SCENE XI TIIYKA, seule, puis LES DOMESTIQUES
TIIYRA, elle s'appuie contre la selle vide, la tète écroulée sur les coudes. On entend sa respiration oppressée, et on voit la secousse de ses bras. Puis elle pousse un affreux gémissement.
La place est nette. Ah! si je croyais en Dieu!... Au secours, la vie, au secours ! (Fébrile, elle sonne des coups précipités. Elle ouvre les portes du fond de l'atelier et appelle.) Green ! Yoro ! (La femme de chambre entre en courant.) Green, je vous avais sonnée.
GREEX
Mais mademoiselle a sonné des coups si précipités... on ne savait pas qui.
Le nègre apparaît à la porte.
Oui, Yoro aussi. Attendez, attendez mes ordres... Le maître d hôtel aussi. Vite, vite... (Elle s'interrompt.) Non, attends... Yoro. [Elle met les main.'i sur le visage comme pour réfléchir, pour prendre un parti.) Green, fermez les rideaux de la baie, fermez les fenêtres liermétiquement, fermez !
GREEN, étonné.
Mais, mademoiselle. Il fait grand jour. Il est quatre heures !
THYRA
Eh bien, il fera nuit ! C'est ce que je veux. Aidezla, Yoro, vite, vite. (Les deux domestiques tirent les rideaux de la baie. On ferme une petite fenêtre dans
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une niche. Pénombre. On ny voit presque rien.) Là. Maintenant allumez... Partout! Partout... je veux toutes les lumières, les plafonds... les vasques... {Les domestiques allument.) C'est bien. Ah I... C'est bien ! (Une lumière intense a jailli de toutes paris dans les globes^ dans les vitrines, dans la voûte du plafond.) Voici. Je dînerai ici, dans l'atelier... toute seule. Je vais au bal ce soir. J'entends que personne ne me dérange, personne, pas même madame. Vous entendez bien, je ne veux ni ma mère, ni personne. L'ordre est formel. (Par la porte restée ouverte un valet de pied apparaît. Thyra l'aperçoit.) Ah ! le valet de pied aussi est accouru ! J'ai justement besoin de vous. Allez chez Edyard, apportez-moi des pastèques très mûres, très mûres, n'est-ce pas?... Vous achèterez en passant des roses rouges chez le fleuriste, le plus rouge possible, avec de longues tiges... Vous, Yoro [le valet de pied sort sur un signe)., dites au maître d'hôtel qu'on me servira ici du caviar, du Champagne... Allez, et personne, n'est-ce pas?... Ah ! j'oubliais la manucure... Téléphonez à la manucure. Non,Green lefera... n'est-ce pas, Green?(yl Yoro.) Sortez.
GREEN La manucure, et le coiffeur, mademoiselle ?
TIIYRA
Non, je m'ébou ri lierai toute seule, je m'arrangerai seule. Il faut que je sois un amour ce soir... Je veux être belle! radieuse! radieuse!... [Elle élire les bras.)
Green, allez me chercher mes deux costumes de Salomé, les deux avec les coiffes, celle de corail et...
GREEN
Mademoiselle les a mises dans le grand coff're avec les costumes anciens.
THYRA C'est vrai. Eh bien, sortez-les, sortez-les. {Green va à droite à un coffre oriental et sort les robes. Elle lire elle-même les rideaux par où filtrait un peu de lumière.) Vous m'apporterez tout ce qu'il faut pour le maquillage, ici, devant la psyché, sur cette table...
GREEN, apportant les costumes.
Mademoiselle s'habillera ici ?
THYRA
Oui, ici. Je veux prendre tout mon temps, je veux être méticuleusement belle et je sens que je vais l'être ce soir. Je vais m'appliquer. {Elle prend les deux costumes et les jette sur un divan.) La manucure seulement, n'est-ce pas, c'est bien compris? Ah ! que ça va être agréable... toute seule... pendant qu'il pleut sur les vitres de l'atelier î Je vais me déshabiller près de la vasque, et je vais mettre trois heures... quatre heures, tant que je pourrai... à m'arranger, à attendre...
GREEN Mademoiselle n'a pas besoin de moi. alors?
THYUV
Apportez-moi dans quclcjucs instants toutes les
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pâtes, les flacons, les brosses, les parfums, et à sept heures, qu'on me serve sur un seul plateau les bonnes petites choses que j'ai commandées. Fermez toutes les portes et plus de bruit dans la maison. (Green s^en va. Thyra prend les colliers que la femme de chambre a sortis avec les costumes. Elle les met nerveusement autour de son cou, passe trois ou quatre bagues à ses doigts et entr' ouvre son corsage. Elle enlève quelques épingles de ses cheveux. Les cheveux tombent sur ses épaules. Alors ^ elle prend le bonnet de corail et le pose à peine sur sa tête. Elle arrache au bouquet de lilas quelques branches, joue avec en chantonnant. Puis, tout à coup, elle s'arrête net; dans la psyché elle a vu son image de loin. Les sourcils froncés, elle regarde.) Ah ! te voilà, toi ! (Elle fait un pas avec un geste de colère. Elle lance, les fleurs contre la glace, en la visant, de loin; puis elle se rapproche, regarde fixement, avidement son image; à droite et à gauche, jette un regard peureux et circulaire comme pour mesurer sa solitude. Elle s'approche tout contre la glace en allongeant les bras et en se souriant, la tête un peu renversée en arrière. Quand elle arrive à la psyché, elle s'y accoude, laisse glisser sa joue en feu contre la fraîcheur de la glace. Elle secoue la tête, avec une petite expression douloureuse et plaintive, presque puérile. Elle tend les lèvres et embrasse en pleurant son image.) Pauvre... pauvre...
RIDEAU