu, plus qu'aucun autre peuple le pressentiment des vérités révélées , les Grecs , produit et Socrate, dont la mort a pu être com-
>yenantde la Dispersion, des souvenirs de l'Évangile, qui été apportés soit en Amérique par les Jésuites, par les Scanpar des vaisseaux que la tempête aurait jetés sur les côtes mtinent, soit dans les deux Indes par les chrétiens de Saint- , soit dans TAsie Ultérieure, par les Nestoriens. Ainsi les hindous de Crichna et de Salivahana nous semblent être, r forme actuelle, postérieurs à l'ère chrétienne et à l'action ou indirecte du christianisme sur l'Inde. Mais Hercule et le •8 Chinois, qui nous sont connus par des écrits qui ont préplusieurs siècles la venue de Jésus-Christ, suffiraient au pour démontrer tout ce que l'Antiquité a su tirer de l'espéaditionnelle d'un Sauveur, et nous avons déjà vu plus haut 29:2) que les mythes et le culte des crucifiés sont antérieure itianisme*
parée sans blasphème avec celle de Jésus-Christ, et Platon, qui définissait Thomme par l'amour, c'est-à-dire par l'aspiration de Tâme vers Dieu, les Grecs ont fait de leur messie anticipé, d'Hercule, le fils de Dieu ou de leur dieu suprême et d'une mortelle. Homme-dieu par sa pm* sance, il monte à sa mort au ciel en vertu de sa divine nature non moins qu'en récompense de ses belles actions. Mais, pendant sa vie terrestre, l'humanité prévaut à ce point chez lui qu'on a pu le prendre pour un héros thébain, et c'est par une apothéose qu'il est admis parmi les divinités de l'Olympe. Dionysus est bien, comme Hercule, fils de Zeus et d'une mortelle, mais son cœur est celui de Zagreus, et Zagreus est Osiris qui est un dieo suprême ; aussi le fils de Sémélé ne passe-t-il pas par la mort pour remonter au ciel.
Hercule est un homme-Dieu : l'Hercule des Hindous, Crichna, est un Dieu-homme. Les Hindous sont panthéistes ; pour eux, le monde entier est une incorporation de la Divinité, et si elle veut descendre en personne sur la terre pour terrasser le mal et sauver l'homme , elle le fera par la voie de l'incarnation, qui est l'inverse de l'apothéose : l'une monte de la terre aux cieux , l'autre descend des cieux sur la terre. D'ailleurs, Vichnou, le conservateur de l'univers, prendra indifféremment la forme d'un homme ou celle d'un animal pour exécuter ses desseins de miséricorde, et s'il veut devenir homme, peu lui importera de revêtir immédiatement la stature de l'âge mur ou de naître d'une femme. Crichna a pour mère une vierge ; mais c'est moins par sa naissance que par ses actions qu'on reconnaît en lui un personnage protévangélique. Quant a Bouddha, qui passe aussi pour fils d'une vierge, tout indique qu'il est un homme déifié, et qu'il a vécu dans le sixième siècle avant notre ère.
D'autres peuples, qui appartiennent en majeure par-
i à la race mongole, ont supposé la distance de Dieu 1 monde trop immense pour que Dieu put prendre la iture humaine et devenir soit un Vichnou-Crichna, soit A Hercule fils de Zeus, et ils ont cru que le Vainqueur 1 serpent serait non un homme-Dieu, mais un homme iviriy non point le fils même de TÉtemel, mais Tenfant 1 miracle. Cette intuition a prévalu surtout en Chine, 3nt le Saint doit naître par l'action du Ciel. Cette action it symbolisée par un oiseau (l'Esprit de Dieu), par un iiit (de l'arbre de Paradis), par une fleur, par un rayon u soleil qui tombe dans le sein d'une vierge ou d'une ïmme, et la rend mère *.
Le symbole du rayon solaire nous rappelle que Dieu M lumière, et que rien ne ressemble plus à l'action du auveur triomphant du mal que celle du soleil triomhaut des ténèbres. Il n'est donc pas surprenant que le
< Toutes les femmes qui conçoivent par elles seules ou par une oie surnaturelle, ne sont point des mères d'un messie. Nous avons u Jnnon enfanter sans Jupiter, Vnlcain et Mars, c'est-à-dire la latière produire sans Dieu la lumière et le monde. Le Bon Archer e la Corée, qui a pour mère une vierge fécondée par le soleil, est areillement un personnage cosmogonique , un Pollux = Aplun = pollon, ou le soleil issu de la matière et de la lumière primordiales. In Phrygie, le dieu Atys a pour mère Nana, qu'avait fécondée une renade : ce mythe semble appartenir à la race mongole, et Nana st la Grande déesse des Arméniens, qui a quelque trait de ressemlance avec Niu-va des Chinois. Je ne sais qui est, chez les Muyscas, s Fils du Soleil, qui était né, sous la forme d'une émeraude, de la ille d*un cacique de Cundinamarca, que le soleil avait rendue mère ►ar la vertu de ses rayons. — Par une simple hyperbole, les Yakoutes .ppellent l'empereur russe le Czar blanc y fils du soleil. (Wrangel, Vord de la Sibérie, t. ii, p. 244.) — A Manille, les fils du soleil ont des individus parfaitement blancs (albinos?) qui naissent chez es Négritos ou Ygolottes de l'intérieur de l'île. On suppose que cet istre avait beaucoup influé sur la mère au temps de la grossesse. Renooard de Sainte-Croix, Voyage aux Indes Orient., t. ii, p. 353.)
messie ait pour père le soleil au lieu du dieu suprême, comme Esculape, fils d'Apollon, ou qu'il soit, comme certains Bouddhas , une incarnation du soleil, ou qu^B finisse par s'identifier avec cet astre comme Hercule. L'idée qui est au fond de ces mythes païens, est celle qui a fait donner au Christ dans nos Livres saints les noms d'Orient d'en-haut, de Lumière du monde, de Soleil qui porte la santé dans ses rayons.
2<> Enfant d'un miracle , fils du dieu du soleil ou do dieu suprême, dieu incarné, tout messie païen lutte contre un serpent ou un monstre, emblème du mal. Le type le plus pur des mythes de la lutte est le mythe d'Hercule et de l'hydre de Lerne : les têtes du monstre, à peine coupées, repoussent aussi redoutables ; le combat se prolonge à travers tous les siècles jusqu'à l'inceu' die qui détruira notre terre, et des neuf têtes, le fea n'en détruit que huit ; la dernière vit encore sous le rocher qui l'écrase. Conception grandiose, eschyléenfUj admirable de vérité et de poésie, qui résume en une image unique toute l'histoire du mal, et qui même le montre subsistant encore dans le monde à venir, au sein de l'éternité.
Cependant le terme d'écraser, dont l'Étemel s'était servi dans le prot évangile, s'était fidèlement conservé dans la mémoire des peuples qui se plaisaient à se représenter le Sauveur foulant sous ses pieds le serpent. C'est ainsi que, dans le pays d'Ava, près de Prom, l'emprunte sculptée du pied de Bouddha offre deux serpents an talon, et partout où l'on montrait le pied d'un dieu im* primé sur le roc, à Ceylan, en Egypte, en Italie, chez les Scythes, le dieu était un Sauveur, qu'il se nommât Bouddha, Persée ou Hercule ^
i Voyez note B.
3^ Mais le Vainqueur du serpent sera blessé au talon r ce même nonstre dont il écrasera la tête. La lettre ime de cette portion du protévangile s'est conservée ns le mythe d'Achille, qui a péri d'une blessure au ta- 1 qui était la seule partie vulnérable de son corps, s Hindous racontaient à peu près la même chose de ichna, et les Germains de Siegfried*. Les peuples anms avaient ainsi compris que la blessure faite par le [pent serait mortelle ; ce que le texte ne disait pas. Ils aient en outre conclu de cette prophétie même que le ^pas du Sauveur serait précédé de longues souffrances, le l'inimitié du serpent et de sa postérité se manifesteit par de cruelles persécutions, que le Juste par excelnce serait soumis aux méchants, qu'Hercule servirait lâche et tyrannique Eurysthée, et que Crichna n'échapirait qu'avec peine à toutes les embûches de Kamsa. Le rt de la vertu sur la terre devait alimenter constament la pensée traditionnelle du Messie souffrant et mis mort. Platon, par l'étude de la société humaine et du eur de l'homme, en vint à dire que le juste par excelace serait crucifié par ses compatriotes, et le saint de Chine, qui s'offre volontairement en sacrifice pour ses ères, expire sur le bois.
Mais le mythe de Sounahsépa nous avertit de ne pas Lpliquer par le vrai Messie tous les crucifiés des relions païennes, car ce supplice peut être simplement le rmbole des cruelles souffrances de l'humanité qui est ouée à la terre, au monde pendant tout le temps de sa e ici-bas.
< Les habitants da Sumatra sont fermement persuadés qu'il y a » personnes bétooah, sacrées, impassibles, invulnérables , et ils endent même quelquefois cette qualité jusqu'aux choses inanimées, te que les vaisseaux et les bateaux. (Marsden, Hist. de Sumatra, n, p. IlOsq.)
Au reste, le Sauveur ne pouvait être vaincu par le serpent , et il l'aurait été si, blessé mortellement par lui, il était descendu ou demeuré dans les enfers. Il fallait qa'O ressuscitât, ou que , comme Hercule, il montât de so& bûcher vers le ciel. Mais les Béch\ianas, ne pouvant admettre que le Sauveur connût la mort, l'ont &it déjoder tous les complots des méchants.
Disons un mot, en finissant, de la mère du Sauveur. Il semble que la femme qui seule serait devenue liéconde par un miracle, et qui donnerait aux hommes leor Libérateur, aurait dû recevoir d'un bout de la terre i l'autre un culte rival de celui de son fils. Et cependant il n'en est rien. Elle était une simple mortelle, et les nations païennes n'ont point songé à l'élever au rang (tes divinités. Alcmène n'est point introduite dans l'Olympe avec Hercule. La vierge mère de Crichna est à peine connue. 11 en est de même de celle de Bouddha, de toutes celles des saints de la Chine. Si Sémélé est retirée des enfers par Bacchus, qui la fait monter au ciel, c'est que Bacchus est un dieu suprême, et d'ailleurs elle n'a point, été adorée par la nation grecque. On a bien découvert une inscription des Druides en l'honneur d'une Vierge qui deviendra mère (Virgini pariturœ), mais cette Vierfie était sans doute quelque déesse cosmique, et non une mortelle. Le peuple Primitif et la haute Antiquité n'ont donc point attribué à la Femme l'œuvre et la gloire de son Fils, et la Vulgate, en écrivant ipsa au lieu d'tpw*, s'est écartée non-seulement de la lettre du texte hébreu et de la traduction des Septante, mais de la tradition orale du monde Primitif.
* Au reste, Terreur est trop manifeste pour être niée par pe^ sonne. M. Nicolas est le premier à la reconnaître : « Le ipsaoohM^ est appliqué par tous les docteurs juifs et chrétiens à «eman et Don» mulierem. * {Études sur le Christian»^ t. ii, p. 110, 2<i« édit.)
Nous venous de donner le signalement des messies d'après le portrait qu'avait tracé d'eux le protévangile. Mais on sait assez avec quelle liberté l'Antiquité usait des traditions primitives, pour ne pas être surpris de retrouver des mythes messianiques dans la vie d'hommes ou de dieux qui ne sont point réellement des messies.
Tantôt, en effet, l'Antiquité avait cru reconnaître des types du Sauveur dans des rois, des héros, des sages qui avaient fait des œuvres analogues aux siennes; ils sont ainsi devenus ses précurseurs ou ses imitateurs, et les mythes protévangéliques ont fini par s'entremêler à leur histoire, qu'ils ont plus ou moins altérée ; tels Lao-tseu et Confucius ; tel Bouddha ou Fo ; tel Thésée ; tels Wladimir et Théodoric. Je ne parle pas de certains messies qui, comme Persée, ont été rabaissés par les révolutions des peuples au rang de simples rois d'une petite contrée.
Tantôt une nation, ne pouvant admettre par rationalisme, la possibilité du miracle et l'union de la Divinité avec l'humanité, a transporté les faits et les fables protévangéliques soit à son dieu suprême, soit à des dieux secondaires. Ainsi, en Egypte, c'est Osiris, c'est Horus qui combat contre le serpent, et non point un homme-Dieu, ni un dieu incamé, ni un héros divin. En Scandinavie, c'est Thor, fils de deux divinités. En Perse, c'est Mithras. Les Slaves non plus, à notre connaissance, n'ont aucun messie.
Mais ici s'ofirent à nous différentes classes de dieux sauveurs, qui ne sont issus du protévangile que par les sentiments de foi et d'espérance dont il a rempli le cœur de l'homme. Ce sont les dieux médecins, les dieux médiateurs et les dieux intercesseurs.
Les premiers, tels qu'Esculape, réparent bien, comme le Vainqueur du serpent, le mal que le péché a fait à
rbomme ; mais ils combattent le mal et la mort dans le corps seulement et par des remèdes, au lieu de le poiursuivre les armes à la main dans Tunlvers entier.
Le médiateur, tel que Milhras ou Âgni, est bien ansâ l'ami et le sauveur des hommes ; mais il ne combat p« pour eux ici-bas ; il vît entre la terre et les cieux, pov entretenir de continuelles et bienveillantes relations eitre les dieux et les mortels.
La divinité, enfin, qui intercède, vit dans les cieoXt d'où elle protège l'homme pécheur contre la justice, h colère de Dieu.
Le vrai Messie, Jésus-Christ, est notre intercesseur, notre médiateur, notre médecin, et nous n'aUons donc pas à rencontre de la nature intime des choses en gro» pant, comme nous le disons ici, ces classes de dieux antour des messies.
Nous passerons rapidement en revue : les messies anticipés ; les dieux sauveurs ; les héros protévangéliques; les messies et sauveurs futurs.
IL Messies anticipés.
Le plus célèbre de tous est Hercule , fils de Zeus et d'Alcmène, soumis à Eurysthée ou au méchant qui lepa^ sécute, vainqueur du serpent dès son berceau et de l'hydre de Lerne, destructeur de tous les monstres ou de tous les maux qui ont affligé l'humanité depuis le Paradis aux temps historiques de la Grèce, ravissant dans le» enfers à la Mort sa proie , mourant sur le bûcher (h monde et montant au ciel vers son père.
lolaus , l'ami d'Hercule et le compagnon de ses travaux, est très-probablement soit un dieu sauveur, soit un messie des Phéniciens. Leurs colonies auront peuple
Tbespîes en Béotîe, la Sicile et la Sardaigne, où lolaus recevait des honneurs divins.
L'Hercule des Babyloniens, et sans doute aussi des As- Bfyriens et des Syriens, est Sandan qui, de même que le Us d'Âlcmène, dompte des monstres et meurt sur un bûcher. Mais on ne connaît ni son père ni sa mère, et Ton ue sait s'il est un dieu ou un demi-dieu. Cependant à Tarse il passait pour fils d'Hercule et petit-fils d'Amphitryon ; ce qui permet de conjecturer que, pour les peuples de l'Euphrate, il était un homme-dieu comme Dercule pour les Grecs.
En Arménie, le culte de l'Hercule g^rec s'était confondu avec celui de Wahagen , qui , d'après des chants antiques, était issu du feu et avait vaincu les dragons ^
Hercule a passé sa vie faisant la guerre au mal. Mars, dieu suprême et solaire des Sabins, a précisément la même fonction. Il n'est donc pas surprenant que Varron ait donné à Mars le nom de Vautre Hercule, ni que les Saliens fussent aussi bien les prêtres d'Hercule que de Mars. Les Chaldéens appelaient pareillement Hercule l'astre que tous les autres peuples nomment Mars *. Cependant Mars n'est point un messie ; il n'a point pour mère une mortelle, il ne terrasse point un serpent. Mais ce dieu de la guerre et du salut nous explique comment an Mexique le dieu des combats, le dieu suprême, était |)eut-étre, danà l'origine, un personnage protévangélique.
Mexitli est né d'une veuve par un miracle, et il sort, tout armé, de son flanc pour exterminer les parents de Ba mère, qui allaient la mettre à mort. Sa statue le re-
* Mo8. Choren., i, 30; li, 7, H, i3, d*après Stuhr, que je sois ^€dmt ici à copier.
• Macr. S(Uwm,y m, 12.
présentait la main droite appuyée sur une couleuvre ondoyante qui lui servait de b«1ton ou de massue, le corps entouré d'énormes serpents , et assis sur un siège aux (juatrc angles duquel se voyait une tête du même ani- ;i)al. Mais, par une monstrueuse aberration de Tesprit liumain, Thomme-dieu qui, dans son amour pour les n)orlels, lutte, combat pendant sa vie entière contre le mai, s*est transformé en un dieu féroce des batailles. Son surnom est le dieu de Vépouvante, Tetzauhtéotl. C'était par myriades qu'on lui offrait des victimes humaines, et ces torrents de sang étaient versés non point pour apaiser sa colère et dans une pensée d'expiation, mais uniquement pour le glorifier, pour le réjouir. Les Mexicains avaient donc fait de la cité du Messie une cité de Satan, de l'Église une boucherie, du peuple des fidèles une armée de bourreaux. Une telle dépravation de la nature humaine nous semblerait peut-être inexplicable, si l'histoire des nations chrétiennes , et plus spécialement des nations catholiques, ne nous conduisait pas au pied d'innombrables bûchers que dressaient les adorateurs , non d'un dieu des combats , mais d'un Dieu crocifié.
Nous croyons reconnaître Mexitli ou le grand dieuTetzcatlipoca dans une peinture hiéroglyphique fort rema^ quable, où figure une divinité dont l'amphisbène orne le nez énorme, et qui tient à la main une bourse d'encens, comme le fait le dieu de la guerre. Sur son dos est on vase brisé d'où sort un serpent : c'est ainsi que tous les maux sont sortis de la boite ouverte de Pandore. Devant le dieu est un autre serpent saignant et mis en pièces: voilà le péché vaincu par le Messie. Un troisième se^ peut, également coupé en morceaux, est renfermé dans une caisse pleine d'eau, qu'il infecte sans doute de son sang et de son venin, et de laquelle s'élève une plante,
symbole de tout le rè^e végétal qui , depuis la chute, tire sa subsistance d'éléments viciés. Les autres figures du tableau sont plus obscures. A droite est un homme placé dans un pot ; à gauche une femme ornée de fleurs, qui est vraisemblablement la voluptueuse Tlamezquimilli. Sur la même page se voient des agaves, qui rendent du sang lorsqu'on les coupe.
Le mythe suivant, qui appartient à l'Afrique australe et à la race caffre, reproduit sous des traits moins grossiers, moins repoussants que ne le fait celui de Mexitli, limage protévangélique du Messie triomphant du mal. Les Béchuanas racontent qu'un monstre d'une grandeur démesurée (symbole du Déluge) avait englouti tous les hommes, sauf une femme qui conçut (par un miracle) et mit au monde un fils. Elle le nomma le Devin ^ Litaolané. Il attaqua le monstre, qui l'engloutit vivant. L'enfant de la femme, armé de son couteau, lui déchire les entrailles, et pratique une ouverture par laquelle toutes les nations de la terre sortent avec lui du ventre de Kammapa. Mais les hommes, délivrés de la mort, tendent des embûches à leur libérateur, qui les évite et sourit à leurs gestes menaçants ^
De l'Afrique passons dans la terre du panthéisme, l'Inde, où nous attendent des dieux-hommes.
Incarnation de Vichnou et fils d'une mortelle (Déwaki, ia Divine) y Crichna, qui est persécuté dès son enfance, étouffe dans son berceau un serpent, terrasse Vhydre du temps aux mille têtes, Calianaga, descend aux enfers pour délivrer les morts, sur la terre fait périr les tyrans «t régner la justice, meurt enfin, blessé au talon d'une flèche, et s'élève vers la montagne des dieux avec des milliers d'âmes qu'il a délivrées de la puissance des mau- ^s génies.
* Cazalis, Langue Séchuana, p. 97 sq. Voyez note C.
Crichna est la grande manifestation de Tichnou. La doctrine qu'il expose dans le Bhagavad-Gîta est le complet épanouissement de celles qui étaient contenues en germes dans les Védas. Avant Crichna , Vichnou s'était déjà identifié avec son peuple en sortant du sein de femmes mortelles sous le nom de Rama et sous celui de Parasou-Rama ; mais ces deux incarnations pâlissent devant celle de Crichna.
Yichnou-Bouddha est une incarnation du Conservateur et sauveur du monde (Vichnou) en la forme spéciale dn Verbe ou de réternelle Sagesse (Bouddha). Aussi, la vierge qui a mis au monde Bouddha, est-elle la Grande^Main (Maha Maia) , et cette Maia est la même que celle qm, dans la mythologie grecque, a eu de Jupiter, Hermès ou la Sagesse divine. Mais le Bouddha historique, celui qui a fondé la religion à laquelle il a donné son nom , était un simple homme, qui est mort vers Tan 544 avant J.-C., et rimmense extension de sa doctrine Ta fait passer pour le Messie dont l'humanité entière attendait la venue. On l'a donc divinisé, et son histoire s'est enrichie des antiques mythes du prolévangile et de l'éternelle Sagesse. Tandis que Vichnou-Bouddha est le dieu incarné d'une religion éminemment panthéiste, qui sanctifie les passions et leur livre l'âme humaine, le Bouddha qu'adore toute l'Asie Ultérieure, homme déifié, enseigne au contraire à ses frères à s'élever d'un monde de péché, parla puissance de la volonté, vers une sainteté divine.
Le Bouddha de Siam, Sommona-Codom, est né d'une vierge fécondée par le soleil, et telle est aussi la naissance du Bouddha japonais, Sotoktais. Le premier lutta contre Thévétat, qu'il précipita vivant dans les enfers, le second contre Moria, qu'il fit disparaître dans un orage.
Bouddha est devenu pour ses adorateurs le principali
l'unique objet de leur culte; il a perdu pour eux sa nature humaine, et a pris la place du dieu suprême. Le messie anticipé s'est assis partout, comme Dieu, dans les temples des théothées^ Au Thibet, il se nomme Samtché-Mitchéba, ou YÉternel toul-puissant.
Mais le bouddhisme ne s'est pas arrêté là ; au quatorzième siècle il a produit, dans le Thibet , le lamanisme, qui prétend que l'esprit du fondateur de la religion anime chaque Dalaï-Lama, et qu'à la mort de l'un d'eux il passe immédiatement dans le corps de son successeur. Cette transhumanation suppose le panthéisme , la métempsycose , la doctrine bouddhiste de la communication de l'Esprit divin aux fidèles, et le besoin que notre nature chamelle éprouve de voir Dieu *. Mais le Dalaï- Lama de Lhassa n'est pas le seul pontife bouddhiste qui se croit dieu, et le protévangile a donc abouti, dans l'Asie Ultérieure et hors de la pure lumière de l'Évangile, à tous ces bouddhas vivants ou chabérons, qu'on adore dans les diverses contrées de l'Asie Centrale.