Scène III
* THYRA, LIGNIERES
Thyra. — J'ai un piquant de cactus dans le doigt.
Lignières. — Enfin, ne vous jouez pas de moi plus longtemps ou du moins ne me rendez pas ridicule... Les voici qui nous rejoignent... Indiquez-moi l'attitude que je dois avoir! Et surtout donnez-moi le mot de cette énigme.
Thyra, jouant rétonnement. — Quelle énigme?
Lignières. — Je m'attendais bien à me rencontrer, un jour ou l'autre, avec le prince... on se rencontre toujours... et j'avais passé en revue tout un choix d'attitudes... A mon grand étonnement, au bout de deux ans, affabilité parfaite de sa part.
poignée de main presque cordiale. Sur le premier moment, je me suis dit: « C'est du bluff. » Du tout. Aujourd'hui, nous déjeunons ensemble, sur le Cydtzus. Ça n'a pas été chaud, chaud, évidemment, mais je l'ai trouvé d'une urbanité si naturelle que j'en arrive, ma foi, à ne plus savoir que penser! Oui ou non, a-t-il ignoré... Cupidon et la part de responsabilité que j'ai eue dans cette extraordinaire histoire d'enlèvement?...
Thyra, riant. — Avouez que vous avez eu quelque peur... Vous étiez très embêté...
Lignières. — Pas le moins du monde, ma chère amie! Vous me connaissez peu.
Thyra. — Eh! d'ailleurs même si Philippe est au courant...
Lignières, l'interrompant. — Vous voyez bien que vous vous moquez de moi... Il sait; j'en suis sûr maintenant! Alors, que signifie cette amabilité?
Thyra. — Ah! mon cher, deux ans ont passé!
Autrefois, il vous aurait, je crois, sauté à la gorge...
Lignières. — Eh bien?...
Thyra. — Nous ne sommes plus les amants de ce temps-là!... C'est très difficile à vous expliquer... En amour, comme sur toute chose, notre point de vue s*est modifié; le contrat d'association que nous avons échangé ne relève pas des lois humaines ordinaires... (Elle hésite, puis rit.) Mon Dicu ! ce serait bien difficile à comprendre... Soyez en tout cas assuré que Philippe, s'il ne vous considère avec une sympathie bien grande, à l'heure actuelle vous rencontre sans colère, (Un temps.) peut-être même sans émotion. Vous n'êtes plus pour lui qu'une date, une anecdote...
Lignières. — Et si, en ce moment-ci, il se doute que je vous ai rejointe?
Thyra, faisant les bouquets. — H n'en interrompt pas pour cela sa conversation ou son flirt avec sa cousine la duchesse d'Osque.
Lignières. — Sapristi! Je ne m'y retrouve pas encore tout à fait, mais ça va venir, évidemment!... Deux ans déjà! Qu'avez-vous fait en ces deux ans?
Thyra, riant. — Tout!
Lignières. — Rien que ça!
Thyra. — Nous avons tout vu!... En ce moment, nous venons du Pausilippe; nous venons de voir les souks de Tunis, les pêcheurs de corail, l'ombre bleue des caravansérails...
Lignières. — On parle souvent de vous deux à Paris, où vous ne venez plus guère... vous êtes une vraie légende... un peu scandaleuse.
Thyra. — Comment parle-t-on de nous?
Lignières. — Comme de deux êtres jeunes et beaux qui s*adorent dans tout le raffinement du luxe, de la volupté, et qui dépensent des richesses de satrape avec ce faste que mettent maintenant les étrangers à renouveler l'art de dépenser l'argent.
Thyra. — C'est à peu près cela. Nous vivons hors de toute société morale, hors des formalités...
Lignières. — Vous plongez bien de temps en temps dans la vie?
Thyra. — Nous cueillons même parfois de jolies amitiés errantes, des restaurants de Carlsbad aux palaces de Saint-Moritz... mais nous n'avons pas d'attaches. Nous ne connaissons pas Tobligation des habitudes; nous avons goûté tous les pittoresques dans la camaraderie raffinée de nos cigarettes... connu le dévouement mutuel du plaisir. Ceux qui n'ont pas éprouvé ce sentiment se privent d'une bien grande source d'amitié.
Lignières. — Prenez garde! A ce jeu, on épuise sa force nerveuse.
Thtra. — Et Ton s'enrichît aussi. Pourquoi pasî Ainsi, grâce à AUégra... vous savez, notre amie exotique...
LiGNiEBEs. — Oui, Yankee et Javanaise à la fois.
Thyra. — Oui... Grâce à elle je connais la musique universelle mieux que n'importe quel musicien.
LiGNiÈRES. — Qui est en somme cette amusante Allégra qui vous accompagne en ce moment parmi votre horde de domestiques anglais, de cuisiniers nègres, de serviteurs tartares?
Thyra. — Vous oubliez le masseur arabe, mon cher!... Allégra, qui sent Tiris, la rose, la jacinthe, le tabac javanais, le bar des ports de Saigon, est charmante et sait toutes choses. Elle est jeune et
profonde comme le passé, (Changeant de ton.) je
n'ignore pas que certains soir Philippe Ta aimée... eh bien, si vous saviez comme, vu de ma philosophie étoilée, ce grain de sable compte peu dans Focéan de ma \àé, (Elle rit) si j'ose m'exprimer ainsi!
Et puis elle s'assied sur l'herbe.
LiGNiÈRES. — Vous n'êtes même pas jalouse, alors?
Thyra, après une hésitation. — J'ai dépassé cette pauvre limite du sentiment! Non. Je ne connais qu'un défaut à Allégra, c'est d'être trop parfumée!... et d'avoir les doigts jaunis par trop de cigarettes. Quand elle nous aura lassés, nous la débarquerons... et cela n'aura aucune importance!
LiGNiÈRES. — Et lui? L'avez-vous trompé?
Silence.
Thyra, grave. — J'ai senti des mains qui tremblaient dans les miennes... Je n'ai pas voulu réaliser! Il m'a suffi de rêver des possibilités! Tenez, passez-moi ces fleurs... Vous ne savez pas les prendre. J'ai horreur que l'on froisse les fleurs. (Brusquement.) Je suis très changée?
LiGNiÈRES. — Positivement oui.
Thyra, avec angoisse. — Maigrie, enlaidie, n'est-ce pas?
LiGNiÈRES. — C'est autre chose ! Une autre femme... Votre rire est différent... acre... Votre bouche a des expressions nouvelles... tout !... les yeux, le mouvement des doigts!... vos cheveux noirs devenus vénitiens... Oh! je vous trouve très différente, évidemment.
Thyra, comme avec orgueil. — Je suis une souffrante passionnée.
LiGNiÈRES. — Prenez garde, un tel excès de vie épuise vite les âmes pâmées.
Thyra. — Au contraire, je crois à l'instinct merveilleux et fort des malades qui suscite la vie !...
LiGNiÈRES. — Ah! Thyra! je commence enfin à définir maintenant le couple que vous formez ! Il n'y a pas que votre amie Allégra qui soit trop parfumée et qui dégage d'entêtantes odeurs. Je devine que dans cette vie ardente vous n'attachez d'importance qu'au plaisir, et vous ne devez guère vous inquiéter, n'est-ce pas, que du pincement des moustiques!... Je vous ai quittée une petite enfant agitée, troublée... Je vous retrouve une vagabonde de luxe, compagne d'un Strozzi ou d'un Médicis... car il est vraiment de là lignée qui a fourni les gentilshommes au Vatican. Il a le silence des étrangers, leur insolence légère, la poignée de main trop bien gantée... Pourtant, je vous avertis que je ne veux pas qu'il se moque de moi. je désire qu'il trouve devant lui un homme non pas ironique, déférent certes, mais un peu plus... comment dire...
Thyba, souriant. — Désinvolte... à la française...
LiGNiÈRES. Si vous VOulcZ.
Thyra. — Beau chanteur mondain, prenez devant le public l'attitude que vous voudrez. Si vous saviez comme cela peut lui être égal, maintenant, vous n'en avez pas idée !... Les voici, d'ailleurs. (Lignières s'écarte.) Mais, restez, restez donc...
On voit arriver Philippe, la duchesse d'Osque, précédant la princesse Eléonore, avec un alpenstock à la main, qui monte appuyée au bras du poète anglasi Osterwood et accompagnée d 'Allégra.