ACTE II
Même décor. Même atelier. La scène vide. Ce n'est plus l'éclairage du premier acte. Obscurité presque complète. Une coquille lumineuse, simplement, projette sa lumière. Sur une table le plateau du dîner non desservi. Près de la psyché la lampe à pied. Désordre d'étoffes et de robes. Des flacons et des brosses. La scène demeure vide très longtemps. On entend sonner à la porte de l'escalier privé de l'atelier. Personne ne vient... Plusieurs appels. On entend même cogner à la porte de l'antichambre. Mme de Marlicw, en camisole de nuit, apparaît au petit escalier intérieur qui mène aux appartements. Elle descend et maugrée, tourne un commutateur qui donne un peu de lumière dans une coupe.
SCESE PREMIERE Mme DE MARLIEW, seule.
Mme DE MARLIEW, marmottant.
Qu'est-ce qui se passe? Elle n'a donc pas pris sa oleC? 11 est trois heures déjà... {Elle va à la porte de la petite antichambre.) C'est toi, Thyra? [Bruits de porte ouverte. Celte fois une exclamation.) \ous\... Entrez
entrez ! (Mme de Marliew revient en scène faisant passer devant elle le prince de Thyeste en habit. Il entre avec précipitation.) Vous ! prince !... Que venezvous faire?. .. Il y a un malheur !... Un accident est arrivé à ïhyral...
SCÈm II Mme DE MARLIEW, PHILIPPE
PHILIPPE Non... Je viens l'attendre. Elle n'est pas là, n'est-ce pas? Elle n est pas rentrée?
Il est pourtant trois heures du matin.., mais elle ne saurait tarder.
PHILIPPE Savez-vous où elle est allée?
Mine de MARLIEW
A un bal costumé.
PHILIPPE Seule? Personne n'est venu la prendre?
Mme DE MARLIEW Seule... Je ne l'ai même pas vue; j'étais couchée quand elle est partie. Elle avait condamné sa porte.
PHILIPPE Je m'excuse de vous déranger à une pareille heure
et de vous avoir fait lever... Mais si vous le voulez bien, nous allons l'attendre ensemble?
Mme DE MARLIEW Très volontiers... Je m'excuse seulement d'une pareille toilette. Permettez que j'aille au moins mettre quelque ordre...
PHILIPPE A quoi bon? Je vous en prie, restez comme vous êtes...
Mme DE MARLIEW Croyez que je suis gênée... Une vieille femme abdique toute coquetterie, c'est entendu, mais...
PHILIPPE, sèchement.
Je vous trouve très bien ainsi. Je vous en prie, madame. J'ai à vous mettre au courant de la situation et tout retard, fût-il de quelques minutes, me semblerait intolérable.
Mm,i DE MARLIEW
Asseyez-vous donc, prince. Tenez, je vais donner de la lumière... (Elle allume l'atelier.) Vous avez là des cigarettes. Vous n'aurez pas froid ?
PHILIPPE, sans s'asseoir.
Je crois qu'en ce moment je ne sentirais ni le froid ni le chaud ! Je viens de faire les cent pas devant votre porte pendant près d'une heure et je ne pourrais me rappeler la température. (Un temps.) Votre fille m'a donné congé ce soir, le savez-vous?...
Mme DE MARLIEW Qu'est-ce que vous dites là?... Ce n'est pas possible !
PHILIPPE
Elle a rompu avec une netteté, une autorité qui montraient une résolution parfaitement méditée.
Mme DE MARLIEW Jamais, croyez-le, elle ne m'avait mise au courant d'une intention semblable ! Vous me voyez suffoquée... Avant-hier matin encore, nous avons discuté certains détails de trousseau. Peut-être, prince, avez-vous pris une bouderie de femme nerveuse pour...
PHILIPPE, soupçonneux.
Non, non... Thyra ne m'a fourni que les plus vagues explications. C'est ce vague, précisément, qui avait éveillé tous mes soupçons. Je prévoyais quelque mystère là-dessous. J'ai voulu savoir... et ce que j'ai appris passe toute imagination, en effet 1 J'ai fait guetter votre fille !
Mme DE MARLIEW, révoltée.
Oh!
PHILIPPE
Pensant bien qu'elle sortirait ce soir, j'attendais le signal de mes pisteurs et j'ai pu la suivre moi-même. Elle est partie d'ici de bonne heure?
Mme DE MARLIEW
Oui, vers neuf heures, je crois.
PHILIPPE
Elle s'est rendue chez Emmanuel Liguières.
Mme DE MARLIEW, rassurée et riant.
Chez M. Lignières ?... Oh! si vous prenez ombrage de cette camaraderie, je puis vous certifier...
PHILIPPE
Attendez la suite... Attendez la suite... Elle est en effet restée très peu de temps chez ce M. Lignières.
Mme DE MARLIEW Vous voyez bien !
PHILIPPE
Ils sont descendus tous deux au bout d'une vingtaine de minutes ; Thyra telle qu'elle était entrée, c'est-àdire la figure emmitouflée de voiles, et lui en costume renaissance italienne... une sorte de seigneur vénitien. Ils se sont fait conduire par le taxi qui avait amené Thyra, ils se sont fait conduire au bal des Quat'-Z'Arts...
C'était donc à ce bal?... Oh ! comme je suis contrariée ! En effet, l'endroit n'est pas convenable, et je la gronderai d'importance !
PHILIPPE
Doucement!... Je vais vous servir d'autres choses ! Je ne sais si elles seront pour vous des révélations ou si rien de la vie do votre fille no vous est inconnu ..
Mme DE iMARLIEVV, avec hauteur et fermeté.
Mais, prince, Thyra ne me cache jamais rien et n'a, je vous le certifie, rien à me cacher.
PHILIPPE Vraiment? Je doute pourtant que vous consentiez à partager la responsabilité de ce qui va suivre. {Il s'assied.) J'ai pu distinguer qu'elle avait un loup sur la
figure.
Mme DE MARLIEW
Quelquefois, elle porte, par genre, un loup de velours rouge.
PHILIPPE, ricanant.
Oui... une habitude, une manière de ne pas se faire reconnaître... Le célèbre anonymat !... Bref, je les ai vu entrer. J'étais par conséquent sûr de les retrouver; j'ai pris le temps de me masquer moi-même. J'ai passé hâtivement un costume, placé un cartonnage sur la figure. Au bout d'une demi-heure je suis entré dans la salle. Bon, me suis-je dit, je tiens la clef du mystère; elle aime Lignières. C'était une intrigue.
Oh ! prince, tout à fait impossible, impossible !
En effet, mais sur le moment l'hypothèse me semblait très plausible. Pourquoi pas?... Lignières est un beau garçon. Je l'avais rencontré dans la journée ici môme. Elle pouvait obéir justement à une séduction
sentimentale... enfin, ce n'était pas impossible... Eh bien! non, non... l'iiypolhèse était trop simple, trop normale encore I Je me trouve en présence de quelque chose qui dépasse tout ce que je pouvais imaginer... tout! vous entendez, tout !... Voire fille est, madame, un être sournoisement dégradé, un...
Mme DE ^L\RLIEVV, se lexaiit indignée.
Mais, prince, je ne vous permets pas de parler ainsi de ma fille.
PHILIPPE
Oh ! oh ! nous n'en sommes plus à ces permissionslà, je vous prie de le croire! Après ce que j'ai vu, de mes yeux vu, je suis autorisé à tous les commentaires. .. et je les prends !
Mme DE MARLIEW, se remettant do son émotion. Je VOUS somme maintenant de préciser vos accusations.
PHILIPPE
Facilement!... Après s'être livrée à mille excentricités dans son costume de Salomé, déjà pas mal indé cent, bras nus, gorge à l'air, et. je le reconnais cependant, gardant le masque ou ne le soulevant que pour boire quelques gorgées de Champagne, elle s'est mise à danser dans un coin, devant une dizaine de personnes ricanantes et excitées; elle dansait comme un modèle, toujours nimbée de voiles .. sous le regard, j'ose dire paternel, de ce monsieur Lignières qui, lui, était parfaitement reconnaissablc, ne se mettait pas eu peine
1S8 LE PHALENE
d'un anonymat quelconque et serrait de temps en temps quelques mains d'un air fat et flatté. Je voyais des hommes lui demander à voix basse, avec ce regard qui ne trompe pas, ce regard curieux : « Qu'est-ce que c'est que cette petite femme-là? »
Mme DE MARLIEW Inconséquence regrettable ! voilà tout !
PHILIPPE
Il haussait les épaules et c'était déjà exquis pour moi. Mais voici la chose inouïe, tellement folle que si je ne Tavais vue de mes yeux, jamais je ne l'aurais crue ! Tout témoignage m'aurait paru une calomnie, une invention pure!...
Mme DE MARLIEW Mais dites, dites!... Vous me déchirez!... Vous me jetez dans un état d'anxiété torturante...
PHILIPPE
L'heure des soupers ayant sonné, ils se sont placés à une table... vous savez, ces petites tables à côté l'une de l'autre... Cent cinquante personnes se trouvent réunies en cohue, échangent leurs regards, leurs cris, leur demi-ivresse... Cela sent la sueur et le fard... Tous les deux seuls, Lignières et elle, attablés, presque silencieux... De temps en temps il lui versait par amusement des vins, du Champagne... Elle paraissait d'une gaieté extraordinaire. Je ne distinguais pas ce ({u'clle regardait en face d'elle fixement,
LE PHALE^fE 139
mais, tout à coup, elle rejeta le loup et son visage parut en pleine lumière, un visage que je ne lui connaissais réellement pas, presque cynique... les narines froncées par une respiration haletante... Et je m'aperçus que, depuis quelque temps, elle considérait en face d'elle une sorte d'éphèbe, un bellâtre d'une vingtaine d'années, habillé en joueur de flûte, qui donnait l'impression d'une sorte de peintre anglais ou américain, vous savez, ces jeunes hommes au visage audacieux dans une foule, qui se sentent regardés et ne craignent aucun regard... Mon attention, d'ailleurs, se portait uniquement sur elle. Je ne perdais pas un jeu de sa physionomie. Alors j'ai vu son expression de figure se fondre en sourire, un sourire presque humble, qui m'a tout écœuré. De suite j'ai jeté les yeux sur l'homme. 11 répondait à ce sourire... puis il a mâchonné prétentieusement des fleurs. Elle a répondu de même. Je me sentais étoufl'er !
Mme DE MARLIEVV
J'ai peur...
PHILIPPE
Attendez, ce n'était rien ! Car comme une prostituée {Mme de Marliew se lève en sursaut), il n'y a pas d'autre mot, comme la plus vulgaire des courtisanes, à je ne sais quel geste de l'homme qui m'échappa, elle a répondu en envoyant du bout des doigts, négligemment, un baiser! Cela s'est fait très simplement, comme un rite... Elle avait le coude appuvé sur la
table, le regard mi-clos. L'homme souriait toujours... Peu de temps après, il s'est levé, s'est approché de leur table... Ils ont causé quelques instants, lui debout. Et Lignières, vous entendez bien ceci, Lignières a laissé s'asseoir à leur table cet homme qui sans nul doute devait être pour lui un inconnu... Lignières riail bêtement, peut-être amusé!... L'heure qui a suivi fut plus atroce encore! J'ai vu cet homme lui caresser doucement les bras... Il a saisi une coupe de Champagne... il l'a fait boire, la tête renversée en arrière, et tout à coup il lui a pris la bouche en riant... Ah! je vous fais de la peine...
Mme DE MARLIEW, laissant tomber la tète dans ses mains.
Vous me martyrisez, tout simplement.
Un silence oppressé.
PHILIPPE J'abrège. Il y a deux heures environ, ils sont sortis tous deux ensemble du bal, délaissant Lignières, qui s'est perdu dans la foule. Moi, je me suis précipité à leur poursuite. Mon taxi les a suivis. Je n'avais plus qu'un espoir, dans ce désarroi, c'est qu'elle se fît conduire directement ici... Parbleu, non ! l'auto filait toujours du côté du parc Monceau. Oh ! cette poursuite dans la nuit !... J'avais envie d'arrêter la voiture, mais la curiosité emportait tout autre sentiment. Eux, ont-ils aperçu une auto qui les suivait? Je ne le crois pas, toutefois, l'homme, à un certain moment, s'est penché à la portière... la couronne de
LE PHALErSE 141
laurier d'or est tombée.. . J'ai aperçu un bout d'épaule, un bout d'étofîe rouge, c'est tout!... Alors, ils ont tourné à toute allure dans des rues diverses. Mon taxi ne pouvait suivre qu'à une distance normale pour ne point éveiller leur attention. Brusquement, je les ai perdus !... J'ai pris la rue Puvis-de-Chavanne; eux ont dû prendre une petite rue à gauche... Pendant une demi-heure, j'ai exploré toutes les rues environnantes. J'espérais qu'un taxi arrêté m'indiquerait la maison. Rien ! Je n'avais plus qu'à me faire conduire ici et, en bas de chez vous, j'ai erré... je me suis promené... Maintenant, il est trois heures. Le sot espoir qu'elle était peut-être ici... montée par l'escalier de son atelier... le désir surtout de vous voir, de parler à quelqu'un, m'a fait sonner à votre porte... A présent, je suis chez elle et j'attendrai, j'attendrai jusqu'à l'aurore... jusqu'à demain matin ! {H frappe sur la table.) Je veux; lui crier toute ma haine, tout mon mépris, toute ma colère ! Ah ! le sentiment de répulsion que j'éprouve!... le... (// s'arrête.) Eh bien, vous voilà fixée!... L'éticz-vous avant? Je n'en sais rien! Oui, oui, je n'en sais plus rien ! J'en arrive à douter de tout ! N'ai-je pas été la dupo de deux aventurières?
Mme DE MARLIEW
Monsieur, c'est trop abominable de parler ainsi ! Je vous comprends... mais, regardez-moi, regardez-moi, par pitié ! Depuis que vous parlez, je me demande lequel de nous deux est fou ! lequel a perdu tout bon
sens ! Et encore maintenant je vous répète que vous avez dû être le jouet d'une erreur 1
PHILIPPE
Phrase classique!... Je l'attendais. Malheureusement...
Mme DE MARLIEW
Ma fille est sage, monsieur, ma fille est pure ! Mais oui, en ce moment encore j'en répondrais, j'en réponds ! J'ai eu toutes ses confidences d'enfant, de jeune fille. J'ai lu ses petits cahiers... Elle écrivait ses pensées au jour le jour. Je vous les montrerai... vous ne douterez plus. Elle a repoussé toutes les avances, tous les partis !... Vous la connaissez, farouche, aristocrate... pétrie d'orgueil...
PHILIPPE, il éclate de rire.
Ce qui n'empêche pas que votre fille menait la louche existence des débauchées !
Mme DE MARLIEW Non, je vous crie que non ! Vous allez avoir l'explication de cette imprudence, car c'est une imprudence, un défi, peut-être... Vous devez bien voir, monsieur, que je vous dis toute la vérité.
PHILIPPE Je vois que vous ignorez peut-être tout, que vous avez été roulée, vous, la mère, comme moi ! C'est admissible... Une aventurière comme elle peut donner le change ù tout son monde I
Mme DE MARLIEW
Mais elle vous adorait !
PHILIPPE
Peut-être ambitionnait-elle seulement mon titre?... Peut-être maimait-elle, après tout?...
Mme DE MARLIEW
N'en doutez pas !
PHILIPPE
Seulement, à la dernière minute, un remords ou simplement un reste d'honnêteté, si ce n'est le désir pur et simple de sa liberté, l'ont empêchée de commettre la suprême infamie ! Elle a eu peur. ..
Mme DE MARLIEW Peur?...
PHILIPPE
Quesais-je?. .. De la révélation, delà lettre anonyme, du chantage d'un amant... Car quand on en est où elle en est, dans le domaine de la débauche, peut-on rester maître de sa vie ou de ses actes '.Ils appartiennent à tous!
Que voulez-vous que je réponde? Vous voyez, monsieur, une pauvre femme éperdue !
PHILIPPE
Mais ce n'était que trop naturel, d'ailleurs, madame ! Une artiste, une jeune fille habituée comme je le lui avais dit déjà, à la licence des yeux, à la camaraderie des hommes ! Voilà trois ans qu'elle
Vivait de la vie d'atelier. Ses sens, à vingt-trois ans, devaient être nettement éveillés. Oh ! je reconstitue facilement! Tenez, elle a dû, par hypocrisie, par nécessité, tomber dans les amours faciles, les contacts brefs. Vous savez, les anonymes, les inférieurs !
Mme DE MARLIEW
Mon Dieu! mon Dieu!... Maintenant, à mon tour aussi, je reconstitue. Vos paroles m'éclairent. Oh ! quelle terrible chose, monsieur !... {Elle baisse la voix instinctivement.) Hier matin, en eflet... oh! maintenant je peux le dire... elle est rentrée ici habillée dune façon si étrange, avec un costume de... {elle hésite) de femme de chambre.,. Elle était restée absente toute la matinée. [Dans une plainte.) Oh! non, pas cela! pas cela!,..
PHILIPPE Ah ! vous voyez bien !... Vos yeux s'ouvrent, maintenant ! Ce qui vous avait empêché de voir, c'est cette hltérature, ce farouche orgueil qu'elle s'était collé comme un masque. Maintenant, vous frémissez !
Mme DE MARLIEW Et à quel point I...
PHILIPPE
Pas plus que moi. Ce que je puis souffrir, moi, depuis quelques heures ! Oh ! ce n'est pas une souffrance aiguë... non... c'est une impression de froid... Voir J vivre tout à coup devant soi, d'une vie autre, l'être
LE PHALENE H:
dont on s'était fait une image si différente, comprendre tout à coup la raison de ses rires, les expressions de ses yeux ! Ah ! la vie double ! le mystère de cela ! On se répète machinalement : voilà ! voilà ! je sais ! plus rien ne fera que le passé puisse ressusciter... Ce sont de sales moments, croyez-le...
Mme DE "MARLTEVV, toute à sa pensée, et niant à nouveau énergiquement.
Prince, permettez-moi encore d'espérer qu'il y a là un formidable malentendu. Elle va rentrer, et vous allez voir, monsieur, elle nous rassurera d'un mot... Mais, quelle attente pénible pour vous comme pour
moi 1
PHILIPPE Montez vous reposer, madame, je resterai seul ici, seul avec la rage qui me tiendra compagnie... Quelques cigarettes, au surplus, à mâchonner !
Mme DE MARLIEVV
Comment voudrier-vous que j'aille me reposer dans une pareille agitation? Je ne le pourrais pas ! Au contraire, je vous demande de demeurer là, de vous trouver en présence de ma fille quand elle va rentrer... Attendons, attendons...
PHILIPPE, s'asseyant nerveux et lointain.
Mais comme tous les propos que nous échangerions désormais seraient vains, restons là sans même nous parler... comme dans un wagon... comme dans une
salle de gare... en attendant ce lugubre lever du jour qui ne veut pas venir!...
Silence.
Mme DE MARLIEW, mettant en frissonnant un châle sur ses épaules.
Oui. 11 fait d'ailleurs si froid ! Vous ne désirez pas une boisson chaude? Voulez-vous que j'aille chercher quelque chose à l'office, prince?
PHILIPPE, redevenant distant.
Je vous en prie... je n'ai besoin que de recueillement.
Ils se taisent. On entend le chien qui aboie dans l'appartement.
Mme DE MARLIEW Le chien s'est réveillé ! il a entendu du bruit I [Ils se taisent à nouveau. Le chien continue d'aboyer.) Oh ! ce chien est insupportable ! Je vais le faire taire. {Elle monte l'escalier et ouvre la porte.) Sam ! tais-toi, voyons, tais-toi!... Sam!... (Le chien se tait maintenant. Elle referme la porte, redescend iescalier en geignant et s'assied. Ils ne disent plus rien., chacun à sa pensée. Mme de Marliew, machinale et plaintive, à la façon des étrangères.) Mon Dieu! Jésus!... mon Dieu! {L/n temps.) J'entends marcher dans l'escalier. Ce ne peut être qu'elle ! Écoutez... (// prête Voreille.) Oui ! on est sur le palier... Vous entendez?... Une clef chciche la serrure...
PHILIPPE, vivement.
Hfstez. Moi, je me cache. {Il empoigne son pardessus
et son chapeau.) Je veux rentendre vous parler. Je me mets là-bas... dans l'ombre... (// va à la draperie du fond.) Ne lui révélez pas ma présence, n'est-ce pas? Je veux entendre les premiers mots qu'elle va vous dire...
J'y consens.
Mme DE MARLIEW
Il se dissimule au fond, dans l'ombre des tentures. On entend un bruit de porte refermée à clef.
SCÈXE II Les mêmes, THYRA
TÎIYRA, entre. Elle aperçoit sa mère.
Comment?... Levée!...
Mme DE MARLIEW
J'étais in<juiète ! Tu ne m'avais pas prévenue que tu rentrerais si tard...
TIIVRA, elle porte un j^rand manteau noir, i)ailirlé. Un casque d ;irgent et d'émeraude retient mal la masse de ses clu\eux.
11 m'est arrivé plus d'une fois de reutrer vers trois lieures du matin !...
Mme DE MAIILIEW
La journée d'hier était déjà suffisamment... extraordinaire ! Je comi)lais ne point rrpasser par les émotions et les angoisses d'hier matin... Tu aurai» vrai-
148 IK PHALENE
ment pu me dire à quel bal tu te rendais ! Je n'ai pas eu connaissance d'une invitation...
THYRA Je t'avais fait prévenir par les domestiques... Je sors d'un bal particulier, un bal d'artistes.
Mme DE MARLIEVV
Tu aurais pu en partir plus tôt... Tu rentres directement ?
THYRA
Directement. Pourquoi ces questions?
Mme DE MARLIEW
Tu me feras le plaisir de me dire d'où tu viens. J'ai le droit de savoir dans quel bal ma fille sVst rendue... seule, car tu n'étais pas accompagnée?...
THYRA, après une hésitation légère.
J'étais seule. Et après?... Qu'est ce que ça sent, ici ?. . . Tu as fumé ?
Mme DE MARLIEW Oui.
THYRA, soupçonneuse.
Cependant, tu ne fumes jamais la nuit !.,.
Mme DE MARLIEW
L'énervement ! . . . C'est compréhensible ! . . .
THYRA, méfinnlo, prend le cendrier et rogirric une cigarette qui achève de se consumer.
Attends... mais..j ce bout doré..* avec des ini«
tiales... Ce sont les cigarettes de Phili[)pe 1... Allons, maman, tu étais là avec quelqu'un?... Quelqu'un est venu ?...
Mme DE MARLILW
Pourquoi voudrais-tu que quelqu'un soit venu à une heure pareille, et qui?
Thyra regarde autour d'elle. Elle va dans le fond do la pièce, dont l'obscurité l'inquiète. Elle donne la lumière et aperçoit la silhouette de Philippe qui transparaît derrière le rideau. Elle va à lui.
THYRA
Ah ! VOUS venez m'espiouner ici ?... Je vous prie de sortir immédiatement. Je suis chez moi !
PHILIPPE, sans sourciller, haussant les épaules.
Prenez-le comme vous voudrez. Quand je vous aurai dit ceci : que je sais d'où vous venez {elle sursaute légèrement), que je vous ai suivie, vous le prendrez peut-être de moins hautl... [Thyra plisse les sourcils, pais, en manière de défi, jette son manteau noir par terre. On la voit alors dans son costume de Saloméy la gorge et les bras nus. Le prince, à ce geste, laisse échapper un mouvement furieux.) Thyra !
Mme DE M.\RLIEW, précipitamment.
Prince... je vous en prie 1
THYRA
Mais ne t'interpose pas, maman ! {Un silence.) Vous disiez donc?
PHILIPPE
Je dis que vous serez moins brave quand vous saurez que j'étais à ce bal, que je vous ai vue tout le temps! tout le temps!... [les yeux dap.s les yeux) et après encore !...
THYRA, trahit une seconde d'émotion immense, puis elle se ressaisit et froidement.
Eh bien ?
PHILIPPE Quand vous êtes partie avec cet homme, je vous ai suivie. Cet homme que vous ne connaissiez pas, que vous avez lev...
Mme DE MARLIEW, éclatant.
Thyra ! dis-lui que ce n'est pas vrai !...
THYRA
C'est vrai. (Mouvement du prince et de la mère.) Et après?... Ne vous ai-je pas rendu votre liberté aujourd'hui même et n'ai-je pas repris la mienne?... En voilà assez ! Je vous prie de bien vouloir vous en aller.
PHILIPPE, croisant les bras, en menace, devant ce flegme
apparent.
C'est tout?
THYRA Asolument tout.
Mme DE MARLIEW
Mais, Thyra, te rends-tu compte, mon enfant, de ce
que j'éprouve, de ce que nous éprouvons tous les deux?...
THYRA, lui posant la main sur l'épaule.
Toi et moi, nous réglerons ces incidents au matin. Mais, si monsieur ne veut pas se retirer, eh bien, c'est moi qui lui cède la place...
PHILIPPE
J'admire votre audace !... Le cynisme soudain des coupables qu'on vient de démasquer !
THYRA 11 est tard. Adieu. {Elle regarde Philippe.) Passezmoi mon manteau! [Philippe ne bouge pas.} Cela n'a I)as d'ailleurs la moindre importance !
Elle monte l'escalier et, sur elle, referme la porte.