‹ Le peuple souverain histoire populaire de la révolution de 1848, écrite sous le feu des barricadesChapitre 6 sur 47 · A TOUS LES CITOYENS · texte numérisé non relu

A TOUS LES CITOYENS

• Une grande et solennelle manifestation devait avoir lieu » aujourd’hui en faveur du droit de réunion contesté par le » gouvernement. Toutes les -mesures avaient été prises pour » assurer l'ordre et prévenir toute espèce de trouble. Le gon- » vernement était instruit depuis plusieurs jours de ces ine- » sures, et savait quelle serait la forme de cette protestation. Il » n’ignorait pas que les députés se rendraient en corps au lieu » Ju banquet, accompagnés d’un grand nombre de citoyens » et de gardes nationaux sans armes. Il avait annoncé l’inten- » tion de n’apporter aucun obstacle à cette démonstration tant » que l’ordre ne serait pas troublé, et de se borner à constater » par un procès-verbal ce qu’il regarde comme une contra- » vention et ce que l’Opposition regarde comme l’cxerciced’tm » droit. Tout à coup, en prenant pour prétexte une publica- » tion dont le seul but était de prévenir les désordres qui au- » raient pu naître d’une grande affluence de citoyens, le gou

• vernement a fait connaître sa résolution d’empêcher par la » force tout rassemblement sur la voie publique , et d inter- » dire, soit à la population, soit aux gardes nationaux, toute « participation à la manifestation projetée. Cette tardive réso- » lution du gouvernement ne permettait plus à l'opposition de

• changer le caractère de la démonstration. Elle se trouvait » donc placée dans l’alternative ou de provoquer une collision » entre les citoyens et la force publique , ou de renoncer à la

• protestation légale et pacifique quelle avait résolue.

» Dans cette situation, les membres de l’Opposition, péril sonnellement protégés par leur qualité de député, ne pou- » vaient pas e\|>oser volontairement les citoyens aux consé- » quences d’une lutte aussi funeste h l’ordre qu’à la liberté. » L’Opposition a donc pensé quelle devait s’abstenir et laisser » au gouvernement toute la responsabilité de ses mesures. » Elle engage tou6 les bons citoyens à suivre son exemple.

» En ajournant ainsi l’exercice d’un droit, l'Opposition » prend envers le pays l’engagement de faire prévaloir ce droit » par toutes les voies constitutionnelles. Elle ne manquera pas » à ce devoir; elle poursuivra avec persévérance et avec plus » d’énergie que jamais la lutte quelle a entreprise contre une . » politique corruptrice, violente et anti-nationale.

» En ne se rendant pas au banquet, l’Opposition accomplit » un grand acte de modération et d’humanité. Elle sait qu’il » lui reste à accomplir un grand acte de fermeté et de justice.»

« En conséquence de la résolution prise par l’Opposition, un » acte d’accusation contre le ministère sera immédiatement » proposé par un grand nombre de députés parmi lesquels » MM. Odilon Barrot, Duvergier de Ilauranne, de Malleville, » d’Aragon, Abatucci, Beaumont (Somme), Georges de La- » fayette, Boissel, Garnier-Pagès, Carnot, Chambolie, Drouyn » de l’Huys, Ferdinand de Lasteyrie, Havin, cl£Gourtais,\ T avin, jiGarnon, Marquis, Jouvencel , Taillandier, Bureaux de » Puzy, Luneau, Saint-Albin, Cambacérès, Moreau (Seine), • » Berger, Marie, Bcthinont, de Thiars, Dupont (de l’Eure), etc. »

Le cadre dans lequel nous avons cru devoir nous renfermer ne nous permet de donner qu’un récit sommaire de cette journée du 22. Nos lecteurs se figureront facilet • ment combien d’autres faits déplorables en ont marqué le cours.

Dès dix heures du matin, les abords de la Chambre des Députés, le pont et la place de la Concorde, la rue Royale et la place de la Madeleine s’encombraient d’une foule grossissant de moment en moment; les élèves des écoles

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se présentent à la chambre; ils trouvent les troupes qui les couchent en joue; ils découvrent leurs poitrines et disent : a Tuez-nous ! ! ! » Les fusils se relèvent, et ils passent.

Les gardes municipaux, vers midi , balayèrent la foule amassée sur le pont de la Concorde; les dragons descendirent au grand galop la contr’allée des Champs-Élysées ; 4

des sifflets, des huées, accueillirent la garde municipale; un cabriolet dans lequel étaient deux dames fut arrêté , les dames descendirent et le cabriolet fut renversé. Alors des cavaliers se détachèrent, les dragons firent plusieurs charges sans dégainer, — les municipaux chargèrent. On . releva sur le pavé une dame fort âgée qui avait été tuée sur le coup. Un ouvrier atteint d’un coup de sabre fut transporté au cafédes Ambassadeurs, aux Champs-Élysées.

Devant l'hôtel du Ministère des Affaires étrangères, un homme, signalé à tort ou à raison comme un agent de la police secrète, fut poursuivi de huées et de coups de pierres sur le boulevart.

Des gardes municipaux à cheval firent une charge pour le dégager. Un homme reçut un coup de pied de cheval qui lui fit à la tête une large blessure. Devant le ministère avaient lieu des faits plus graves. Les portes en ayant été fermées, on essaya de les enfoncer avec des pinces et des bâtons. Des pierres jetées avec force brisèrent les vitres.

Des clameurs partaient de tous les côtés : « A bas l’homme de Gand ! A bas Guizot ! » criait-on dans la foule. Un garde municipal à cheval voulut sortir pour porter des ordres; il fut assailli à coups de pierres et forcé de rentrer aussitôt. Cependant, des forces imposantes étant arrivées, en qucl-

qucs minutes l’hôtel des Affaires étrangères fut défendu comme une forteresse. Une ligne de soldats, l’arme au pied, occupa lachausséedu boulevart. Le mur du jardin fut garni d’un cordon de troupes, et une escouade de gardes municipaux à cheval vint se ranger devant la porte. Aucune agression nouvelle n’eut lieu sur ce point.

En même temps presque toutes les boutiques se fermaient sur le boulevart. La foule, loin de diminuer, devenait de plus en plus compacte. A trois heures, une assez vive inquiétude y régnait. On s’entretenait avec anxiété de scènes tumultueuses qui venaient de se passer dans les Champs- Elysées. En effet, vers deux heures et demie, une centaine d’hommes en blouse s’étaient rassemblés dans l’une des allées des Champs-Elysées, prés du Cours-la-Reine. Us n’avaient point d’armes. Ils construisirent, avec des bancs et des chaises, deux barricades. Cette scène avait eu lieu pourtant h cent mètres à peine du détachement de cavalerie rangé devant le pont de la Concorde. Ils allèrent ensuite entourer un poste de six hommes qui se trouve en face du Panorama de la bataille d’Iîylau. Les soldats, brusquement attaqués, n’eurent que le temps dese réfugier dans le poste, dont ils fermèrent la grille. Un ouvrier passa pardessus celte grille, monta audacieusement le long du mur et se promena sur le toit. D’autres suivirent la même voie et pénétrèrent par l’une des fenêtres du corps de garde. Soit que les soldats n’aient pas eu le temps de faire usage de leurs armes, soit qu’ils ne voulussent pas recouriràcette cruelle extrémité, le poste fut occupé par les hommes du peuple, qui essayèrent d’y mettre le feu.

Une scène horrible avait eu lieu, vers une heure et

demie sur la place de la Bastille. Un homme, ayant été désigné comme étant un sergent -de- ville déguisé, il fut frappé à coups de bùton, et reçut un coup de couteau dans le côté; cette scène se passait à une assez faible distance du corps-de-garde des municipaux, qui ne sont intervenus que quand le malheureux a été abandonné gisant sur le pavé ; il a été relevé et conduit au poste.

A partir de trois heures, on fit de nombreux essais de barricades dans les rues de Rivoli et Saint-Honoré et dans les rues adjacentes. D’abord on renversa un omnibus rue de Rivoli, presque en face du Ministère des Finances. Bientôt une ligne de pavés fut soulevée; on arrêta une ou deux petites voitures dont on fit descendre les locataires, et l’on s’apprêtait à les renverser, lorsqu’une charge de cavalerie vint dégager la barricade. En peu d’instants l’omnibus fut relevé, et les soldats rétablirent le pavé; mais, dans le même moment, rue Saint-Honoré, à la hauteur de la rue d’Alger, près de la rue du Marché- Saint-Honoré, et sur quelques autres points assez rapprochés, d’autres barricades, construites par le même procédé, étaient détruites avec la même facilité. On remarquait, du reste, une sorte de courtoisie de la part des individus qui présidaient à ces opérations , dans la forme des invitations qu’ils adressaient aux personnes qu’il s’agissait de déposséder de leurs véhicules; c’étaient, le plus souvent, desenfants dedouze à quinze ans qui renversaient les voitures et déplaçaient les pavés à l’aide de barres de fer qu’ils s’étaient procurées dans le voisinage.

Dans la rue Basse- du-Rempart, on a recueilli un fait assez curieux. Un peloton de gardes municipaux à cheval

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s’étant engagé dans cette rue, y avait fait une charge et l’avait fait évacuer; mais à mesure que les municipaux chassaient les groupes devant eux, de nouveaux groupes descendaient par les escaliers qui conduisent du boulevard dans la rue Basse, et les groupes se reformaient, puis se dissipaient dès que la troupe revenait sur eux, pour reparaître aussitôt. On ne comprend pas le but dépareilles violences, tout-à-fait inexplicables dans une rue située au-dessous du sol, et par conséquent inoffensive.

Jusque vers deux heures, les boutiques étaient restées ouvertes au Palais-Royal et dans les quartiers environnants; mais h ce moment un rassemblement de deux ou trois cents individus s’est dirigé, par la rue Saint-Honoré et la rue Vivienne, vers la place de la Bourse, en chantant la Marseillaise et l’air des Girondins. Une voiture de bois était en déchargement vis-à-vis de la porte d’un boulanger; un grand nombre d’hommes se sont emparés de bûches qu’ils ont portées sur leurs épaules. A l’approche de fcette troupe, les sentinelles de la Bourse se sont repliées, mais aucune attaque n’a eu lieu contre le monument, et, avant d’arriver au boulevard la plupart des individus porteurs de bûches, les avaient jetées dans la rue. Cette troupe, dont l’apparition est restée sans effet sur les cours de la Bourse, s’est dirigée, par le boulevard, vers la place delà Bastille.

La nécessité de se procurer des armes fit forcer quelques magasins d’armuriers ; mais un pouvoir aussi ombrageux n’en permettait pas de dépôts bien considérables au commerce; quelques fusils et des lames de sabres seulement furent trouvés dans ces magasins.

Pendant ce temps où toute la population parisienne était en émoi, les députés satisfaits discutaient la proroga- * tion des privilèges de la Banque de Bordeaux, et ne voulaient rien entendre des cris de frayeur d’une ville d’un million d’habitants.

A la fin de la séance, l’Opposition tout entière, par

l’organe de M. Odilon-Barrot , déposa la proposition suisuivante sur le bureau du président >

« Nous proposons de mettre le ministère en accusation comme coupable :

1° D'avoir trahi au dehors l’honneur et les intérêts de la France;

2° D’avoir faussé les principes de la constitution, violé les garanties de la liberté, attenté aux droits des citoyens ;

3 U D’avoir, par une corruption systématique, tenté de substituer à la libre expression de l'opinion publique les calculs de l’intérêt privé, et pervertir ainsi le gouvernement représentatif ;

V D’avoir trafiqué, dans un intérêt ministériel, des fonctions publiques ainsi que de tous les attributs et privilèges du pouvoir;

5° D’avoir, dans le même intérêt, ruiné les finances de l'ÊLat, et compromis ainsi les forces et la grandeur nationales ;

0“ D’avoir violemment dépouillé les citoyens d’un droit inhérent à toute constitution libre, et dont l'exercice leur avait été garanti parla charte, par les lois, par les précédents;

7° D’avoir enfin, par une politique ouvertement contre-révolutionnaire, remis en question toutes les conquêtes de nos deux révolutions et jeté dans le pays une perturbation profonde. »

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