III. Dieux sauveurs
Il ne peut être ici question des dieux qui ont reçu le surnom de sauveurs pour avoir délivré leurs peuples, dans les temps historiques, soit de quelque grand fléau, soit d'une invasion étrangère. Nous ne parlerons même pas des victoires que les dieux ont remportées dans le
* Comp. ce que saint Paul dit de l'Antéchrist, 2 Thess. ii.
t De même que, dans l'histoire de la terre, le singe a précédé et comme annoncé l'homme, ainsi, dans l'histoire de l'humanité, Bouddha a précédé et comme annoncé Jésus-Christ, dont il est la caricature anticipée, et les phases du développement de l'Église bouddhiste, mieux connues, jetteront quelque lumière sur celles de TÉ^liBe chréti^e.
78 LE PROTÊVANGILE.
ciel sur leurs ennemis : Zeus sur les Titans, Indra sur les Âsouras, Bélus sur les Géants, Thor sur les lotnes, Nia- Ta, Neith, Âthéné, Dourga sur les puissances mal&isantes qui bouleversaient la nature. Nous n'avons à nous occuper ici que des dieux qui ont combattu sur la terre un serpent, et à qui Ton a attribué la gloire qui appartenait de droit aux seuls messies.
Le mythe s'offre à nous sous sa forme la plus pure sur les bords de rOrénoque. Là, d'après Gumilla, les Salii» ont pour dieu suprême Puru, qui a fait tout ce qu'il y a de bon, et s'il n'est pas venu lui-même sur la terre ddivrer les hommes de la puissance du mal , il leur a envoyé du ciel son Fils pour tuer un serpent horrible, qm détruisait et dévorait les peuples de l'Orénoque. Le fib du dieu vainquit effectivement ce serpent et le tua, an grand contentement de toutes les nations, et alors Para dit au démon : c Ya-t-en à l'enfer, maudit, tu ne rentre- « ras jamais plus dans ma maison '. >
Dans l'Ancien monde, nous avons à citer :
Le combat du dieu japonais du vent contre un dragon, qui symbolise les fléaux de la nature plutôt que le mal moral ;
Celui d'Apollon ou le soleil contre le serpent Python, ou contre les miasmes des temps postdiluvîens ' ;
^ Les Salivas, qui ont pour mortels ennemis les îndomptablei Caraïbes, ont ajoaté par une ingénieuse fiction : « Leur joie fiit de courte durée ; dès que le serpent commença à pourrir, U se tarM dans ses entrailles des vers horribles, de chacun desquels naqoit un Caraïbe avec sa femme ; et comme le serpent avait été ennani de toutes les nations de l'Orénoque, les Caraïbes, qui sont ses filit sont courageux, cruels et inhumains. •
* Manabosho a fait périr non un serpent, mus on monstmeoz mammouth ou un grand nombre de monstres de diverses formes. Ce dernier trait se reproduit assez généralement dans les mjrtlio-
Hs
Celui de Zeus par rintermédiaire de Ménéstrale contre le dragon de Thespies ;
La guerre d'Osiris et d'Horus contre Typhon angui- (orme;
Celle d'Ormuzd et de Mithras contre Ahriman , la Grande Couleuvre.
Le combat du bien et du mal, dans le mythe d'Hercule, dure jusqu'à la fin du monde que consumera le grand incendie. En Egypte, Horus a bien triomphé de Typhon (lors de la restauration de la terre après le Déloge), mais il ne Ta pas détruit entièrement, et lui a enlevé seulement sa force et sa puissance ; ou, d'après un autre mythe, Isis, à qui son fils Horus avait livré Typhon captif, ne le tua pas, mais le délia et le relâcha *. Pouvaiton exprimer plus clairement la pensée que le sauveur (Horus) écrasera (les Égyptiens disaient : a déjà écrasé) la tête du serpent sans l'anéantir, ou que la terre (Isis) délivrée (par le Déluge) de Tempire du mal, l'avait vu se répandre de nouveau sur sa surface avec son ancienne force (après le cataclysme et dans l'économie actuelle de la nature)? Dans la religion réformée de Zoroastre, nonseulement Ormuzd n'a point encore terrassé Ahriman , mais la puissance de ce dernier croît avec les siècles ; il régnera même pendant les trois derniers mille ans du présent monde, et ce n'est qu'au temps de l'incendie final qu'il sera détruit. Les Scandinaves, au contraire,
logies des Peaux Ronges : suivant eux la terre fut, après le Déluge et pendant des milliers d'années , habitée et gouvernée par des animaux gigantesques, des esprits, des génies, des démons, dont les guerres continuelles remplirent le monde de meurtres et d'horreurs, et que des dieux ont plus tard fait périr. (Schoolcraft, t. i, p. 18.) Ces fiibles s'expliquent par les os immenses qui gisent en plusieurs contrées de l'Amérique-Nord près de la surface du soL, > Pintarque, de Iside^ 19, 55.
croyaient que les Ases avaient enchaîné Lokî pour toute la durée de la présente humanité ; et comme le mal se prend d'ordinaire dans ses propres filets, les chaînes de Loki étaient censées faites des intestins d'un de ses fils qu'avait mis en pièces son frère.
Si à la guerre du bien, contre le mal nous substituons la guérison du mal par le bien, nous aurons, au lieu de dieux sauveurs, des dieux médecins.
Imouteph, celui qui apporte la science^ et tout spécialement celle de la médecine , est le Thoth de Mempbis, c'est-à-dire la Sagesse, le Verbe de Dieu travaillant sans cesse à la guérison de la nature et de l'humanité. Hais ce Verbe ne s'est pas fait chair, il n'est pas né de la femme.
Âsclépius=Esculape est l'Imouteph des Grecs. Son père est Apollon , qui semble être ici comme Phtha le dieu cosmogonique de la lumière. Mais il a pour mère, conune le sauveur protévangélique, une mortelle, et 3 est mort et ressuscité *•
Manabosho, dieu vivant sur la terre chez les Algonquins, qui sont ses frères, a fondé, après le Déluge, la religion de la médecine, qui est devenue la consolation et l'espérance de Thonume.
Les autres dieux médecins ne sont, à notre connaissance, que de simples pei^onnifications de la plus utile des sciences, sans élément traditionnel.
* Le mythe d'Asclépius m'est fort obscur. La mère de ce dieu, Coronis, la corneille, me semble se rattacher au Déluge, et il k pourrait bien que sa mort et sa résurrection fussent un mythe dflovien comme celui d'0siri8=Attes, ou celui de Lonko, et non vb mythe protévangélique.
thras c apporte aux provinces de l'Iran la santé avec rtilité et la victoire. » Mais il le fait comme média-
et non comme médecin. 11 est bien armé d'une ue, ainsi qu'Hercule, pour terrasser le serpent;
il n'a point une femme pour mère. 11 est bien dieu re et sauveur comme Apollon et Horus, mais ils ne pas, comme lui, placés entre deux rivaux, Ormuzd iriman, qui sont dans les temps présents à peu près lie force. De plus, il est, comme Thoth ou le Verbe, essager qui transmet aux mortels la parole ou les es de Dieu, t Créé pour être le médiateur de la ;, armé de sa massue d'or, d'un arc, d'un poignard, e lance (qui sont les symboles des rayons du soleil), ircourant sans cesse la terre et les cieux , il a mille les et dix mille yeux pour protéger l'homme pur, lourgs, les villes et les provinces contre Ahriman et lews qu'il remplit d'effroi. > Ce n'est point là sans e un homme-dieu protévangélique ; mais il me pabrt douteux que, sans les révélations primitives, l'eshumain fût parvenu à se tracer une image aussi préet aussi complète d'un dieu médiateur, influence de la tradition est plus sensible dans le le védique d'Agni , le médiateur des Ariens de l'Indans le Rig-Véda. Agni est proprement le feu du sa- ;e ; mais la divinité est dans ce feu, et Agni est l'Emuel du paganisme. « Il est l'immortel parmi les mor- , leur hôte, leur compagnon, leur ami chéri, leur ni qui vient s'asseoir à leurs foyers, et sur qui ils ent leur espoir comme sur un père. > On dirait sans :e que ce dieu meurt quand le feu s'éteint, et aussi lonne-t-on parfois le nom de mortel. Mais il est tou- 'S là ; il n'a fait que c cacher sa forme auguste dans T. u. V
l'asile de Varani, d'où les prêtres vont le tirer par le moyen de la Force. > 11 y a t voilé ses splendeurs. » c Immortel à travers les âges humains , il naît nuit et jour, toujours jeune, toujours en mouvement ^> Quelles sont les dignités et les fonctions de ce c dieu fortuné qui vit parmi les mortels ?» « Il est leur protecteur, leur maître, leur roi ; placé dans sa demeure humaine, il est au milieu des sacrifices comme un monarque désirable et chéri*. > Il est ensuite < le dieu prêtre et pontife, le sacrificateur digne lui-même de sacrifices, le plus grand des Angiras. » C'est par lui que « l'ofirande pure qu'il en* veloppe de toute part, s'élève jusqu'aux dieux » sur la fumée du foyer sacré qui monte de la terre vers le ciel*. Il est ainsi le hérault des mortels, qui va c éveiller les dieux avides » de leurs ofirandes *. Mais il ne redescend pas d'auprès des dieux sans apporter ici-bas leurs bénédictions et leurs volontés. « Tu te places, lui dit Yamac déva, entre la race humaine et la race céleste... ser- « vaut d'intermédiaire entre vous autres dieux, et les « mortels qui vous honorent. » Cependant ce médiateur a grandi peu à peu dans l'esprit des Ariens. Il est « la cuirasse de ses serviteurs, la source du bonheur ; il les rend invulnérables, il les aime d'un amour de nourrisson * » Il est « la vie » des hommes ®. « Si tu deviens mortel, lui dit un autre poëte, fais que je sois immorteP.» Il est « plus grand que le ciel, et l'univers le reconnaît
* L. Il, lect. I, hymne 6; lect. ii, hymne 5, 8, 13. « L. II; lect. l.hymn. 7.
5 L. I; lect. II, h. 12. L. II; lect. i, h. 7.
* L. I; lect. I, h. 12.
» L. II; lect. I, h. 7 ; lect. ii, h. 9 et 12. « T. IV, p. 165.
)Our maître ' ; il surpasse même tous les dieux par sa :randeur * ; il est un ami et un soutien pour tous les très, même pour tous les dieux' ; il est le dieu univerel,* le dieu des dieux," le père de tous les êtres®. » En m mot, il devient le dieu Brahma de la seconde relig^ion les Ariens.
Cependant cet Immortel parmi les mortels, qui, par sa ivinité, s'est comme perdu dans Brahma , a , par son xistence terrestre, pris naissance parmi les hommes ; il 'est incamé en la personne d'un « enfant de Manou. » Après qu'il eut pris cette forme humaine pour le bien e l'humanité, les dieux le donnèrent pour chef à Xaoucha, > et f on le vit sous la figure d'un prêtre, or âge parmi les sages, offrir des sacrifices aux dieux ^ > 'oilà donc un dieu médiateur qui se fait homme ; mais n ne raconte de son existence terrestre aucun fait imortant, rien en particulier qui ait trait au prolévangihî.
Agni, l'ami des hommes, leur roi, leur prophète, leur ie , est aussi leur sacrificateur, c'est-ri-dire leur inleresseur. Cette pensée, si profonde et si consolante, d*un aédiateur qui prie pour les hommes, et qui délourne, par on amour, de dessus leurs têtes les foudres vengeresses lu Dieu trois fois saint, est d'ailleurs a peine indiquée lans le mythe védique d'Agni. Elle ne l'est pas du tout ians celui du Mithras perse, et, si je ne me trompe, on ne la
» L. I;lect. IV, h. 13.
« L. I;lect. V, h. 7.
* L. II; lect. I, h. 7.
B L. I;lect. VI, h. 13 et 14.
•T.ii, p. 119.
' L. I ; lect. n, h. 12 ; lect. v, h. 15.
trouve clairement exprimée, et formulée en une cérémonie religieuse, qu*à Hiérapolis. Là, la Bonne Déesse des Syriens, Dercéio=Vênus, priait Jupiter de ne pas descendre vers le lac diluvien, dont il ferait périr tous les habitants par sa seule présence. Mais cette intercession de la Nature riante et aimable , d'une déesse , d'une femme jeune et puissante auprès de TÉtemel en faveur de rhonune pécheur, a tant de charmes pour Timaginati(m, tant d'attraits pour le cœur, qu'elle n'était certainement point propre à la seule religion syrienne. On doit la supposer partout où l'on voit une Bonne Déesse à côté d'un théothée. Nous supposons même que chez les Phrygiens, dont la grande divinité était Cybèle, la médiatrice avait (Vlipsé et fait disparaître le dieu saint.
H est inutile de dire que c'est uniquement comme déesse de la nature que Dercéto s'interpose entre l'homme et Dieu, et qu'elle ne tient par aucun lien i la femme qui doit enfanter le Vainqueur du serpent. Cependant l'Église romaine, qui avait emprunté au paganisme, en le transformant complètement, le culte d'isis et d*Hor us enfant, attribua à Marie =lsîs la fonction de Dercéto, et fit de la sainte Vierge la grande médiatrice qui présente à son Fils les prières des fidèles, et qui intercède elle-même auprès de lui pour eux. C'était introduire dans la religion chrétienne tout ce que les religions de l'Antiquité possédaient de plus délicat, de plus séduisant ; c'était parler le doux langage des sentiments naturels les plus tendres au cœur naturel de l'homme; c'était offrir pour guide, aux âmes qui aspirent aux joies des cieux, Marie au lieu de Jean-Baptiste, la Viergemère pleine de grâces et d'amour au lieu du rude prophète du désert. Mais ce christianisme est-il encore celui de saint Paul ? et l'Église avait-elle réellement le droit de modifier aussi profondément la révélation du Christ?
fous ne le pensons pas. Quel que soit d'ailleurs le jugelent qu'on porte sur ce point , au moins ne doit-on pas 3nter de justifier le culte de Marie par les traditions •rotévangéliques, car il ne s'y rattache en aucune lanière.