SCÈNE X LE PRINCE, THYRA
THYRA Désirez-vous des pailles ?...
LE PRINCE Ce que désire, c'est demeurer seul auprès de vous, m'étendre à vos pieds... tenez, sur ce coussin... comme votre chien, dans cette attitude qui me sera familière plus tard... Ne vous en allez pas... Restez, ma chérie. ,. Un coude sur vos genoux, en clignant un peu les yeux, je peux me croire encore dans les jardins de la villa d'Esté, ce jour où il faisait si chaud et où on nous a apporté des bols de tamarin glacé... Gomme vous avez l'air réfléchie, aujourd'hui, ma tendresse ! Moi, je suis stupide de bonheur... Vous voyez, tout le monde le constate, et particulièrement aujourd'hui.
THYRA
Pourquoi particulièrement aujourd'hui?
LE PRINCE Parce que j'ai visité des magasins pour notre instal-
lation future. J'ai été voir de vieilles choses, de vieilles choses asiatiques dont je vous ferai la surprise, vous verrez 1 Je crois que votre chambre à coucher vous plaira. Il y a une équipe d'ouvriers en ce moment-ci dans la vieille demeure de famille à Rome. A ce propos, ma tendresse, j'ai reçu encore un abattage du cardinal. J'ai oublié de vous apporter la lettre. C'est à mourir de rire! Décidément, nous nous marierons sans la bénédiction du pape. Il faudra vous en passer.
TIIYRA
Il Y a beaucoup d'obstacles à notre mariage, beaucoup... Ce breuvage est trop tiède... Voulez-vous de la glace ?
LE PRINCE, riant.
Non, merci. Soufflez dessus, voulez-vous? (// lui tend la tasse, elle soiifjle.) Vous êtes jolie ainsi. Avezvous bien travaillé hier et aujourd'hui? Je croyais vous trouver en séance.
TIIYIW Non, j'ai renvoyé le modèle. Ça ne marchait pas bien. Je pensais à autre chose.
LE PRINCE
Eh bien, moi de même, moi qui ne travaille pas, moi, le fieffé paresseux, l'acte de manger, aujourd'hui, de parler, a été tellement oiseux que je crois bien que je n'ai pu m'y résoudre... J'étais heureux à ce déjeuner, j'étais heureux à cette exposition, mais je pensais à toute autre chosf... Je me sentais ici... Con-
naissez-vous, Thyra, ce plaisir du passe, ce plaisir de tout exhumer ?... Ce sera si agréable dans quelques mois, quand nous serons tout seuls, de retrouver les roses roses que vous cueilliez au jardin Aldobradini... de revoir votre figure éclairée par en dessous, vous savez, par le reflet du soleil quand vous restiez appuyée le bras haut à une colonne... Je me souviens de tout. Quand vous penchiez votre figure sur la tasse pour la souffler, il y a une seconde, je retrouvais le dessin de votre figure dans une vasque se détachant sur la cime des cyprès, et...
THYRA, l'interrompt.
Mon ami, il faut que je vous annonce une pénible nouvelle, une décision qui va vous causer beaucoup de peine !
LE PRINCE
Mais vous avez un air inquiétant, ma parole î
THYRA, elle se love.
Et voilà que pour vous dire ces choses, je me sens d'une faiblesse... d'une faiblesse...
n la soutient.
LE PRINCE, inquiet.
Mon pauvre petit ! mais votre chagrin est mon chagrin. Parlez... parlez...
THYRA
(Elle se rassied.) Mon ami, je vais vous dire cela
très doucement. . . Vous ne vous mettrez pas en colère. . . Vous allez tâcher de vous émouvoir le moins possible, et, bien que je vous le dise du bout des dents, vous comprendrez que je parle du fond de lame... que tout ce que je vous dis est réfléchi et ressemble à la vérité comme... la vérité à elle-même.
Klle lui prend la main et joue avec lo gnul.
LE PRINCE Mais voilà déjà un début que vous n'improvisez pas!
THYR.\ Ce n'est, en effet, ni une fantaisie, ni un caprice. {D'une voix faible et craintive.) Il faut que nous restions des amis... Nous resterons de bons amis, mais nous ne devons pas nous épouser... Je ne veux pas de mari... Je désire demeurer libre...
Il se retourne vers elle et resti- un grand moment à l.i regarder.
LE PRINCE Permettez-moi de ne pas prendre au sérieux cette boutade.
THYRA
Vous auriez tort. Vous feriez fausse roule.
LE PRINCE Allons, Thyra, vous ne vous rendez pas bien compte de ce que vous dites, de l'effet sur moi d'une pareille plaisanterie !
THYRA
Je sais que vous m'aimez beaucoup, mais ma décision est irrévocable.
LE PRINCE, sans y ajouter foi.
Je cherche ce qui peut vous effaroucher. Ce ne sont pas des objections de famille I Vous ne vous froissez pas de ce que je vous ai dit à propos de mon oncle et des prêtres ?
THYRA Ah ! Dieu non !
LE PRINCE Qu'y a-t-il dans ce mariage qui vous gêne tout à coup? Car c'est tout à coup. L'objection de la fortune n'existe pas. Alors, il y a quelque chose de si inexplicable dans cette répugnance subite que vous allez m'en donner Texplicalion, ïhyra ! Vous m'avez annoncé que vous parleriez du bout des dents ? Je vais vous répondre de môme. Je vais vous répondre en riant, en allumant même cette cigarette... Allons, pas de fâcherie... Qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce qui ne va pas, ma petite chérie ? Le travail ? Vous ne redoutez pas que j'importune ni votre travail, ni votre avenir d artiste. Je vous ai assurée que je vous laisserais la plus grande liberté, que je vous demanderais rien de vos journées. Vous hochez la tête... Ce n'est pas (;a ?
THYRA
Mon petit Philippe, il ne faut pas chercher midi à
quatorze heures, vous savez. Je suis fantasque, baroque. Je retrouve mes idées d'indépendance irrésistible. Dites-vous cela !
LE PRINCE, riant.
Je sais... Ça vous ennuie que je sois Italien ! Vous avez dit l'autre jour des choses très désagréables sur les Italiens, à dîner... sur la n:iusique italienne, sur la littérature italienne, sur l'aristocratie italienne. Je vais me faire danseur russe... Passez-moi du feu!...
THYRA Comme c'est bête ce que vous dites, même en riant! Toute ma jeunesse,je m'étais prophétisé le contraire... Ce n'est qu'avec un Italien, me disais-je, que je pourrais vivre agréablement en France.
LE PRINCE Et comme c'est juste ! La France est exquise, à condition de n'être pas Français. Vous voyez que nous sommes bien faits pour être heureux à Paris comme à Rome... Cependant, pour que vous ayez pu songer, même à la légère, à une rupture, il faut que, physi- (|uement au moins, vous vous sentiez bien éloignée de moi ! C'est déjà embêtant.
THVtlA. se retournant ver? lui.
Oh ! je désire que vous n'alliez pas faire, plus tard,
des réserves de ce genre... Vous voulez que je vous
rassure sur ce chapitre? Eh bien, je le dis sans faiisse
honte : je n'ai pas été insensible ilu tout à ce qu'on
doit nommer votre charme, à vos manières de chat tigre... ces yeux qui vous brûlent... votre voix à la fois vibrante et voilée... Oui, tout cela je l'éprouve... Quand vous entriez, je me sentais envolée, partie, dépouillée de mon enveloppe charnelle. Quand j'étais lasse, vous aviez le don de ranimer mes yeux... j'ai toujours été contente de vous voir... Vous étiez toutes les grâces de mes ambitions...
LE PRINCE A la bonne heure ! Je commence à me rassurer ! J'en avais besoin.
THYRA, et souriant avec contrainte.
Et, maintenant que je vous l'ai redit, pour que vous n'en doutiez pas... cela ne change rien à la résolution que j'ai prise, et dont je n'ai même pas averti ma mère. Je vous le redis une dernière fois très doucement, très gentiment, en souriant comme je peux... pianissimo... mais vous devez voir à quel point je suis décidée !
LE PRINCE, se levant brusquement.
Allons, allons, c'est sérieux?... Qu'est-ce que c'est que cette histoire?
Croyez-vous que je puisse dire quelque chose de cet ordre par badinage? Croyez-vous, Philippe, que j'éprouve toujours profondément... ce que j'éprouve? et que mes idées soient des résultats de moi-même?...
LE PHALENE Hy
LE PRINCE
Vous m'effrayez !... Ah ça! je vous avertis, ma chère, qu'il ue faut pas avec moi jouer de ce jeu-là ! Je suis brutal, très susceptible... prenez garde !
THYR.V, vivement.
Je ne suis pas sûre de vous donner le bonheur î Alors, il vaut mieux ne pas tenter l'aventure... Je me connais, je suis remplie de doutes: et de doutes motivés. Quand on n'est pas certain du bonheur que l'on peut apporter, on n'a pas le droit de proparer des déceptions... des solitudes... douloureuses.
LE PRINCE Si je vous comprends bien, ce n'est pas de moi que vous doutez, c'est de vous ?
THVRA
Je doute, mon ami, de mon accord avec la vie, et ça revient au même !
LE PRLNCE Ne cherchez pas de périphrases. On m'avait bien averti et prédit que cette indépendance d'artiste...
THYRA
On n'a peut-ôtre pas eu tort ! Je sens en fin de compte que je ne vous apporterais que du mal. [Elle cherche ses mots.) Je pourrais être dans vos doigts une illusion effritée! Sup])osez que par... insuffisance... j'en arrive un jour à vous ciuitlor, que je vous laisse soûl avec des regrets, avec le détestable souvenir d'une
120 LK PHALENE
femme que vous auriez aimée et à laquelle vous vous seriez habitué. Il ne faut pas risquer le paquet quand on doute de soi à ce point-là !... Je vivrai seule. Pas de vie commune, c'est plus sûr !... J'ai réfléchi I
LK PRINCE Ah ! vous êtes une terrible orgueilleuse, Thyra ! Voilà la vérité. Sous tous vos mots perce votre incalculable orgueil !
THYRA
Orgueilleuse ? Ah ! Philippino I bien plus encore que vous l'imaginez ! Vous dites cela d'un ton de reproche qui laisse à supposer que vous connaissez toute la mesure de mon orgueil. Non... non... mon orgueil est sans limites !... Ah ! tout ce que j'attendais de moi et de la vie, vous n'en avez pas idée I
LE PRLNCE
La passion de la gloire qui prime tout, dans ce cœur
d'orgueilleuse !
THYRA
Oui, Philippe, la gloire !... Elle est si belle!... Mais il n'y a pas que la gloire des œuvres. Les actes aussi ont leur gloire. Un bel amour, c'est une œuvre comme une autre. Mais là aussi il faut la patience, le temps I comme dit Lepage.
LE PRINCE
Si c'est ce qui vous inquiète, attendez avec confiance, ma chérie, et vous verrez. Je réponds de vous 1
11 essaie de la prendre dans ses bras.
ÏHYRA, se dégageant.
Non, je n'attendrai pas, je n'attendrai rien, mon petit Philippe..., nosfiançailles sont rompues, je vous rends votre liberté. Nous nous reverrons, certes, vous reviendrez ici, je l'espère, mais en ami, en ami seulement.
Mouvement dv fureur de Philippe qui arpente l'at'jlier.
LE PRLNCE
Allons, puisque je me heurte à une décision, la raison ? Vous voulez, selon la formule, vivre votre vie, vous consacrer à la sculpture... c'est cela?
THYRA
L'avenir vous prouvera le contraire... Je viens de rompre au contraire toutes mes fiançailles avec la vie, toutes...
LE PRLNCE
Que signifient encore ces paroles énigmatiques.
THYRA, avec flamme.
Philippe, je me suis réservée entière jusqu'ici, avec une fureur jalouse et heureuse, à toutes ces promesses, à ces noces avec l'avenir... J'y ai voué mon esprit ardent et mon corps chaste... Je vous attendais, je vous l'ai dit, comme j'attendais pour mes œuvres le génie qui allait me tomber du ciel! Le mot : amoui- que vous m'avez fait prononcer pour la première fois, est comme le mot: génie... Une fois dit... et cela a été long par exemple... j'y ai cru dur comme fer et je
Tai employé tous les jours à propos de vous. Eh bien, ces deux couronnes de noces, l'art et l'amour, je les ai brisées aujourd'hui même. Je ne sculpterai plus jamais !
Elle découvre la selle vide.
LE PRINCE Allons donc!... Quelle blague! Alors quoi?... Pas de sculpture, pas de mariage?... Que comptez-vous faire, alors !
THYRA
Autre chose...
Un temps.
LE PRINCE
Ah ! c'est ainsi... autre chose!... Ah ! parfaitement... Si vous projetez de tout quitter, art et mariage... c'est que vous êtes enchaînée quelque part !... Il y a dix minutes que le mot me brûle les lèvres. Vous ne pouvez pas m'épouser, dites-vous, répétez-le... encore? Vous ne pouvez pas ?
TIIYRA
Je ne le peux pas.
LE PRINCE Alors c'est que ce qu'on m'avait dit est justifié!... C'est que vous avez un amant !... Si, si... G'estcela !... On vous accuse. Je ne voulais pas le croire quand on m'a insinué : u Prenez garde, vous êtes dupe. » Je suis sûr maintenant qu'il y a un amant... je le sens!... C'est logique d'ailleurs... Une jeune filîc trop libre... habituée à la licence des yeux !