Scène III
M""* DE MARLIEW, THYRA, puis GREEN
M"* DE Marliew. — Eh bien, il était temps!... Tu avais donné rendez-vous à ce journaliste? S'il t'avait vue dans ce costume!... Et tu osais te présenter à lui!... Mais, enfin, qu'est-ce qui t'a pris, tu perds la têteî Et sans me prévenir... D'où viens-tu, dans cet accoutrement?...
Thyra. — Cela me regarde!
M"* DE Marliew, suffoquée. — Oh! et ces souliers !... On dirait que tu as marche pendant des heures. Mais, je t'en prie, donne-moi une explication.
Thyra. — Aucune... Je fais ce que je veux.
M"' DE Marliew, bas. — De plus, tu as enfilé la robe de ta fçmme de chambre. Si propre que soit cette fille, tu n'es vraiment pas dégoûtée...
Thyra. — Le corsage est à moi... Encore une fois, je fais ce que je veux... (Green rentre.) Tais-toi, pas devant les domestiques!
M"'" DE Marliew, les bras au ciel. — Ah ! cette recommandation de ta part est vraiment admirable!
Thyra, à Green. Tenez. (Elle enlève son chapeau
de paille noire.) Prenez ceci. IjC modèle est venu?
Green. — Oui, mademoiselle. Il attend dans la petite pièce. Mademoiselle ne l'a pas vu en entrant...
Thyra. — Non. C'est bien.
M"'* de Marliew. — J'ai donné, comme j'ai pu, quelques renseignements au journaliste. (Devant la
physionomie irritée de sa fille elle s'arrête, tout de suite.
timide et docile.) Du reste, cela n'a aucune importance. Tu vois le bouquet que t'a envoyé Philippe?
Thyra. — Où çà?
M"'' de Marliew. — Dans le seau. Nous l'avons mis là en attendant que tu ^arranges toi-même. (Un temps.) Alors, tu ne veux pas me dire...
Thyra, l'interrompant. — Je t'en supplie, maman,
je désire travailler et je suis en retard. Je vais m*ha-
biller.
Green. — Mademoiselle veut-elle que je l'accompagne?
Thyra. — Non.- Préparez ma blouse de travail.
I$lle monte Tescalicr intérieur et sort. I<a mère et la femme de chambre seules.
M"* DE Marliew. — Vous y comprenez quelque chose?
Green. — Je répète à madame que mademoiselle a dû visiter un quartier pauvre!
M™* DE Marliew. — Ce n'est pas possible. Dans ce cas, elle aurait acheté des robes au « Bon Marché » ou à la (( Samaritaine », je ne sais pas où, mais elle ne vous aurait pas. emprunté une robe. 11 faut qu'elle se soit trouvée dépourvue à la dernière minute. Je n'ose pas insister pour le moment: vous avez vu son humeur!... Ecoutez, Green, je compte absolument sur votre discrétion. Vous connaissez depuis longtemps M"* Thyra. Vous savez qu'elle est parfois un peu excentrique: il ne faudrait pas que des fantaisies de ce genre arrivent aux oreilles de M. le prince... Enfin, je dis cela pour les domestiques à l'office.
^ Green. — Le nègre a ouvert la porte, eu bas. Mais un ncgre peut ne pas faire de distinction entre un costume à la mode et un costume douteux!
Thyra, rentre ; les deux femmes se taisent. — Accro-
chez ma robe, Green... (Un temps.) Tu ne reçois pas aujourd'hui, maman?
M"* DE Marliew, ne voulant pas s'en aller. Si, si,
je descends à' la minute.
TiiYRA. — Le chien n'a pas mangé f
Green. — Non, mademoiselle. Mademoiselle a toujours l'habitude de faire la pâtée elle-même...
Thyra. — Eh bien, qu'on la lui fasse ! 11 est ridicule qu'à deux heures de l'après-midi ce chien n'ait pas mangé. Descendez-le.
Green. — Bien, mademoiselle.
CHc aide Thyra à passer sa blouse de travail, une longue blouse grise de sculpteur.
Thyra, une fois que Green est sortie. Maman, il
faut que je rattrape le temps perdu. Veux-tu me laisser seule? Je vais faire entrer le modèle. (Mouvement de la main.) Ne parlons plus de rien, je t'en prie... Et que personne ne me dérange... Personne, n'est-ce pas?
M™* DE Marliew. — Même si la comtesse Stéphanie vient?...
Thyra. — Non, bien entendu. Si la comtesse Stéphanie vient, tu me feras prévenir. Mais pour elle seule... Philippe ne doit venir qu'à quatre heures.
M""® DE Marliew. — Mais si la baronne... ,
Thyra. — Ah! non, maman, je t'en prie! Ni la baronne, ni personne. A tout à l'heure... (La mère,
hésitante mais timide, est sortie. Thyra reste un instant immobile, songeuse, la main au menton, et appuyée à la selle. Puis, brusquement, elle ouvre la porte de gauche.) Entrez, Pma-
telli, entrez!...
Quelques secondes. Le modèle italien entre.